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Pœuf/Chapitre III

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Paris : H. Floury (p. 53-76).


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Des semaines se passèrent, de fastidieuses semaines où le ciel implacablement luisait, et, parce que je me désaccoutumais de Pœuf, m’étais un beau matin fatigué de toujours interroger pour ne jamais savoir, il ne m’apparaissait plus que de loin en loin, à travers des souvenirs dont les contours se déformaient chaque heure, chaque minute davantage.

Une assez chaude intimité venant au reste de s’établir entre la famille de l’ordonnateur et la mienne, il m’avait été permis de mieux fréquenter Marie.

Nous nous aimions, sans nous l’être déclaré, — la chose était certaine, visible, et, par un accord tacite, aussitôt réunis maintenant, nous n’avions qu’un but : celui de rechercher des tête-à-tête. André ! Marie ! où sont-ils donc ?… Pfft !… disparus ! dans le jardin ou sur la véranda lorsqu’on nous croyait au salon, et au salon si on nous appelait d’une terrasse. Nous jouions, causions, nous embrassions sous les plus fallacieux prétextes, — c’était tout ! — mais, quelles extases simples ! quelle inexpérience ! — Je l’avais invitée à nous rejoindre à la campagne, au Camp-Jacob, quand nous irions.

Nos parents s’étaient aperçus de notre cordialité amoureuse, et ils en badinaient de fois à autre. Marie rougissait, moi aussi, souvent ; mais nous ne partions de là ni pour nous refrogner, ni pour moins nous chérir.

— Vous verrez que nous serons obligés de les marier ! avait dit mon père à l’ordonnateur, une après-soupée.

— Ça ferait un drôle de ménage ! s’était jovialement écrié celui-ci.

Nous avions battu des paupières, Marie et moi ; mais, derrière leurs dos, ma petite camarade avait murmuré :

— Certainement que nous nous marierons, n’est-ce pas ?

Ce fut cette même après-soupée que nous échangeâmes nos premiers cadeaux : elle m’octroya deux sous, une pièce de deux sous neuve, et de moi reçut un étui à plumes, un étui en cuivre mince, laqué de rouge, — à la barbe de nos parents.

Sur ces entrefaites, un soir où je rentrais dîner, après m’être croisé avec Marie et sa négresse, — j’étais tout fringant, — mon père annonça :

— C’est demain que le conseil de guerre se réunit pour juger Pœuf.

Je demandai aussitôt :

— Eh bien, qu’est-ce qu’on va lui faire ?

Mais ma mère ayant dit, de son côté :

— Crois-tu qu’il sera condamné à mort ?

Il lui fut déclaré que Pœuf serait d’autant mieux puni qu’on avait été indulgent, l’année précédente, pour un soldat coupable du même crime.

« Pauvre Pœuf ! c’était donc sa faute si… ? »

— Oui, avait répondu mon père.

Il ne plaisantait pas tous les jours.

Et, la nuit terminée, une nuit lente, abominablement chaude, je n’allai point rôder devant la maison de Marie, ne bougeai presque pas de ma chambre, le nez sur de soporifiques lectures. J’étais mal à mon aise, ankylosé, rêveur, l’esprit frappé par cette sentence obtuse qui menaçait un homme dont l’indiscutable et native bienveillance n’avait au fond pas cessé de me toucher. Je l’entendais respirer, marcher, siffler, cracher gras comme autrefois ; je le revoyais avec son nez plein de poils, sa barbe grise, ses oreilles moussues, son large poitrail, et je l’avais aimé si vivant qu’il m’était impossible de me le figurer immobile, blême, tué à son tour, dans un cercueil pareil à celui de Barrateau.

Lorsque mon père revint de la caserne, tard, — on sonnait la retraite, — Pœuf était condamné à la dégradation militaire et à la peine de mort.

Je pensai : heureusement, ce n’est pas Marie qu’on sort de condamner ! puis, me réfugiant auprès de ma mère, tout pénétré d’un obscur désir de me mêler à elle, tout frémissant d’un subtil besoin de protection, je demeurai stupide, les bras, les épaules agités d’un tremblement que j’essayais d’arrêter.

— J’ai très faim, dit alors mon père, en ôtant son sabre.

« C’était Pœuf qui ne devait pas avoir faim, lui ! » Nous nous dirigeâmes vers la salle à manger.

