Pêcheurs de perles/X

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Albin Michel (p. 123-137).


X

LA VILLE INTOXIQUÉE


Sois maudite, Hodeidah ! Nous y voici rejetés. Pourquoi tout à la fois : la mouche, le moustique, le vent de sable, le manteau de plomb, l’eau salée ? C’est inhumain. La chemise, sitôt sur le corps, semble sortir du lavoir et le pantalon est trempé de la douce rosée des tropiques. Sans le vent de sable, ce vent de la saison des dattes, tout irait bien. Mais le sable colle à nos pauvres vêtements. Et savez-vous à quoi nous ressemblons ? À de vieilles bouteilles revêtues, comme dirait Béraud, de l’humble bure des caves. Heureusement, dans ce pays on ne rencontre pas de miroirs ; nous ne verrons que plus tard ce qui restera de notre air avantageux.

Pour le moment, nous ne servons même plus à épouvanter les oiseaux. J’en ai fait l’expérience. Planté entre deux têtes de poulet (on tue les poulets en leur arrachant la tête) je voulus les défendre, car elles ouvraient encore le bec et les yeux, contre la convoitise des milans affamés. Les milans me regardèrent, me jugèrent et, inclinant leur vol plané, vinrent à mes pieds ravir leur proie.

Voilà ce que l’on devient à Hodeidah !

Et pas un bateau à l’horizon !

Qu’il est difficile de faire le conquistador quand on n’est pas propriétaire d’un yacht !

Les habitants d’Hodeidah se coiffent de préférence d’un pot de fleurs. Ils font penser à des jardiniers en révolte : plus de pots de fleurs dans la terre, mais tous sur la tête ! En avant ! Marche ! Ce sont des hommes extrêmement doux, souriants, heureux, béats. Ils vont lentement, se parlant à eux-mêmes, levant parfois leur petit doigt pour lui faire un discours. J’en voyais qui s’arrêtaient, se couchaient sur le dos, et commençaient de compter les étoiles en plein midi. Les uns se caressaient les tempes avec précaution, d’autres montaient des gammes sur leurs dents, d’autres, s’approchant de moi se touchaient une oreille et, les yeux attentifs à je ne sais quel phénomène, semblaient me dire ; « Écoute ! » Cela se passait l’après-midi, d’un bout à l’autre d’Hodeidah. Les enfants, les hommes mûrs, les vieillards, les soldats, les samboukiers, les chameliers, ceux qui portaient des étoffes fines, ceux empaquetés dans des haillons, tout être humain, soit dans les ruelles, soit devant sa boutique, soit à sa fenêtre, vivait un beau rêve intérieur. La ville entière n’était peuplée que de maniaques échappés le matin même d’un asile d’aliénés.

— N’avez-vous pas compris ? demanda Chérif Ibrahim.

— Si fait. Ils sont timbrés, mais ils n’ont pas l’air méchant.

— Ne voyez-vous pas qu’ils mâchent quelque chose ?

— Ils chiquent.

— Non. Ils emmagasinent. C’est l’expression dont ils se servent : gazen, en arabe.

Ils emmagasinaient du kat.

Le kat est une feuille verte ressemblant à la feuille de citronnelle. L’arbre qui la porte et qui pousse sur les hauts plateaux de l’Arabie heureuse est élancé presque autant qu’un peuplier. Le kat est un stupéfiant comme l’est le haschisch, comme l’est l’opium.

À midi, le travail cesse, la journée du kat commence, elle, durera jusqu’à minuit. Tout le monde mange le kat : parias, pauvres, riches, princes, roi. Les gueux, ceux qui gagnent un demi-thaler par jour (trois francs cinquante) consacrent cinquante centimes pour leur nourriture et trois francs pour le kat. Les riches en broutent pour trente francs. Le fils du roi en achète pour huit cents francs, mais il a des courtisans. Le père de famille distribue le kat tous les matins à ses femmes, à ses enfants. Les Yéménites disent du kat que c’est la nourriture des saints. Depuis vingt ans que Malamer, ce Syrien, protégé français, vit au Yémen, il n’a connu qu’un seul homme ne se livrant pas au kat. Un seul sur deux millions. Quand par hasard, la caravane de chameaux qui, chaque jour, descend le kat est arrêtée dans son chemin, les habitants d’Hodeidah deviennent nettement enragés. Ils courent, s’appuient du front contre les murs, se couchent dans la rue, se relèvent, vomissent. En temps normal, tout ce peuple rit aux anges. Ceux qui sont assis devant leur porte ont les branches de kat à leurs pieds, ceux qui marchent les tiennent à la main. Leur bouche est tellement bourrée de feuilles que tous semblent atteints d’une fluxion et, sous la pression de la boule d’herbe, le sommet de la rotondité est blanc, comme si l’abcès allait crever. Le kat leur tient lieu de nourriture. Ils mangent une petite fois avant midi et c’est fini. Aussi sont-ils maigres. À vingt-quatre ans, le jeune homme est épuisé. Les vieillards sont


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La garde de l’Émir.


