Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome13.djvu/190

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démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir[1].

Plusieurs princes, en délivrant les sujets des seigneurs, ont voulu réduire en une espèce de servitude les seigneurs mêmes ; et c’est ce qui a causé tant de guerres civiles.

On croirait, sur la foi de quelques dissertateurs qui accommodent tout à leurs idées, que les républiques furent plus vertueuses, plus heureuses que les monarchies ; mais, sans compter les guerres opiniâtres que se firent si longtemps les Vénitiens et les Génois à qui vendrait ses marchandises chez les mahométans, quels troubles Venise, Gênes, Florence, Pise, n’éprouvèrent-elles pas ? combien de fois Gênes, Florence, et Pise, ont-elles changé de maîtres ? Si Venise n’en a jamais eu, elle ne doit cet avantage qu’à ses profonds marais appelés lagunes.

On peut demander comment, au milieu de tant de secousses, de guerres intestines, de conspirations, de crimes, et de folies, il y a eu tant d’hommes qui aient cultivé les arts utiles et les arts agréables en Italie, et ensuite dans les autres États chrétiens. C’est ce que nous ne voyons point sous la domination des Turcs.

Il faut que notre partie de l’Europe ait eu dans ses mœurs et dans son génie un caractère qui ne se trouve ni dans la Thrace, où les Turcs ont établi le siége de leur empire, ni dans la Tartarie, dont ils sortirent autrefois. Trois choses influent sans cesse sur l’esprit des hommes : le climat, le gouvernement, et la religion ; c’est la seule manière d’expliquer l’énigme de ce monde.

On a pu remarquer, dans le cours de tant de révolutions, qu’il s’est formé des peuples presque sauvages, tant en Europe qu’en Asie, dans les contrées autrefois les plus policées. Telle île de l’Archipel qui florissait autrefois est réduite aujourd’hui au sort des bourgades de l’Amérique. Les pays où étaient les villes d’Artaxartes, de Tigranocertes, de Colchos, ne valent pas à beaucoup près nos colonies. Il y a dans quelques îles, dans quelques forêts,

  1. Cette expression doit s’entendre dans le même sens qu’Aristote disait qu’il y a des esclaves par nature. Mais celui qui profite de la faiblesse ou de la lâcheté d’un autre homme pour le réduire en servitude n’en est pas moins coupable. Si l’on peut dire que certains hommes méritent d’être esclaves, c’est comme l’on dit quelquefois qu’un avare mérite d’être volé.

    Certainement le roitelet nègre qui vend ses sujets, celui qui fait la guerre pour avoir des prisonniers à vendre, le père qui vend ses enfants, commettent un crime exécrable ; mais ces crimes sont l’ouvrage des Européans, qui ont inspiré aux noirs le désir de les commettre, et qui les payent pour les avoir commis. Les Nègres ne sont que les complices et les instruments des Européans ; ceux-ci sont les vrais coupables. (K.)