Pérégrinations d’une paria/I/I. Le Mexicain

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Arthus Bertrand (Tome 1p. 1-24).


I.

LE MEXICAIN.


Le 7 avril 1833, jour anniversaire de ma naissance, fut celui de notre départ. J’éprouvais une telle agitation à l’approche de ce moment, que, depuis trois nuits, je ne pouvais goûter une heure de sommeil. J’avais le corps brisé : je me levai toutefois avec le jour, afin d’avoir le temps de terminer tous mes préparatifs. Cette occupation calma l’émotion fébrile que me causait ma pensée. À sept heures, M. Bertera vint me chercher en fiacre ; nous nous rendîmes, avec le reste de mes effets, au bateau à vapeur. De quelle foule de réflexions ne fus-je pas agitée pendant le court trajet de chez moi au port ? Le bruit croissant des rues annonçait le retour à la vie active ; je tenais la tête hors de la portière, avide de voir encore cette belle ville où, dans d’autres temps, j’avais passé des jours si calmes. Le souffle tiède de la brise arrivait sur mon visage ; je sentais une surabondance de vie, tandis que la douleur, le désespoir étaient dans mon ame : je ressemblais au patient qu’on mène à la mort ; j’enviais le sort de ces femmes qui venaient de la campagne vendre en ville leur lait, de ces ouvriers qui se rendaient au travail : témoin moi-même de mon convoi funèbre, je voyais peut-être pour la dernière fois cette population laborieuse. Nous passâmes devant le jardin public ; je dis adieu à ses beaux arbres. Avec quel sentiment de regret ne me rappelais-je pas mes promenades sous leur ombrage. Je n’osais regarder M. Bertera, tant je craignais qu’il ne lût dans mes yeux l’atroce douleur à laquelle j’étais en proie. Parvenue au bateau à vapeur, la vue de toutes ces personnes rassemblées, venues pour dire adieu à leurs amis, ou qui se rendaient gaîment dans les campagnes environnantes, augmenta mon émotion. Le moment fatal était arrivé : mon cœur battait si fort, que je doutai un instant de pouvoir me soutenir. Dieu seul peut apprécier la force qu’il me fallut appeler à mon aide, afin de résister à l’impétueux désir qui me poussait à dire à M. Bertera : « Au nom du ciel, sauvez-moi ! Oh ! par pitié, emmenez-moi d’ici ! » Dix fois, pendant ce moment d’attente, je fis un mouvement pour prendre M. Bertera par la main, en lui adressant cette prière ; mais la présence de tout ce monde me rappelait comme un spectre horrible la société qui m’avait rejetée de son sein. À ce souvenir, ma langue resta glacée, une sueur froide me couvrit le corps, et usant du peu de forces qui me restaient, je demandai à Dieu, avec ferveur, la mort, la mort, comme le seul remède à mes maux.

Le signal du départ fut donné : les personnes qui étaient venues accompagner leurs amis se retirèrent. Le bateau fit un mouvement et s’éloigna : je restai seule dans la chambre où j’étais descendue ; tous les passagers se tenaient sur le pont, faisant à leurs connaissances les derniers signes d’adieu. Tout à coup l’indignation me rendit mes forces, et, m’élançant à une des fenêtres, je m’écriai d’une voix étouffée :

Insensés ! je vous plains et ne vous hais pas ; vos dédains me font mal, mais ne troublent pas ma conscience. Les mêmes lois et les mêmes préjugés dont je suis victime remplissent également votre vie d’amertume ; n’ayant pas le courage de vous soustraire à leur joug, vous vous en rendez les serviles instruments. Ah ! si vous traitez de la sorte ceux que l’élévation de leur ame, la générosité de leur cœur porteraient à se dévouer à votre cause, je vous le prédis, vous resterez encore longtemps dans votre phase de malheur.