La lampe, sur la table servie, me parut circonscrire une pâleur lunaire, et le potage, dans mon assiette, dégager la senteur de Pœuf, senteur de cuir et de vieux soldat qui, maintes fois, m’avait choquée. L’ombre, hors de l’abat-jour, malgré la torridité de l’atmosphère, pesait à mon dos, y promenait de sinueux frissons, m’élançait, m’anéantissait et me traversait d’une fraîcheur de cave. Un moment, je craignis quelque chose, pour mes jambes que je ne voyais pas, j’en repliai même une sous l’autre, — ce qui m’était défendu ! — avec mille précautions ; puis, mon estomac se serrant de plus en plus, je me mis à considérer une tache brillante, reflet de lumière aplatie au bord de mon assiette ; tandis qu’à coups pressés, d’une main, je tapotais la nappe. Et je sentais ma serviette glaciale et irréchauffable.

— Ah çà ! André, tu ne veux donc pas manger ? dit brusquement mon père.

— Si, si, papa, fis-je.

Et retrouvant un peu d’aplomb, tant bien que mal j’avalai mon potage. « À mort ! À mort !… Pœuf était condamné à mort ! »

Je mentionnai, ce soir-là, un fait : c’est que les mets peuvent gagner le goût des tristesses qu’on a, occasionnellement, aux heures où l’âme se déséquilibre.

Ma mère s’informant tout à coup de la séance du conseil, je ne perdis aucune des réponses grâce auxquelles on lui apprit que Pœuf avait été défendu par un fourrier, qu’il avait changé, vieilli, et que, durant le questionnaire, il s’était laissé aller à de violentes paroles contre sa victime, pour bientôt pleurer et demander à être fusillé le plus tôt possible.

Je m’endormis comme une brute, au dessert, tant j’étais accablé d’impressions. Ce fut à peine si j’eus la force de me dévêtir et de me glisser entre mes draps. Seulement, le lendemain, lorsque je m’éveillai, les nerfs tranquilles, un peu moins tard que de coutume, de ce demi-sommeil où l’on commence à observer, les yeux fermés, et à prêter l’oreille, la tête close, je me redonnai à Pœuf et m’affligeai encore de ne pas même savoir pourquoi il avait tué Barrateau. Je m’habillai, me débarbouillai, furieux de mal me rappeler une leçon difficile ; — puis, sur le point d’ouvrir une porte, alors que je cherchais mon père afin de lui souhaiter le bonjour, je l’entendis qui clamait, dans son bureau, d’une voix fâchée :


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— Tu y tiens ?… Tu consens à ce qu’un galopin comme André aille…

Ma mère l’interrompit :

— Qu’est-ce que tu veux ! Je crois que nous ne pouvons refuser, que ce serait cruel…

— Eh bien, soit ! il ira.

Je parus sur cet : il ira ; mais, sans au préalable m’embrasser, mon père me tendit un chiffon de papier jauni, presque sale, où, lentement, je déchiffrai :

Mon colonell,

Cet un pauv mis e rab condané a mor qui nez pa un mechanthom tou de meme qui pran la liberté de vous anvoillier son souvenire et de vou dmandé mon colonell a vous qui autfoi l’avé rçu comm un perre, de lui autorisé a voirr et en brassé mesieu Endré une foi ancor a van que de mourirr.

Je sai que jdmand la un grande fa veur e que dhabitud on na corde dé fa veur qua ceuss qui des fend leurs patrie au lieur de la des honorés, mais je sui été un bon soldat avant que dan étr un mové.

Dite mon colonell a cordé moi la faveur passe que geai tou jour considé rai mesieu Endré comm si qu’il été mon prop fisse et qu ca sra ma consoll a ssion que de lvoirr.

Que si vot queur et le ser vis an se jour daujour dui il ne vous disés pas de ma cordé la faveur, je su pli vot bon dame qui ma souvan fai do nez des bons morceau a la quisine de mdo nez mesieu Endré en ré companss que jlai tant condui à la promenad desur son ane etpis a pié.

Je nsui pa comm Bau coups d’aut solda qui vou dré se van gé des o ficié quan on lesa puni non mon colonell je vou estim mai il fo ma cordé mesieu Endré é


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vou veré que je ne crin pa la morts. Je mourré comm si que ce srai pour lé drapo de la frances.

Je sui aveq Respé mon colonell ce lui que vou vou lié quil pass caporall sa peur quan il soré écrir.

A cordé moi mesieu Endré au nom du bon dieu.
Pour Peuf

Delporte, solda de 1re class au 2e régiman d’infanterie de marine.


— Eh bien ? demandai-je, effaré, en me raidissant contre une douloureuse envie de rire.

