Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/580

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Or si, même en Angleterre, il n’était pas décidé lequel est rebelle à la constitution, de l’Anglais ou de l’Américain, à plus forte raison un prince étranger a-t-il bien pu ne pas se donner le soin d’examiner la question qui divisait les deux peuples, et rester froid en leur querelle. Et c’est aussi le terme où le roi s’est tenu.

Ce refus de juger entre l’ancienne et la nouvelle Angleterre, ce principe équitable et non contesté de la neutralité du roi de France, une fois posé, détruisait d’avance cette foule d’objections subtiles échappées depuis aux logiciens d’Oxford, de Cambridge et de Londres, à savoir si le roi de France devait ouvrir ou fermer ses ports aux vaisseaux des deux nations belligérantes, ou seulement à l’une des deux ; s’il ne devait pas restreindre les droits de son commerce, par complaisance pour une nation qui ne respecte les droits de personne ; et surtout s’il ne devait pas interdire à ses armateurs les ports du continent d’Amérique, en recevant les Américains dans les siens : questions, comme on voit, aussi vaines à proposer qu’inutiles à répondre. Car, par le droit absolu de sa neutralité, le roi ne devait aux deux nations qu’un traitement absolument égal, soit qu’il admît, soit qu’il rejetât leurs navires.

Ainsi, de même qu’il y aurait contradiction, quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais, danois, hollandais et suédois, d’interdire aux négociants français la liberté d’aller commercer à Londres, à la Baltique, au Zuyderzée, etc. ; de même, en recevant les vaisseaux américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports, la France ne pouvait, sans contradiction, refuser à ses armateurs la liberté d’aller commercer à Boston, à Williamsburg, à Charlestown, à Philadelphie : car tout ici devait être égal.

Telles étaient, selon mon opinion, les conséquences rigoureusement justes que la France devait tirer de sa neutralité, relativement à son commerce : et si le roi de France, oubliant les longs ressentiments de ses auteurs, voulait bien avoir des égards pour ses injustes voisins en guerre avec leurs frères, Sa Majesté devait croire, à plus forte raison, sa justice intéressée à ne pas soumettre en pleine paix ses fidèles sujets les commerçants maritimes à des interdictions, à des privations qu’aucun souverain de l’Europe ne paraissait imposer aux siens.

Laisser nos ports ouverts et libres à toutes les nations qui ne nous faisaient pas la guerre, et ne point priver les Anglais du droit de nous épuiser, par le commerce, de toutes les productions françaises, en laissant aux Américains la liberté de nous les acheter en concurrence, n’était-ce pas, de la part du roi, conserver à la fois les égards accordés aux étrangers, et maintenir la protection essentiellement due, par tout monarque équitable, au commerce de ses États ?

Eh bien ! en déclarant franchement, et selon mon opinion, que telle était la conduite que la France devait tenir, je suis obligé d’avouer que, soit délicatesse, austérité dans la morale d’un jeune et vertueux roi dont le cœur n’a pas vieilli, ne s’est pas consumé dans cette colère et ce désir de se venger des Anglais, que son aïeul a gardés jusqu’au tombeau ; soit amour pour la paix, soit égards de nos ministres pour les embarras de l’injuste Angleterre, ou je ne sais quelle aveugle complaisance pour les représentations du vicomte de Stormont, qui ne cessait de les harceler : tout en reconnaissant les négociants français fondés dans leurs demandes de protection pour le commerce qu’ils voulaient ouvrir avec l’Amérique, les ministres du roi se sont toujours tenus à leur égard dans la plus excessive rigueur. Si quelque chose aujourd’hui doit les faire repentir de leur condescendance, n’est-ce pas de voir l’honnête écrivain du Mémoire justificatif essayer d’établir comme un trait de leur perfidie cette anxiété, qui ne fut qu’une lutte perpétuelle et douloureuse entre leur autorité réprimante, et les efforts très-actifs d’un commerce éclairé sur nos vrais intérêts ?

Lorsqu’à toutes les raisons qui militaient, dans mes requêtes, en faveur du commerce de France, j’ajoutais, avec cette liberté qu’un grand patriotisme peut seul excuser ; quand j’ajoutais, dis-je, qu’il paraîtrait bien étrange à toute l’Europe que le roi de France eût la patience de laisser payer à sa ferme du tabac jusqu’à cent francs le quintal de cette utile denrée ; de souffrir même qu’elle en manquât, pendant que l’Amérique en regorgeait ; que si la guerre entre l’Angleterre et ses colonies durait encore deux ans, le roi, | r n’avoir pas voulu même user des plus justes droits de sa neutralité, 5’exposait à voir les vingt-six ou Ironie millions île sa ferme du tabac très-compromis ; et cola parce qu’il plaisait aux Anglais, qui ne pouvaient plus nous fournir cette denrée, de nous f[ interdire insolemment fâchai dan— le seul pays du monde où sa culture était en vigueur : espèce d’audace si intolérable, qu’à Londres même on plaisantait hautement de notre mollesse à lasupporter.

Lorsque, par ces raisons et d’autres semblables, je pressais nos ministres de délier les bras au commerce <r France : comme on ne peut pas supposer que ce lut l’auto de nous bien entendre qu’ils nous tenaient rigueur, il faut doue en conclure qu’un excès de condescendance pour nos ennemis les rendail sourds à nos instances ! Excès d’autan ! plus étonnant, qu’il étail aise de deviner ce que l’expérience prouve aujourd’hui, qu’oi leur en —aurait jamais nul gré <r l’autre côté de la Manche.

Maintenant, si j’ai bien montre qu’après plusieurs siècles d un ressentiment légitime, el selon