Cet élan me rendit tout mon courage, je me sentis plus calme ; Dieu, à mon insu, était venu habiter en moi. Ces messieurs du Mexicain rentrèrent dans la chambre ; M. Chabrié seul paraissait ému ; de grosses larmes tombaient de ses yeux. Je l’attirai vers moi d’un regard sympathique, il me dit : Il faut du courage pour s’éloigner de son pays et quitter ses amis ; mais j’espère, mademoiselle, que nous les reverrons... »

Arrivée à Pouillac, j’avais l’apparence de la résignation. Je passai la nuit à écrire mes nières lettres, et, le lendemain, vers onze heures, je montai à bord du Mexicain.

Le Mexicain était un brick neuf d’environ 200 tonneaux ; on espérait, d’après sa construction, qu’il serait fin voilier. Ses emménagements étaient assez commodes, mais très exigus. La chambre pouvait avoir de seize à dix-sept pieds de long sur douze pieds de large : elle contenait cinq cabanes, dont quatre très petites, et une cinquième, plus grande, destinée au capitaine, se trouvait à l’extrémité. La cabane du second était en dehors de la chambre, à l’entrée. La dunette, encombrée par des cages à poules, des paniers et des provisions de toute espèce, n’offrait qu’un très petit espace où l’on pût se tenir. Ce bâtiment appartenait en participation à M. Chabrié, qui le commandait, au second, M. Briet, et à M. David. Le chargement, presqu’en entier, était également la propriété de ces trois messieurs. L’équipage se composait de quinze hommes : huit matelots, un charpentier, un cuisinier, un mousse, un contre-maître, le lieutenant, le second et le capitaine. Tous ces hommes étaient jeunes, vigoureux et parfaitement à leur affaire : j’en excepte le mousse, dont la paresse et la malpropreté causèrent à bord une constante irritation. Le bâtiment était largement approvisionné, et notre cuisinier excellent.

Nous n’étions que cinq passagers : un vieil Espagnol, ancien militaire, qui avait fait la guerre de 1808, et depuis dix ans s’était établi à Lima. Ce brave homme avait voulu revoir sa patrie avant de mourir, et retournait au Pérou. Il emmenait avec lui son neveu, jeune garçon de quinze ans, remarquable par son intelligence. L’oncle se nommait don José, et le neveu Cesario. Le troisième passager, Péruvien, né dans la ville du Soleil (le Cuzco) avait été envoyé à Paris, à l’âge de seize ans, pour y faire son éducation ; il avait alors vingt-quatre ans. Son cousin, jeune Biscayen de dix-sept ans, l’accompagnait. Le Péruvien se nommait Firmin Miota, et son cousin tout simplement don Fernando, n’étant pas, plus que les deux premiers passagers, désigné par un nom patronimique. Il n’y avait, de ces quatre étrangers, que M. Miota qui parlât français. J’étais la cinquième personne passagère à bord du Mexicain.

Le capitaine, M. Chabrié (Zacharie), était un homme de trente-six ans, né à Lorient. Son père, officier de la marine royale, lui fit suivre la même carrière et y appropria son éducation. Après les évènements de 1815, M. Chabrié abandonna la marine de l’État, pour courir les chances hasardeuses de la marine commerciale. J’ignore les motifs qui le déterminèrent dans cette circonstance.

M. Chabrié est entièrement en dehors de la ligne des capitaines de la marine marchande, braves marins qui, d’ordinaire, ont commencé par être simples matelots, puis se sont avancés par leur intelligence et leur bonne conduite. M. Chabrié a beaucoup d’esprit naturel, la repartie toujours prête, des saillies étonnantes de naïveté et d’originalité : sa brusquerie ressort autant de sa franchise que des habitudes de son état ; mais ce qu’il y a de plus remarquable en lui, c’est l’extrême bonté de son cœur et l’exaltation de son imagination. Quant à son caractère, c’est bien le plus affreux caractère que j’aie jamais rencontré : sa susceptibilité, qu’irritent les plus petites choses, est intolérable ; bourru et colère, ce serait en vain que, dans ses accès de mauvaise humeur, on rechercherait en lui des traces de la bonté de son cœur. Il ne ménage rien, blesse ses amis de l’ironie la plus amère, se plaît à les torturer sans la moindre pitié, et paraît éprouver de la joie du mal qu’il leur cause, tout cela avec une constance dont plus d’une fois les périodes m’ont paru bien longues.

