Pêcheurs de perles/VII

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Albin Michel (p. 85-96).


VII

Ô YÉMEN !




Ce bateau qui va sur la mer Rouge s’appelle Belgrano. Belgrano, le parrain du vapeur, était général, de son vivant, en un pays d’Amérique du Sud. Aujourd’hui, il est en bronze, au rond-point de l’escalier de l’immeuble flottant. Je ne sais lequel des deux, de lui ou de moi, regarde l’autre avec le plus de stupéfaction. Pourquoi ce chef militaire a-t-il un dolman aussi lourd pour naviguer sur cette mer chaude ? N’est-ce pas la cause de sa situation présente ? La force a dû lui manquer pour descendre dans sa cabine ou pour remonter sur le pont et c’est ainsi qu’il se trouve au milieu de l’escalier. Lui m’interroge de ses bons yeux. Il voudrait savoir quelle est cette chienlit aux abois qui lui secoue des poux sur la tête. Mon pauvre général, un peu de courage, nous n’en avons plus que pour deux jours, ce sont des Yéménites retour de la Mecque, embarqués à Djeddah, et que nous portons à Hodeidah ! Hodeidah ! soupire le pauvre homme de bronze où m’emmène-t-on ? Quel est encore cet enfer-là ? Il avait la mine si consternée que je sortis mon mouchoir et, d’un geste de pitié, j’essuyai son visage de vieux soldat où l’humidité ambiante coulait à grosses gouttes !

Les quatre pêcheurs de perles avec qui j’avais pris rendez-vous en arrivant en Arabie-Maudite, étaient là. Natifs des îles Farsans, ils trouveraient un sambouk à Hodeidah qui les ramènerait dans leur archipel solitaire. Nous allions les suivre. Ils seraient nos guides. Rien ne les avait désignés spécialement à notre choix : ils étaient stupides. Nous avions mis la main sur eux comme un aveugle empoigne la corde de son chien. Ils se rendaient où nous voulions nous rendre. Qu’ils marchent, c’est tout ce que nous leur demandions.

Dans ces contrées abandonnées des hommes, des dieux et des bêtes intelligentes, l’Européen ne voit pas devant lui. Aucun renseignement ne viendra à son secours. Trouvera-t-il un bateau ? Existe-t-il une automobile dans le pays ? Sinon, combien de journées de chameaux faudra-t-il ? Autant d’inconnues. On n’a qu’une certitude : boire de l’eau salée. Les savants appellent ce liquide eau magnésienne. Il paraît que ce n’est pas la même chose ! On voit bien que lorsque la soif les prend, ils peuvent sonner et faire monter de la bière ! Alors, on va devant soi, la mort dans l’âme et le regret au cœur de ne s’être pas cassé une jambe, à Marseille, en allant s’embarquer !

À la fin du troisième jour, le Belgrano jeta l’ancre. Il aurait pu tout aussi bien la lâcher au milieu de la mer Rouge, nous aurions vu Hodeidah ni plus ni moins. C’était là ! paraît-il, au bout de l’horizon ! Dès qu’un bateau se considère d’un degré au-dessus du plus vil tape-cul de la mer, il se tient loin de ces côtes. Il siffle ! Il siffle jusqu’au jour où les samboukiers viendront voir pourquoi ce bateau siffle.

Nous n’attendîmes que trois heures.

La chienlit, vociférant, se jeta dans les sambouks. À notre tour, nous y prîmes place. Le commandant Giraud, à qui j’aurais cru meilleur fond, nous criait de sa passerelle : « Bonne soirée ! Amusez-vous bien ! Buvez frais, et bonjour à ces dames ! » La voile fut hissée. C’était nuit sombre. Le sambouk décolla. Devant nous, la Croix du Sud nous précédait, comme portée par un aumônier d’échafaud. Quarante minutes après, nous entrions dans un port grand comme un lavoir municipal. C’était Hodeidah. Nous étions au Yémen.

Nous quittons la barque. De pierre en pierre nous atteignons le sol. Un trou noir. Et soudain, sous le jet de ma lampe électrique, cinq sauvages enturbannés, une fleur de cactus au turban, un fusil à l’épaule, deux poignards recourbés à la ceinture, et sur le visage, un air très doux : les soldats de Sa Majesté l’iman Ya-Ya, souverain des terres où nous abordions.

C’était dix heures du soir. Il faisait chaud et humide plus qu’à Djeddah. On se serait cru dans la chambre de sudation d’un hammam.

Le plus proche hôtel était à deux jours et demi d’ici, à Djibouti !

— Attendez, dit Chérif Ibrahim, de mon temps, il existait un Syrien, protégé français, qui faisait le commerce de boyaux avec Francfort, rapport aux saucisses. Sa maison était l’une de celles qui doivent toujours être là, au bout du trou noir. Éclairez. Avançons.

— Et les cinq sauvages ?

— Des agneaux !

Il leur lâcha quelque chose en arabe. Les sicaires éclatèrent d’un rire argentin, presque féminin. Le cœur plus léger, nous nous risquâmes.

Les maisons étaient closes. Pas la moindre lumière.

— Malamer ! cria mon compagnon, Malamer !

— Est-ce un mot de passe ? Il est joli.

— C’est son nom.

— Malamer !

Un homme finit par apparaître à un balcon de bois.

— Bonjour, Malamer !

— Qui êtes-vous ? demanda l’homme, répondant en français.

— Descendez, vous le verrez.