— Eh bien, répondit mon père, je vais te confier à Chassagnol, et, de ce pas, vous allez pousser jusqu’à la prison.

Je me rappelai, de la veille, que Pœuf avait beaucoup changé, beaucoup vieilli, et une sensation rude m’attaqua le derme.

Cette course à la prison me délivrant toutefois des deux heures de travail auxquelles on m’astreignait chaque matin, je repris vite hardiesse, et fus bientôt disposé à partir.

— Êtes-vous prêt, Chassagnol ? criai-je au sous-officier.

Il répondit :

— J’arrive.

Puis il arriva en effet, très gros, très rouge, très large dans sa veste d’uniforme et dans son pantalon blanc d’ordonnance.

— Vous savez, n’est-ce pas ?

— Oui, je sais, je sais !… le colonel m’a expliqué… En route !

Et nous partîmes.

Il ventait ; de gros nuages d’un noir violacé traînaient par le ciel ; et, à l’entrée d’une rue qui fuyait vers le cours Nolivos, nous aperçûmes la rade, houleuse, moutonnante, tout ouatée d’une écume sur laquelle tanguait un brick au mouillage.

— Dites donc, Chassagnol… commençai-je.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Je poursuivis :

— Vous devriez bien me raconter pourquoi Pœuf a tué Barrateau.

— Comment ! vous ne le savez pas ?

— Non.

— Mais tout le monde le sait, mon bel ami !

Je fis : Ah ! l’œil candide, de même que si le hasard ou des préoccupations ne m’avaient pas permis de plus tôt m’enquérir de la chose ; puis je répétai, au bout d’un silence :

— Dites, Chassagnol, pourquoi ?

Il décocha un petit rire de gorge.

— Vous questionnerez votre père, quand nous rentrerons… Ça ne regarde pas les moutards.

Ma curiosité était encore déçue.


— C’est idiot, à la fin ! pestai-je.

Et nous continuâmes d’avancer vers la prison.


Chassagnol s’ingéniant à fredonner tout à coup, je m’arrêtai net.

— Eh bien, quoi ? demanda-t-il, — nous ne marchons plus ?

Je l’aurais battu.

— Peut-on chanter, lorsqu’on va voir un pauvre homme dans une prison ! m’écriai-je.

Il me répondit :

— Bah ! qu’est-ce que ça fait !

Je haussai les épaules.


Il ne fredonna plus, mais pendant cinq bonnes minutes, je le surpris à m’examiner, de temps à autre, d’un air goguenard.

Il voulut me parler ; je restai coi.

— Nous sommes fâchés ?

— Oui, prononçai-je sourdement.

Et nous ne tardâmes point à déboucher devant la prison, prison cosmopolite où les militaires et les civils étaient indifféremment coffrés.

— Si vous ne connaissez pas la geôle, la voici ! me dit alors Chassagnol, d’un ton plaisant. — Elle a une fichue mine, hein ?

Mon cœur se serra.

Nous dépassâmes un factionnaire ; Chassagnol parlementa un instant avec un mulâtre qui, là, debout, en manches de chemise, fumait un long cigare au grand air ; puis, celui-ci nous précédant, nous enfilâmes un ténébreux couloir, un escalier, et finîmes, au milieu d’un second couloir, par stopper vis-à-vis d’une porte à guichet fermé.

Le mulâtre cogna du poing contre la porte ; une clé tourna dans une serrure grasse ; la porte s’ouvrit en grinçant ; un homme, un gardien, s’effaça pour nous livrer passage ; — et je reconnus Pœuf, étendu tout habillé sur un lit de camp. Il dressa la tête.

— Pœuf, c’est moi, dis-je.

— Ah ! m’sieur André, fit-il aussitôt. — Nom de nom !… Cré nom de nom !

Et se balançant un peu, il s’assit par un violent effort de reins.

— On a donc voulu… On a donc bien voulu… Le colonel a donc voulu ?… balbutiait-il.

Sa barbe remua, et d’épaisses larmes lui coulèrent le long des joues.

J’eus froid.

— C’que j’suis content ! déclara Pœuf.

Moi aussi, j’étais content, très content de le revoir ; mais, qu’il avait changé ! tout en n’ayant pas changé selon l’esthétique de mes récentes imaginations. Sa barbe, ses cheveux avaient perdu leur lustre ; ses yeux s’allongeaient plus clairs, s’arrondissaient plus grands ; et sa face, d’une maigreur tirée, enfermait cet on ne sait quoi de souffreteux et de bleuissant des faces que, d’habitude, la maladie se plaît seule à émacier.