À la première vue, M. Chabrié paraît très commun ; mais cause-t-on quelques instants avec lui, on reconnaît bien vite l’homme dont l’éducation a été soignée. Il est d’une taille moyenne et a dû être bien fait avant d’avoir pris de l’embonpoint. Sa tête, presque entièrement dégarnie de cheveux, présente, sur le sommet, une surface dont la blancheur contraste d’une manière assez bizarre avec le rouge foncé qui colore toute sa figure. Ses petits yeux bleus, abîmés par la mer, ont une expression indéfinissable de malice, d’effronterie et de tendresse. Son nez est un peu de travers, et ses grosses lèvres, si affreuses quand il est en colère, si gracieuses quand il rit de ce rire naïf qu’ont les enfants, donnent à cet ensemble une expression tout à la fois de franchise, de bonté et d’audace. Ce qu’il a d’admirable, ce sont ses dents ; elles forment, selon sa propre expression, une mâchoire-modèle. Comme tout, dans cet homme, contraste de la façon la plus étrange, sa voix affecte l’ouïe de deux manières bien opposées : quand il parle, je ne crois pas qu’il soit possible d’entendre un son de voix plus enroué, plus rauque, plus discordant ; mais que cette même voix chante un passage de Rossini, un des morceaux de Nourrit, une tyrolienne ou une jolie romance sentimentale, oh ! alors, on se sent enlevé jusqu’aux cieux. Sa voix, pure et fraîche, son accent d’ame et d’harmonie retentit au fond de votre cœur : vous ressentez des frémissements et éprouvez une suave émotion. Le capitaine Chabrié a manqué sa vocation, comme tant d’autres, dans notre société à rebours, il était fait pour chanter à l’Opéra ; son admirable voix de ténor aurait ravi trois mille spectateurs, et, durant six heures de suite, les eût tenus dans un état de douce béatitude, ainsi que le fait notre célèbre Nourrit. Pour compléter le portrait, j’ajouterai que le capitaine Chabrié est très recherché dans sa mise, il en est même coquet. Extrêmement frileux depuis qu’il a senti les premières atteintes d’une douleur rhumatismale à la jambe, il prend de sa santé les soins les plus minutieux, se couvrant, pour se garantir du froid ou de l’humidité, de toutes sortes de vêtements qu’il entasse les uns sur les autres de la manière la plus grotesque.

Le second, M. Briet (Louis), né aussi à Lorient, du même âge que M. Chabrié, faisait, en 1815, partie des gardes de l’empereur : la chute de l’aigle lui ayant enlevé son beau cheval et son brillant uniforme, le futur maréchal de France en fut inconsolable : déçu dans ses espérances de gloire, il alla tenter la fortune dans les colonies espagnoles. M. Briet avait pris l’état de marin, s’était fait recevoir capitaine, et naviguait pour son compte ou celui d’un patron. Son caractère tenait plus du militaire que du marine ; il avait de l’ordre en toutes choses, ce que les marins n’ont pas ; il était très propre et très entendu dans tout ce qu’il faisait, et joignait à ces qualités une très grande sobriété. Il parlait peu, travaillait beaucoup, et commandait toujours avec ce ton froid et sec de l’officier qui s’adresse à des bataillons ou à des escadrons, sans paraître éprouver jamais cette anxiété du marin pour la prompte exécution des manœuvres qu’il ordonne. Son éducation avait été négligée, mais son bon sens naturel y suppléait si bien, qu’il eût été difficile de s’en apercevoir avant de l’avoir étudié.

M. Briet est un très bel homme, grand, bien fait, ayant de beaux traits et une physionomie distinguée. Il n’entrait point dans son caractère d’être prévenant, pas plus que galant envers les dames ; mais, à bord, il avait pour tout le monde des attentions toujours très polies et parfaitement convenables.

