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LE RÂMÂYAṆA.

cela très difficile à obtenir, durlabham. Il insistait cependant, car cela seul pouvait le faire brâhmane. Mais, lui objecte le dieu, comment pourras-tu obtenir la condition de brahmane, quand tu n’as pas encore pu dompter tes sens. Il te faudra vaincre l’amour et la colère, कामक्रोधौ (kâmakrodhau), et alors seulement tu parviendras à l’état de brâhmane, brahmatvam, l’état suprême^^1.

Le courageux kshatriya ne recula pas ; il s’infligea une pénitence épouvantable. Pendant cent années il resta debout sur la pointe d’un seul pied, immobile, ses bras levés en l’air, n’ayant pour toute nourriture que les vents du ciel ou, comme nous dirions, l’air du temps, l’été entouré de cinq feux, l’hiver dans l’eau et la pluie. Un héroïsme poussé à ce degré fit trembler tous les dieux et pour en détruire le fruit, Çakra se mit à inventer une nouvelle ruse. Il dépêcha vers l’anachorète l’apsara la plus séduisante, quoi que la belle nymphe pût dire et faire pour se soustraire à une mission qu’elle jugeait des plus dangereuses. En effet, Viçvâmitra, devinant en elle dès qu’il l’aperçut la tentatrice, entra dans une grande colère^^2, maudit la pauvre créature et la changea en pierre. Mais du même coup, le voilà de nouveau frustré de tout le mérite de ses œuvres ; sans y réfléchir, il avait cédé à l’empire d’une passion qu’il lui fallait vaincre aussi bien que l’amour^^3. S’apercevant de sa faute quand il était trop tard, il s’écria avec tristesse : « Je n’ai pas encore vaincu mes sens ! » ऋजितेन्ट्रियाऽस्मि (ṛjitênṭriyâ’smi). Toutefois, il reprit résolument sa pénitence pendant un autre millier d’années. Et cette fois, semblable à la tortue (kûrma) qui ramène à elle ses membres et demeure immobile^^4, il retira si complètement ses sens des choses sensibles, il ferma si bien son cœur que ni l’amour ni la colère ne purent plus rien sur lui. Alors les dieux, de crainte qu’il ne leur en arrivât mal, que le terrible anachorète ne les dépossédât du royaume du ciel et le prit pour lui^^5 comme en étant plus digne qu’eux, ainsi que cela leur était arrivé déjà avec Bali^^6 ; les

1 Râm., ib., 65, 27.

2 Viçvâmitra est devenu proverbial par sa colère surtout ; les Indiens l’appellent un abîme de colère, कोपानामालयं (kopânâmâlayaṃ), et il court à ce sujet une espèce de charade qu’on trouvera dans la Zeitschrift der D.M.G., 1885, p. 99.

3 Râm., ib., 66, 17.

4’Bhagavad-Gîtâ, II, 58.

5 देवरात्यपरिप्रापौ (devaraatyapariprâpau) (Râm., I, 67, 8).

6 Bali, devenu Siddha par ses mortifications, avait enlevé à Indra l’empire des 3 mondes, et le dieu ne l’avait recouvré que grâce à une ruse de Vishṇu (Ib., I, 32).