Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/418

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de son carrosse, dans un cartel en forme de buffet d’orgues, une Renommée en champ de gueules, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de la trompette marine ; et pour support une figure dégoûtée, représentant l’Europe : le tout embrassé d’une soutanelle doublée de gazettes, et surmontée d’un bonnet carré, avec cette légende à la houppe : Ques-a-co, Marin ?

Mais, entraîné par mon sujet, je m’aperçois que j’oublie cette gazette d’Utrecht que je commentais ; puis, en y songeant mieux, je m’aperçois que j’ai fort bien fait de l’oublier : tout cela est si mal pensé, si mal écrit, qu’on me saura gré de l’avoir laissé là. J’ai quelque chose de mieux sous la main : toute espèce de gazette n’est que du Marin ordinaire, au lieu que voici du Marin superfin, pour les amateurs de noirceurs.

Depuis douze ou quinze jours, Marin fait courir par la ville une lettre d’un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle on suppose que j’ai commis en pays étranger des crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scène en Italie, d’autres la portent en Angleterre ; les commis de Marin, les sieurs Adam et Mercier, en racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neuf ou dix témoins, qui le certifieront, qu’à son occasion mon procès m’avait été commencé ; que si je n’eusse pris promptement la fuite, j’aurais été pendu.

Le fameux Bertrand, en faisant circuler la lettre, prétend qu’elle est signée d’un ambassadeur d’Espagne et de cinq ou six personnes de considération ; c’est un triomphe, une joie, une liesse parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s’évertue, se rend chez Marin, qui régale tout l’enfer, taille des plumes empoisonnées, remplit les cornets de fiel, échauffe les esprits par un verre de bitume, et met les démons au travail ; et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy, et les a envoyées à son imprimeur.

Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : « Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de cette lettre d’Espagne. Cela est sans réplique ; voilà des faits, des témoignages, des signatures : on a écrit pour avoir les pièces justificatives, et cette anecdote est son coup de grâce. »

Mes amis s’inquiètent pour moi, s’agitent, cherchent la lettre de toute part. Enfin, hier au soir, 12 janvier 1774, on m’en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d’œuvre. Avant de l’imprimer, j’ai commencé par déposer au greffe de la cour cette copie telle qu’on me l’a remise ; et, par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d’ordonner qu’il soit informé sur la lettre, ainsi que sur autres faits et gestes du gazetier.


copie exacte de l’écrit soi-disant envoyé à marin, et qui m’a été remis de la part d’un de ses amis, qui le certifiera s’il est entendu sur ce fait.

Après toutes les horreurs que le sieur Caron a vomies contre vous, monsieur, et contre tout le monde, je crois que vous voulez le faire repentir ; il a l’insolence de vous défier de parler ; il faut qu’il soit, comme on dit, fou : cela m’a plus révolté que tout le reste ; et, comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d’offensés, il faut le prendre par où il ne s’attend pas. Il croit être en sûreté, parce qu’il a pu dans ce pays ici cacher sa méchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches ; il dit partout qu’il fera repentir le premier qui l’attaquera dans sa conduite : peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France ; mais, le misérable, il ne croit pas qu’il y a des gens instruits de ses coquineries en Espagne. Mais moi j’y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur, maîtresse du seigneur Joseph Clavijo, à Madrid, garde des archives de la couronne, mon parent, qui s’en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l’espérance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent, qui, le 24 mai 1764, rendit une plainte que le sieur Caron, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s’était fait introduire sous un faux nom chez M. Portuguès, chef des bureaux d’État, où il logeait ; et qu’ayant fermé la porte et présenté un pistolet, lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s’il bronchait : c’est bien pis que ce qu’il dit de M. Goëzman. Et comme chez nous les présents sont une preuve qu’on veut épouser, il s’était fait en même temps donner des bijoux, des pièces d’or étrangères, enfin pour près de 8,000 livres comme présents de noces faits de bon gré. Là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mon parent à M. le marquis de Robion, commandant de Madrid, de faire mettre le fripon au cachot, qui se sauva chez l’ambassadeur de France : mais quand il fallut rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait volés, et garda tout comme un gueux, déshonoré par cette friponnerie ; et puis après, pour rendre au seigneur Clavijo le tour qu’il lui avait joué, il fut chercher une femme de chambre, que Clavijo avait entretenue avant sa sœur ; il donna de l’argent à cette fille, pour présenter à la justice des lettres de mon parent. Il prétendit que c’étaient des promesses de mariage ; et, comme on est très-rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût clair, on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout, il finit par tenir la banque un soir chez l’ambassadeur de Russie, avec des cartes arrangées, et