Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/491

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objections du porte-voix et mes prétendus embarras d’y répondre.

Il en résulte encore que, loin qu’en septembre 1771 le comte de la Blache, inquiet, fût empressé d’arracher de moi de premiers éclaircissements sur l’acte qu’il attaque, ses écrits prouvent que, dès 1770, il les avait aigrement refusés de moi. « Quant aux éclaircissements dont vous me flattez, ne voulant rien obtenir, il est assez simple de ne rien demander » (disait-il dans sa lettre du 6 novembre 1770).

Maintenant que tous ces petits faits sont bien éclaircis, à votre aise, messieurs, sur les qualifications ! de ma part j’estimerais que, n’y ayant point ici d’ânerie, ce ne serait pas le lieu d’appliquer les oreilles dont j’ai parlé plus haut : l’écriteau seul m’y paraît convenable avec ces mots : calomniateur avéré.

Mais vous qu’il voulait rendre ses complices, avocats trop confiants ! comment n’avez-vous pas senti que chez lui c’était un parti pris ? que l’unique artifice de sa misérable défense est d’intervertir l’ordre naturel de toutes les choses écrites, de nier l’évidence même, et d’injurier, injurier, injurier ?…

En vérité, l’esprit se soulève et se révolte à tout moment ; et s’il y a des bornes à la patience même la plus absurde, il faut avouer qu’on a besoin de les reculer encore, pour qu’elle n’échappe pas à chaque objet de cette affreuse discussion ! Non, si l’espoir de charger, de couvrir un injuste ennemi de l’indignation de tous ceux qui me liront, ne modérait mon âme et n’enchaînait ma plume, à chaque période, une fièvre de fureur allumant mon cerveau, je rugirais comme un insensé ! je couvrirais mon papier des explosions d’une colère exaltée, au lieu des raisons que je dois et veux y consigner uniquement ! Mais aussi, quel indigne métier fait depuis six ans ce comte de la Blache ! Et s’il était capable de rentrer en lui-même, quelle terrible réflexion, pour un homme de nom qui s’honore de ses aïeux, de penser qu’après un tel procès jamais ses descendants ne pourront s’honorer de lui !

Il me hait, a-t-il dit, comme un amant aime sa maîtresse ! c’est-à-dire avec passion, et il l’a bien prouvé. Mais qui pourra jamais deviner tout ce que je réprime en lui répondant ?

Lorsque j’allais remercier les juges du conseil de ce qu’ils avaient anéanti l’indigne arrêt rédigé par ce Goëzman en faveur de son protégé la Blache, un magistrat, raisonnant avec moi de cette affaire, et me parlant avec intérêt du grand succès que je venais d’obtenir, me dit : On a supprimé votre dernier mémoire, quoique bien frappé, parce qu’en effet il est un peu trop vif.

— Trop vif, monsieur ! Ni vous, ni aucun magistrat que je connaisse, n’êtes en état de juger cette question. Il me regarde avec étonnement : Comment donc ? que dites-vous ?

— Pardon, monsieur, si je vous ai jeté dans un moment d’erreur ! mais ne vous méprenez plus à mon intention : elle est pure, et ce n’est pas votre amour-propre que j’attaque ; c’est votre sensibilité que j’interroge. Avez-vous jamais rencontré dans le monde un homme assez lâche, assez insolent pour vous crier pendant six ans, à la face du public, que vous étiez un fripon sans autre droit qu’une injuste et criminelle avidité ? Non, sans doute, me répondez-vous. Hé bien ! pardon, monsieur ! mais vous qui n’avez jamais éprouvé de tels outrages, vous qui fronciez déjà le sourcil au seul soupçon que j’effleurais votre amour-propre, comment pourriez-vous juger du degré de ressentiment permis à un homme d’honneur, indignement attaqué et poursuivi, depuis dix ans, par la haine et la calomnie sur tous les points délicats de son existence ? — Il s’apaisa, me prit par la main avec bonté : J’en ai parlé, me dit-il, non en homme, mais en juge austère ; et je ne puis vous blâmer de votre excessive sensibilité.

Résumons-nous maintenant, en rappelant au lecteur l’important aveu de l’avocat qui s’intitule les soussignés, imprimé par lui (page 40 de sa consultation), et les grands motifs qu’il allègue ensuite pour le combattre.

« Si les lettres rapportées sont parvenues à M. Duverney, et si à chacune d’elles il a fait la réponse qui y est appliquée par le sieur de Beaumarchais, il s’ensuivra très-certainement que M. Duverney a eu la plus parfaite connaissance de l’écrit du 1er avril ; qu’il a travaillé lui-même à le former, à le corriger, à le mettre en l’état où il est. »

Tel est ce terrible aveu, contre lequel, après, nous l’avons vu délayer, dans cinquante-huit pages de noir et de blanc, les fameuses objections qui suivent :

Mais comme ON nous a dit qu’il n’y avait jamais eu de liaisons particulières ni d’affaires secrètes entre eux ; qu’ON nous a certifié que la fausseté d’un pareil commerce est non-seulement prouvée, mais que ce commerce est injurieux à M. Duverney, à sa mémoire, à ses principes, à son âge, à sa vertu ; qu’ON nous a exposé n’en avoir jamais vu aucune trace dans les papiers de l’inventaire ni ailleurs ; que le sieur de Beaumarchais n’en apporte en preuve que les seuls billets qui se rapportent à l’acte du 1er avril, et qu’ON lui objecte comme frauduleux ; lesquels même ON nous assure n’avoir été imaginés après coup que pour répondre à mesure aux objections dont il était pressé dans tous les plaidoyers et les mémoires, et pour étayer un acte qu’ON nous dit suspecté de faux, en même temps qu’il est rempli de dol, de fraude et de lésions, quoique l’une de ces suppositions exclue absolument l’autre ; de plus, comme ON avoue n’avoir jamais rien su de ce qui s’était passé entre les contractants, et n’avoir trouvé de-