Sur ses pieds nus, un falot à la main, Malamer s’encadra dans sa porte.

Mon compagnon était vêtu à l’arabe. Quant à moi, sans une culotte de coureur à pied, j’eusse été dévêtu.

— Non ! fit Malamer, je ne vous connais pas ! Chérif Ibrahim dit son nom de sa voix discrète.

— Ah ! mon ami, et votre barbe ?

— Les modes changent, Malamer.

— Et l’autre ? demanda-t-il en me désignant.

— Ce n’est rien !

Et du même ton qu’il aurait dit : « Que vous emporte le diable ! » il fit : « Eh bien ! entrez ! »

Ah ! oui ! M. Malamer vendait des boyaux ! Une odeur d’intestins confits, confits dans leur jus naturel, imprégnait, doux parfum, les murs gluants de la demeure. Un grand émoi s’empara de mon gosier. Et puis, quoi ! ne faut-il pas que chacun vive ? Parlons d’autre chose. Mais plus jamais je ne mangerai de saucisses de Francfort !

Le protégé français posa son falot sur une table. Il possédait des chaises. On s’assit. Ainsi nous allions aux îles Farsans ? Pour y faire quoi, mon Dieu ? Les perles ? Bien sûr ! Mais Chérif Ibrahim était-il donc devenu marchand de perles ? C’est le golfe Persique, alors, que nous devions atteindre.

— On y va, Malamer.

— Et par où ? Vous débarquez à Hodeidah pour gagner le golfe Persique ?

Le collectionneur de boyaux se leva de sa chaise. On se moquait de lui. Pour se venger, il nous versa un bon verre d’eau salée.

— Trouve-t-on des automobiles à Hodeidah, monsieur Malamer ?

— Le fils du roi a la sienne.

— La prête-t-il ?

— Il la loue !

Pauvre Malamer ! Il croyait que nous voulions aller dans le golfe en automobile ! Alors il nous redonna un verre d’eau salée !

— Tiens ! dis-je, il pleut !

En effet, dans ce pays, il pleut sans arrêt, mais jamais dehors. Il pleut à l’intérieur des maisons seulement. L’humidité condensée au plafond tombe de temps en temps par petites gouttes. Et cela vous rappelle de beaux jours !

— Enfin ! dit notre hôte, il faut que je vous couche. Voulez-vous dormir à l’intérieur ou sur la place ? Je vous conseille la place, il y a un peu de brise, une fois par mois.

Chérif Ibrahim préféra la compagnie des boyaux. Malamer m’installa un cadre dans le trou noir, une toile tendue sur des bois en X. Je saluai ce représentant de la Providence. Il disparut. Je m’étendis.

C’était une bonne position pour un étudiant en astronomie. Ô pays ! tu as des perles au fond de la mer, des étoiles au fond des cieux, mais tu n’as rien entre les deux ! La nuit s’annonçait sans espoir. En rêve, je voyais des contrées lointaines et magnifiques où, le soir venu, l’homme fatigué s’enfonce dans des draps ; je tendais mes lèvres vers d’imaginaires carafes d’eau fraîche et naturelle, quand des ombres remuèrent à quelques pas : les sicaires aux deux poignards et au fusil s’avançaient sur leurs pieds nus. Ils s’approchèrent de mon cadre et me regardèrent. Peut-être n’avait-on pas le droit de coucher sur les places publiques ? Ou voulaient-ils contrôler mes papiers ? Ils ne me demandaient rien, se contentant de m’examiner avec curiosité. J’étais bien empêché de leur tenir un discours, eux-mêmes comprenaient que leur langage serait sans effet. Bientôt ils me sourirent. Je leur donnai cinq cigarettes. Ils tirèrent dessus avec une satisfaction sans pareille, profondément heureux de toute l’aventure. Alors l’un me fit un signe qui voulait dire : « Lève-toi et viens ! » Jamais enfants déguisés en brigands n’avaient montré regards plus ingénus. Je me levai et les suivis. Nous nous dirigeâmes vers une cabane où brillait une lumière, à l’entrée de la mer. Trois autres brigands tout aussi bienveillants y étaient déjà. Je dus prendre place. Si j’avais pu me regarder, me serais-je reconnu dans cet homme presque nu, assis au milieu de huit fusils et de seize poignards ? Ils mangèrent des feuilles et m’en donnèrent à manger. C’était leur haschisch à eux, le kat.

Cette première réception terminée, nous sortîmes tous sur la place noire. Une bille de bois me fut désignée comme trône. L’un de mes hôtes mit un ténéké (bidon d’essence) sur ses genoux, un second tira une petite flûte d’un pli de son turban, et tout doucement, en sourdine, un air rythmé s’éleva. Les six autres formèrent trois couples, et ces couples, sans s’être joints, se mirent à danser. C’était une danse à menus pas, discrète comme un menuet. Leurs poignards ne s’entre-choquaient point. De temps en temps, joueurs et danseurs m’envoyaient un regard gracieux. Une heure passa de la sorte. Je quittai mon trône, les remerciai trois fois de la main et partis vers mon lit de sangle.

Toujours jouant, toujours dansant, les soldats de Sa Majesté l’iman Ya-Ya se mirent en marche derrière moi. J’étais étendu depuis longtemps que, dans la nuit sans lune, ils dansaient et jouaient toujours, en l’honneur de l’inconnu, presque nu, qu’ils ne savaient d’où venu…