Il se leva, pleurant toujours, sans une grimace.

— Vous vous souvenez, m’sieur André… quand nous allions nous promener ensemble.

— Oui, Pœuf.

— Nous nous sommes amusés, hein ?

— Oui, P…œuf.

— Avec qui qu’vous vous promenez, maintenant ?

— Avec les autres sapeurs.

Il dégouffra un profond soupir et s’approcha de moi.

Je reculai involontairement.

— Vous avez peur ? me demanda-t-il d’une voix suffoquée. — Vous croyez donc que j’voudrais vous faire du mal… à vous ?

Et comme je ne répondais point, il ajouta :

— Il n’y a pourtant guère de danger, allez !… J’ai la camisole… J’peux pas bouger les bras.

Je le considérai, et je vis qu’en effet il avait une singulière blouse en étoffe grise, solide, dont les manches étroites et lui collant les bras au ventre passaient entre ses jambes et devaient être attachées derrière son dos.


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Il reprit, avec douceur :

— Je n’ferais pas de mal à une mouche, c’est pas pour vous en faire.

J’ignore ce qui germa en moi, si j’eus honte d’un premier mouvement, ou si cette voix bonne, en me parlant, m’avait amolli et pétri à sa guise ; mais je devins autre.

— Oh ! Pœuf, murmurai-je, — je sais bien que tu ne voudrais pas me faire du mal… Je le sais bien, va ! et maman aussi ! et papa !… Sans ça, on ne m’aurait pas laissé venir.

Chassagnol et le gardien nous regardaient ; ils se tenaient près de la porte ; et je remarquai que le sergent n’avait plus son sourire narquois. Pœuf continuait à pleurer silencieusement.

— C’est ici que tu restes ? demandai-je.

Il inclina la tête.

— Pourquoi t’a-t-on mis cette vilaine blouse ?

— J’sais pas.

— Elle doit te gêner beaucoup.

Il inclina de nouveau la tête ; mais je découvris qu’il m’écoutait à peine et que sa pensée vaguait.

— Dites donc, m’sieur André, proclama-t-il soudain, — c’est le frère et la sœur qui ne s’doutent guère, en ce moment ici, que j’suis en prison et que j’vas bientôt passer l’arme à gauche !

C’était sa phrase coutumière, malgré la variante, sa phrase de jadis, lorsque, sa soupe mangée, il se curait les dents avec son épinglette de tir ; mais je ne m’y attachai point, me contentai de lui jeter une mélancolique œillade, tant mon être fut bouleversé par cette parole de mort qu’il me débitait là, tranquillement. Il avait cessé de pleurer.

— Enfin, ça y est ! Qu’est-ce que je pourrais y faire ! déclara-t-il.

Et se tournant vers Chassagnol, il lui sourit d’un air navré, disant :

— N’est-ce pas, sergent, qu’faudra qu’j’y passe ?

Chassagnol répliqua :

— Je crois qu’il vaudrait mieux ne pas vous monter le coco, attendre des nouvelles de votre recours…

Le gardien opina du bonnet ; Pœuf n’ajouta rien ; mais il me sembla qu’aucune lueur d’espoir ne lui traversait les yeux.

Il revint s’asseoir sur son lit, ne me perdit pas de vue ; — je me jugeais inepte à force de chercher quelque chose à exprimer, sans y réussir ; — mais, une sonnerie de clairons, une sonnerie lointaine, joyeuse, ténue, chantonnant alors, Pœuf se remit debout et, le col tendu, les narines ouvertes, d’un pas égal commença d’arpenter la cellule. La sonnerie approcha ; certains éclats vibrèrent jusqu’à nous, accompagnés d’un tapage de souliers frappant la terre ; Pœuf murmura : « Les camarades ! » puis, tout bruit s’éteignant peu à peu au milieu d’un silence énorme, j'entendis Chassagnol respirer.

— Hop ! monsieur André, fit soudain le sergent, — il va s’agir de nous en retourner.

— Déjà ? s’écria Pœuf.

Et je vis qu’il était prêt à pleurer encore.

— Faudrait pourtant que j’vous donne… une brinbiolle… en souvenir ! dit-il. — Qu’est-ce que j’vous donnerais bien ?

Il parut s’absorber un moment.

— Ah ! reprit-il, — j’ai notre affaire.

Et s’adressant au gardien :

— Rendez-moi donc le service de fouiller ma tunique, là, au clou, continua-t-il.