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AU YÉMEN
Types d’Hodeidah.

rares, la pauvreté générale. L’argent passe au kat.

Le roi du Yémen s’appelle l’iman Ya-Ya. Il habite Sanna, dans les hauteurs, à quatre jours d’ici. C’est le glaive de l’Islam. Son fils a pour nom Mohammed, et gouverne le littoral. C’est le sous-glaive. Il se promenait ce matin sous une pâle ombrelle. Ses farouches soldats, doucement endormis, l’entouraient à la fois de leurs poignards et de leur langueur. Lui, tendait ses maigres mains dans lesquelles ses sujets déposaient des placets. Je lui fis mon plus profond salut. Il me renvoya son sourire le moins disgracieux. C’était bien. J’allais avoir besoin de lui. Mes affaires ne marchaient pas.

Son Altesse demeurait à la poste.

Jusqu’à la guerre, le Yémen était sous la suzeraineté de la Turquie. La Turquie, ayant entendu parler d’un service public connu sous le nom de postes, avait fait construire un hôtel des postes à Hodeidah. Les Yéménites redevenus libres de leurs destinées, se dirent avec grande raison que, travaillant de six heures du matin à midi et mangeant le kat de midi à minuit, ils ne sauraient, par surcroît, avoir le temps d’écrire des lettres, encore moins celui d’en recevoir. D’ailleurs, la reine de Saba faisait-elle partie de l’Union postale internationale de Berne ? Ils supprimèrent les postes. Et, comme le bâtiment élevé en leur honneur était le plus confortable de la ville, le fils du roi y transporta ses pénates.

C’est là qu’à cinq heures du soir les deux étrangers se présentèrent.

Les soldats qui gardaient la porte avaient chacun deux fusils, deux poignards, et dormaient, une énorme fluxion à la joue. Nous les enjambâmes. Bientôt, nous nous retrouvâmes dans un hall entouré de guichets démantelés. Là, dans les temps anciens, on pouvait sans doute toucher des mandats télégraphiques. Ah ! temps heureux ! Mais ne rêvons pas ! De sa voix d’émir, Chérif Ibrahim cria quelques mots arabes qui voulaient dire : « Pour aller chez son Altesse Royale, s’il vous plaît ! » Un fantôme au bas d’un escalier se déplia péniblement, soutenu par le mur. Il ne pouvait parler, à cause de la fluxion. D’un geste anémique, il nous pria de gravir son escalier. Le fantôme s’affaissa. Nous montâmes.

Un couloir. Le silence. Rien dans la première pièce. Dans la seconde, une grande réunion, une réunion muette, un homme assis un peu plus haut que les autres, les autres accroupis sur une litière de feuilles vertes. Le kat jonchait le plancher. Nous étions devant son Altesse Royale, au milieu de sa cour.

— Entrons ! fit Chérif.

— Attention ! Nous allons piétiner le kat, et le Demi-Glaive peut nous faire jeter dehors.

Une partie de la cour nous tournait le dos, les courtisans des bas-côtés nous apercevaient ; son Altesse, face à nous, souriait, nous regardant avec satisfaction.

— Dites-lui quelque chose, mon vieux !

Enfin, la main princière nous invita. Et le kat cria sous nos semelles. Bruit impie ! Tous les dos en frissonnèrent. Obéissant à un autre geste, nous prîmes place sur le tapis d’herbage.

Cette cour était une véritable petite étable. Dix-neuf hommes broutaient en silence. Quelques-uns se rendaient des politesses ; trouvaient-ils sur leurs branches des feuilles plus fraîches que d’autres, ils les arrachaient et, délicatement, les offraient à leurs voisins.

