Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/298

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j’ai cru que ça y était, j’ai éprouvé un soulagement bien extraordinaire !


JULIEN.

Mais maintenant vous ne regrettez pas d’être revenue à la vie. Vos enfants, votre intérieur…


FRÉDÉRIQUE, (souriant tristement.)

Ah ! vous aussi… Même vous, il faut que vous employiez cette phrase banale… Oui, je vis, oui, je ne vais pas mal du tout, je m’intéresse, je fais travailler les autres… En réalité, je dure… Que veut-on de plus ? À ce point mort de l’équilibre, on n’évalue même tout ce qu’on a souffert qu’à je ne sais quelle vague cendre qui est dans tout, dans tout, aussi bien dans la prière du soir que dans le pain que l’on mange… La nature entière est responsable à mes yeux du petit acte méchant que vous avez commis vis-à-vis d’une femme, Julien !… Vous avez tué la joie, Julien !… C’est un très grand crime, et je ne sais pas si ce n’est pas pire que de tuer la vie !…


JULIEN.

Alors vous n’avez même pas trouvé encore la paix ? On me l’avait assuré… Vous voyez, je ne pense pas à moi, puisque ma meilleure espérance est que vous ne m’aimiez plus du tout.


FRÉDÉRIQUE.

Qui vous dit que je vous aime encore ?… Non, je suis à cette période assez tranquille, quoique bien aride, où l’on classe les photographies qui n’ont pas assez de recul pour être émouvantes, cette période où, tout de même, on a peur que le souvenir nous échappe déjà… Tout cela est sec, ennuyeux, un peu machinal. Oh ! ce n’est pas