Et comme le gardien lui obéissait, avait introduit sa main dans la poche de la tunique :

— Trouvez-vous ? demanda Pœuf.

— Quoi ?

— Un étui… un gros étui.

— Ça ? interrogea le gardien, en montrant une sorte de paquet noir que je reconnus aussitôt.

— Oui, répondit Pœuf. — Donnez à l’enfant.

C’était la clarinette, la fameuse clarinette des sérénades et du bord de la rivière. Je la pris à deux mains.

— Oh ! fis-je, content. — Comment !… tu me la donnes ?

— Oui, déclara-t-il. — C’est pour vous.

— Je te remercie, Pœuf.

Et, sur ma parole, je crois que devant ma visible satisfaction, sa pauvre figure s’illumina d’un sourire satisfait aussi.

— Je suis bien aise que ça vous aille, dit-il cependant.

— Voulez-vous m’embrasser ?

Je lui sautai au cou et, de toute mon âme, le baisai dans ses récentes larmes, sans dégoût pour la mort de Barrateau.

— Ah ! mon bon p’tit, marmottait-il, — mon bon p’tit m’sieur André !… Quel malheur qu’on ne doive plus se revoir !

— Nous nous reverrons, Pœuf… Tu ne mourras pas… Je ne veux pas que tu meures… Je ne veux pas… Je ne veux pas.

Et je fondis en larmes, à mon tour, — tant le don inattendu de la clarinette m’avait impressionné, tant je sentais d’affection en Pœuf, d’affection et de douleur concentrées.

— Tiens ! tu as bien fait de tuer Barrateau, m’écriai-je.

— Oh ! le bon p’tit ! répéta-t-il, — le bon p’tit !

Sa barbe tremblait.

— Voulez… voulez-vous que j’vous dise ? me demanda-t-il alors, les dents serrées.

— Oui, Pœuf.

— Eh ben, toutes les femmes sont des coquines.

Je rougis immédiatement, saisis, à travers ma perturbation et la naïveté de mon âge, qu’une femme avait dû lui causer de réels chagrins ; mais la pensée de Marie me survenant, je protestai :

— Oh ! non, Pœuf, pas toutes… pas toutes !

— Vous verrez plus tard si je vous mens ! répliqua-t-il.

— Vous verrez !

— Allons, monsieur André, partons ! fit Chassagnol.

— Vous verrez !… Vous verrez ! continuait Pœuf, de plus en plus à son idée.

Je l’embrassai une dernière fois ; il me suivit d’un regard morne, tandis qu’on m’entraînait ; — et la porte claqua sur mes talons, la massive porte à guichet fermé.

J’étais dans le même couloir que précédemment, un bras sous les gros doigts de Chassagnol, avec la clarté pâle de l’escalier devant moi.

— Vous savez ! me déclara le sergent, au bout de quelques minutes, quand, à demi-chemin de notre maison, en butte à des rafales qui menaçaient les chapeaux, nous aperçûmes derechef le brick au mouillage et la rade houleuse, — vous savez ! ne répétez pas au colonel ce que Pœuf nous a déblatéré au moment de le quitter. C’est sur moi que ça retomberait !

— Je ne demande pas mieux, repartis-je, — mais vous ne raconterez pas non plus ce que je lui ai dit ?

— Que lui avez-vous dit ?

— Qu’il a bien fait de tuer Barrateau.

Chassagnol ne put s’empêcher de rire.

Je ris de même, plus fort que lui, bêtement ; puis, comme s’apaisaient, se calmaient et se lénifiaient déjà les tristes impressions de ma visite à Pœuf, visite dont les péripéties divergeaient autour d’un point central, mystérieux, je ne tardai pas à rallier ce point : « Pourquoi les femmes… toutes les femmes étaient-elles des coquines ?… coquines !… toutes ! » Je me heurtai à des murs. « Oui, pourquoi… pourquoi ?… Qu’est-ce que je verrais, plus tard ? » J’eusse désiré vieillir sur-le-champ, afin de voir et de savoir, moi aussi.

Je me rappelai la cellule de Pœuf, une cruche en grès au pied du lit, un baquet dans un coin, la fenêtre, fenêtre si l’on voulait, au sommet de laquelle ne se distinguait qu’une mince bande de ciel. Mais bientôt, accélérant le pas, avec l’insouciance cruelle dont jouissent les enfants, dès qu’ils reprennent leurs habitudes, je fus au seul plaisir de posséder une clarinette.

Elle était là, sous mon bras, dans son étui, et j’avais hâte de la montrer à mes parents.


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