M. David (Alfred), né à Paris, avait trente-quatre ans. Il offrait le type du Parisien qui a couru le monde. Sorti, à l’âge de quatorze ans, du collége Bonaparte, ses parents le firent embarquer à bord d’un bâtiment allant dans l’Inde, pour lui faire manger un peu de vache enragée. Arrivé à Calcutta, le capitaine le laissa à terre, ayant assez de l’incorrigible. L’effronté gamin, dont la tête était mauvaise, mais le cœur plein de courage, prit la ferme résolution de gagner sa vie, et la gagna. Il fut tour à tour matelot, maître de langue, commis-marchand, etc., etc., resta ainsi cinq ans dans l’Inde ; revenu en France, il chercha à s’y caser ; mais, après avoir été ballotté par de ces belles promesses dont on ne manque jamais à Paris, il se décida à essayer de nouveau de son bonheur dans la carrière industrielle, et se rendit au Pérou. À Lima, il fit la connaissance de M. Chabrié, se lia avec lui, et tous les deux revinrent ensemble en France en 1832 ; M. David en était absent depuis huit ans.

M. David a fait lui-même son éducation, et, sans avoir rien approfondi, il a acquis une grande variété de connaissances. Actif, entreprenant, infatigable, il est avide de plaisirs, inaccessible au chagrin, insensible à la douleur, et possède au plus haut degré cet esprit de dénigrement que l’auteur de Candide mit en vogue sur la fin du dernier siècle. Il voit toujours l’espèce humaine sous le mauvais côté ; entêté dans son opinion, il n’est jamais de celle des autres, critique tout, ergote sur tout ; sophiste par caractère, il se lance audacieusement dans une discussion qu’il est hors d’état de poursuivre, tant son esprit léger répugne aux pensées profondes, tant il est incapable d’une attention soutenue, et lorsqu’il est empêtré au milieu de ses raisonnements, il fait intervenir une plaisanterie bouffonne qui, excitant le rire de son auditoire, fait perdre de vue l’objet principal de la discussion. Quelque superficiellement qu’il connaisse la chose sur laquelle s’établit la conversation, M. David en parle avec un aplomb à déconcerter l’inventeur même de cette chose. Dans un âge très tendre, laissé sans secours aux prises avec la misère, c’est à la bonne école qu’il a connu le cœur humain ; accueilli par de précoces déceptions, la vie avait été pour lui sans illusions. M. David hait l’espèce humaine et considère les hommes comme des bêtes féroces, toujours prêtes à s’entr’égorger : plus d’une fois, ayant ressenti leurs atteintes, il est sans cesse occupé à se mettre en garde contre leurs attaques. Le malheureux n’a jamais aimé personne, pas même une femme. Nul être n’a jamais compati à ses peines, et son cœur s’est endurci. La seule jouissance qu’il conçoive est de s’abandonner à tous ses penchants. Les douces émotions de l’ame ont été étouffées en lui avant même qu’elles ne se fussent développées ; les sensations corporelles dominent, et l’ame est comme anéantie. Il aime avec passion la bonne chère, trouve des délices à fumer un cigare, et réjouissait sa pensée en songeant aux jolies filles de n’importe quelle couleur qu’il allait rencontrer dans le premier port où le hasard nous ferait mouiller. Ce sont les seules amours qu’il comprenait.

M. David est un fort joli homme, d’une taille élancée, d’une santé robuste, quoique maigre. La régularité et la finesse de ses traits, la pâleur de son teint, ses favoris noirs et sa chevelure brillante comme du jais, le feu de ses yeux et le sourire toujours errant sur ses lèvres forment un ensemble agréable de contrastes et d’harmonies qui lui donne une expression de gaîté et de bonheur qu’il est bien loin de ressentir. M. David est ce que le monde appelle un homme aimable, parlant beaucoup, mais avec grace et gaîté, et ayant dans la conversation le genre d’amabilité que les dames accueillent. De plus, c’est un dandy qui passe le cap Horn en bas de soie, fait sa barbe tous les jours, parfume ses cheveux, récite des vers, parle anglais, italien et espagnol, et ne se laisse jamais tomber, même dans les plus forts roulis. Tels étaient les personnages qui se trouvaient réunis sur le Mexicain.