— Mon ami, dis-je à mon compagnon, allons-y. Dites-lui combien sa réception nous honore. Apprenez-lui que son pays est très joli, et qu’il y fait doux à vivre. Enfin, faites-lui comprendre qu’à cette époque de l’année on y respire tout aussi bien qu’à Chamonix, par exemple !

Son Altesse se montra enchantée de l’exorde.

— Rappelez-lui que nous sommes des Français…

Les Yéménites ont horreur des Anglais qui, de temps en temps, en sourdine, leur envoient des coups de canon, Ils ont flirté avec les Italiens, le béguin est passé. Les Soviets leur offrent présentement des fleurs, ils se méfient. La France ne leur demande rien. Aussi n’en reviennent-ils pas ! Le Yémen est un pays où le titre de Français est une recommandation. Ce doit être le dernier…

— Maintenant, dites-lui que nous avons beaucoup de chagrin, que nous sommes arrêtés dans notre voyage, que notre but est l’île de Bahrein, dans le golfe Persique, qu’aucun bateau n’est à l’horizon, et que nous venons lui demander la permission de traverser son territoire jusqu’à Aden.

— Il veut savoir où vous couchez.

— Dehors.

— Il dit que c’est le mieux.

Son Altesse arracha six feuilles à sa propre branche de kat et me les tendit. Après tout, chacun vit ici en état d’euphorie, vivons comme tout le monde ! et j’emmagasinai les feuilles.

— Que dit-il au sujet de la traversée de son territoire ?

Chérif Ibrahim traduisit au fur et à mesure :

— Tu es Français, je les aime… Vois les deux Anglais qui apprennent sur la plage à monter à chameau, ils veulent aller dans mon pays pour trouver le pétrole…, ils n’iront pas… Quand ils sauront bien monter à chameau, je les renverrai… L’Allemand aussi je le renverrai… Mais toi tu es Français… tu iras où tu voudras…

— Dites-lui que je n’ai rien goûté de meilleur que les feuilles de kat.

Imprudentes paroles ! Il m’en choisit six autres ! Je les emmagasinai !

— Dites-lui que je n’ai pas d’automobile.

Traduction :

— Je te prêterai la mienne, tu ne me donneras que deux cents thalers… Tu auras un firman pour l’émir de Taez qui te prêtera aussi son automobile, il ne te demandera que deux cents thalers… Quant aux mulets dont tu auras besoin, je te les offrirai… rien pour les mulets… tu ne paieras que les muletiers, quarante, cinquante, soixante thalers, ce que tu voudras… Sois heureux.

— Dites-lui qu’il est le plus grand de tous les princes arabes que j’aie jamais rencontrés sur la terre d’Arabie.

Il me redonna trois feuilles de kat !

— Dites-lui que je veux partir demain.

Réponse :

— Tu ne pourras pas… Je dois prévenir mon papa…

— Demandez-lui si je lui suis sympathique.

— Beaucoup ! Beaucoup ! Beaucoup !

— Alors, suppliez-le d’écrire tout de suite à son papa.

Et, me dressant un peu, je tendis mon bras vers la mer : « Pas un bateau, regarde, ô Altesse ! »

Le plus jeune des commensaux toucha sa joue droite en me souriant. Il était aisé de comprendre qu’il m’apprenait que ma propre joue était creuse. J’avais maigri. Je le savais. Comment s’en était-il rendu compte, lui qui venait de me connaître ? Il me signifiait que je n’avais pas de boule de kat de ce côté, et dans un effort long et pénible, il me passa six feuilles.

L’émir avait regagné son paradis artificiel. Ses courtisans, eux, n’avaient point quitté le leur, broutant tout le temps et broutant encore et me regardant sans me voir avec des yeux de gazelles naturalisées.

Nous sortîmes.

La nuit était venue sur Hodeidah. À chaque carrefour, un flambeau brillait, et tout autour les Yéménites reposaient sur des lits de cordes, les joues gonflées de la feuille des saints. Comme de fines colonnes, de hauts narguilés s’élevaient entre les lits. Le silence partout régnait. Voyant deux étrangers arrêtés par le spectacle, ils les invitaient. On nous tendait du kat, on nous offrait une place. Étions-nous si pauvres, que nous rôdions encore à l’heure où les fantômes familiers viennent danser autour du flambeau ? La branche à la main, tous semblaient nous dire : « Avancez ! Prenez ! » Mais, bientôt, ils retombaient dans leur émerveillement. La ville entière souriait, intoxiquée.