Dès notre arrivée à bord, chacun de nous s’occupa de se caser dans son petit trou le mieux qu’il put. M. David m’aida à faire tous mes arrangements, en m’indiquant, avec l’expérience qu’il avait des voyages sur mer, ce que j’avais à faire pour m’éviter le plus de désagréments possibles.

Je me sentis prise par le mal de mer une heure après être entrée dans cette maison flottante. Ce mal a été décrit tant de fois par les nombreuses victimes qui en ont été torturées, que j’éviterai de fatiguer mon lecteur d’une description nouvelle. Je dirai seulement que le mal de mer est une souffrance qui ne ressemble en rien à nos maladies habituelles : c’est une agonie permanente, une suspension de vie ; il a l’affreux pouvoir d’ôter, aux malheureux qui y sont en proie, l’usage de leurs facultés intellectuelles, et aussi l’usage de leurs sens. Les personnes d’une organisation nerveuse éprouvent les cruels effets de ce mal avec plus d’intensité que les autres. Quant à moi, je le ressentis avec une telle constance, qu’il ne se passa pas un seul jour, durant les cent trente-trois du voyage, sans que je n’eusse des vomissements.

Notre bâtiment était mouillé au bas de la rivière : le temps ne semblait pas devoir favoriser notre sortie du périlleux golfe de Gascogne ; néanmoins le capitaine, vers trois heures, fit lever l’ancre. La pesante machine, légère comme une plume au milieu des flots, se mit en marche à travers l’immensité qu’embrasse le ciel, et docile au génie de l’homme, allait dans la direction qu’il lui donnait.

À peine étions-nous dans le golfe, que le sifflement aigu des vents, le tumulte des vagues nous annoncèrent la tempête. Elle se déclara bientôt après dans toute sa violence par d’effrayants rugissements. Ce spectacle, auquel j’assistais sans le voir, m’était nouveau ; j’aurais trouvé du charme à le contempler s’il m’était resté vestige de force ; le mal de mer absorbait alors toutes mes facultés : je n’avais le sentiment de mon existence que par les frissons dont mon corps était parcouru et que je croyais les avant-coureurs de ma mort. Nous eûmes une nuit horrible. Le capitaine fut assez heureux pour pouvoir rentrer en rivière. Une vague nous avait emporté nos moutons, une autre nos paniers de légumes, et notre pauvre petit navire, la veille si coquet, si bien rangé, était déjà tout mutilé. Le capitaine, quoique écrasé de fatigue, descendit à terre, afin d’acheter d’autres moutons, et remplacer les légumes que la mer nous avait enlevés. Pendant son absence, le charpentier répara les dégâts causés par la tempête, et les matelots rétablirent l’ordre, si nécessaire à bord des bâtiments.

Cette première tentative ne nous rendit pas plus sages, et nous nous exposâmes derechef à des périls certains, et dont nous faillîmes être les victimes, par un faux point d’honneur qui porte trop souvent les marins à braver d’inutiles dangers, et leur fait compromettre l’existence des hommes et la sûreté des navires commis à leurs soins. Le lendemain, 10 avril, la mer continuant à être aussi mauvaise, ces messieurs, qui étaient très prudents, jugèrent avec raison devoir garder le pilote, jusqu’à ce que le temps fût assez sûr pour qu’on pût le renvoyer sans danger ; mais près de nous étaient mouillés deux autres bâtiments partis de Bordeaux le même jour pour la même destination, le Charles-Adolphe et le Flétès. Ce dernier, par bravade sans doute, renvoya son pilote et prit le large ; l’autre ne voulut pas rester en arrière, et en fit autant. Ces messieurs du Mexicain commencèrent par blâmer l’imprudence des deux autres navires ; mais, bien qu’ils fussent peu susceptibles de se laisser influencer par l’exemple d’autrui, la crainte de passer pour peureux leur fit abandonner leur première détermination. Vers quatre heures de l’après-midi, ils renvoyèrent le pilote, et nous nous trouvâmes au milieu des vagues courroucées ; comme de hautes montages, elles s’élevaient autour de notre navire ; nous n’étions qu’un point sur l’abîme, et la réunion de deux vagues nous y eût ensevelis.

Nous fûmes trois jours avant de pouvoir sortir du golfe, continuellement battus par la tempête, et dans la position la plus critique. Tous nos hommes, malades ou rendus de fatigue, étaient hors d’état de faire leur service. Pendant ces trois longs jours d’agonie, notre brave capitaine ne quitta pas le pont de son navire : il m’a dit depuis que, plusieurs fois, il avait vu notre frêle brick sur le point de se briser contre les roches, ou d’être englouti par les vagues. Grâce à Dieu, nous nous en tirâmes heureusement ; mais de pareils dangers ne devraient-ils pas faire réfléchir les marins qui, tous les jours, commettent de semblables imprudences ?

Le 13, entre deux et trois heures de l’après-midi, notre capitaine, harassé de fatigue et mouillé comme s’il fût tombé à la mer, descendit dans la chambre, où il n’était entré depuis trois jours. Voyant toutes les cabanes fermées, n’entendant pas le moindre souffle humain, il cria de sa grosse voix enrouée :

— Holà ! hé ! passagers ! tout le monde est-il mort ici ?

Personne ne répondit à sa bienveillante question. Alors M. Chabrié entr’ouvrit la porte de ma cabane, et me dit avec un accent de sollicitude que je n’oublierai jamais :

— Mademoiselle Flora, vous avez été bien malade, m’a dit David : pauvre demoiselle ! je vous plains bien ; car, moi aussi, autrefois j’ai beaucoup souffert du mal de mer ; mais, tranquillisez-vous, nous voilà enfin sortis de la gueule du gouffre, nous venons d’entrer en pleine mer ; ne le sentez-vous pas aux doux balancements qui succèdent aux horribles convulsions que nous éprouvions tout à l’heure ? Le temps est magnifique ; si vous aviez la force de vous lever et de monter sur le pont, cela vous ranimerait ; il règne là haut un petit air pur et frais qui fait plaisir.

Je le remerciai du regard, étant trop affaiblie pour pouvoir seulement essayer de parler.

— Pauvre demoiselle ! reprit-il avec l’expression d’une bonté compatissante, ce temps va vous permettre de dormir. Et moi aussi, je vais dormir, j’en ai bien besoin.

En effet, nous dormîmes tous vingt-quatre heures de suite. Je fus réveillée par M. David, qui ouvrait toutes les cabanes avec grand bruit, parce qu’il voulait savoir, disait-il, si tous les passagers étaient décidément morts. Nous n’étions pas morts ; mais, grand Dieu ! en quel état étions-nous ! M. Chabrié, trop supérieur, comme homme, pour chercher à se faire un titre du commandement du navire confié à ses soins, parlait à tout son équipage et à ses passagers plutôt comme ami que comme maître après Dieu. Dans la tempête, c’était le premier matelot du navire, et habituellement un homme dont la bonté s’intéressait au bien-être de toutes les personnes de son bord : il nous invita amicalement à nous lever, afin de changer de linge ; de monter prendre l’air, et surtout de manger un peu de soupe chaude. Quant à moi, j’y consentis, à la condition qu’on me dispenserait de rien manger. Ces messieurs eurent la complaisance de m’arranger un lit sur la dunette. Il me fallut tout mon courage pour pouvoir me lever et m’habiller, et, sans l’aide de ces messieurs, il m’eût été impossible de monter sur le pont.

Les quinze premiers jours de mon séjour à bord furent pour moi un long engourdissement, durant lequel je n’eus, que par de très courts intervalles, la conscience de mon être. Depuis le lever du soleil jusqu’à six heures du soir, j’étais si souffrante, qu’il m’était impossible de rassembler deux idées. J’étais indifférente à tout ; je souhaitais seulement qu’une prompte mort vînt mettre un terme à mes maux ; mais une voix intérieure me disait que je ne mourrais pas.

Vers la hauteur des Canaries, ces messieurs s’aperçurent que le navire faisait eau, et ils se décidèrent à relâcher au premier port, afin de le faire calfater.

Il n’y avait que vingt-cinq jours que nous étions en mer ; ce temps m’avait paru si long, la vie de bord m’était tellement à charge que, lorsqu’on m’annonça la vue prochaine de la terre, la joie, le contentement que j’en ressentis firent de suite évanouir mon mal : je revins à la santé. Il faut avoir été à la mer pour connaître la puissance d’émotion renfermée dans ce mot : terre ! terre ! Non, l’Arabe dans le désert n’éprouve pas une joie plus vive à la vue de la source où il doit assouvir sa soif ardente ; le prisonnier qui, après une longue détention, recouvre sa liberté ressent moins d’allégresse. Terre ! terre ! Ce mot, après de longs mois passés entre le ciel et l’abîme, renferme tout pour le navigateur : c’est la vie entière dans ses jouissances, c’est la patrie ; car alors les préjugés nationaux se taisent, et il ne sent que le lien qui l’unit à l’humanité ; ce sont les joies sociales, les doux ombrages et les prés émaillés, l’amour et la liberté ; enfin ce mot terre fait renaître en lui le sentiment de la sécurité qui, après de grands dangers, donne un charme magique à l’existence. À toutes ces joies se joint, pour plusieurs, l’impression du plaisir qu’ils vont éprouver à revoir leurs amis ou à se réunir à leur famille, à embrasser mère, femme et enfants. Ô terre ! souvent maudite par ceux qui te foulent, tu leur paraîtrais un Éden s’ils avaient habité pendant quelques mois le sein des mers, où l’on ne voit ni ombrages frais, ni prés émaillés ; où l’on ne rencontre ni parents, ni amis sur sa route.

Nous étions tous sur le pont, avides de découvrir cette terre qu’en cet instant chacun de nous embellissait des rêves de son imagination : le cœur nous battait tandis que nous doublions le cap terminant la langue de terre qui forme la baie de la Praya. Qu’allions-nous voir ? C’était à ce mouillage que m’attendait la première déception de mon voyage. Je n’étais pas très forte en géographie, et, n’ayant jamais lu la description de la Praya, j’en improvisai une dans ma tête. Je pensais qu’une île nommée Cap-Vert devait nécessairement offrir à la vue des navigateurs un paysage verdoyant ; car, à quelle cause, s’il n’en était ainsi, faudrait-il attribuer l’origine de son nom ? Je ne songeais pas alors que les noms prennent souvent leur origine dans des circonstances bizarres qui n’ont pas, la plupart du temps, le plus léger rapport avec les choses que ces noms désignent. Ce qu’on nomme, au cap Horn, la Terre de feu ressemble à la Terre de glace ; mais celui qui la découvrit crut la voir en feu par je ne sais trop quelle illusion d’optique, et il la nomma telle qu’elle se présentait à sa vue. Ainsi Valparaiso (vallée du Paradis) reçut ce nom divin des premiers marins espagnols qui abordèrent dans sa baie ; ils eussent, après une traversée aussi longue et aussi pénible, nommé également paradis la côte la plus aride, le pays le plus affreux, dès lors qu’il répondait au mot terre. Oh ! la terre est, en effet, le paradis de l’homme ; mais à lui d’y planter la vigne et l’olivier, et d’en arracher les épines et les ronces.

L’aspect de cette terre toute noire, entièrement aride, a quelque chose de si monotone, qu’on se sent péniblement attristé. Toute la baie est entourée de rochers plus ou moins élevés, contre lesquels les flots vont se briser en mugissant. Au milieu de la baie s’avance, assez majestueusement, une haute masse de rochers arrondie en fer à cheval ; c’est sur la plate-forme qui la couronne qu’est bâtie la ville de la Praya.

De loin, cette ville a beaucoup d’apparence. Sur la partie ronde du fer à cheval, est établie une batterie garnie de vingt-deux pièces de canon de gros calibre ; des militaires passablement bien équipés y montent la garde. À gauche, est une jolie église, bâtie nouvellement ; à droite, la maison du consul américain, surmontée d’un petit belvédère qui sert d’observatoire pour découvrir les vaisseaux à la mer. Çà et là on aperçoit quelques touffes de bananiers, des groupes de sycomores et d’autres arbres à larges feuilles.