Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/581

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les principes du droit naturel, sous les relations seules duquel les peuples ou les royaumes existent les uns à l’égard des autres, la France aurait pu, sans scrupule, user de toutes les occasions de se venger de l’Angleterre, et de l’abaisser en favorisant les mouvements de ses colonies ; et qu’elle ne l’a pas fait !

Si.j’ai bien montré qu’eu suivant l’exemple, en imitant les proci lés de l’Angleterre, la France pouvait abuser des embarras où la guerre d’Amérique plongeait ses ennemis naturels, pour foudre inopinément sur leurs Hottes marchandes ou sur leurs possessions du golfe : ce qui, loin de nous attirer la guerre, eût condamné l’Angleterre à une paix éternelle ; et que, par délicatesse et par honneur, elle ne l’a pas voulu faire ! Il ne me reste plus qu’à prouver, d’après les citations du Mémoire justificatif qui touchent à notre commerce, à ma personne, à mes vues, au prétendu concours du ministère ; il me reste à prouver que le vicomte deStormont, contre la vérité, contre ses lumières et contre sa conscience, n’a pas cessé d’envoyer à sa cour desexposés très-faux de la conduite de la notre : et c’est ce que je vais faire à l’instant.

Je commencerai par convenir franchement et sans détour que les négociants français, parmi lesquels je me nomme, ont fait, malgré la cour, des envois d’habits, d’armes et de munitions de toute espèce en Amérique ; et que s’ils ne les onf pas multiplies davantage, c’est que la rigueur de notre administration n’a pas cessé de mettre des entraves à leurs armements : et je conviens de cela, non-seulement parce que c’est la vérité, mais parce que je crois qu’en cette occasion les armateurs français n’étaient tenus à d’autre devoir qu’à celui de ne pas heurter, par les spéculations de leur intérêt, l’intérêt politique du roi de France.

Ils pouvaient même ignorer si le roi, par austérité, voyait leurs efforts de mauvais œil : car sous un prince aussi bon, aussi juste, il y a bien loin encore du malheur de lui déplaire au crime affreux de lui désobéir. D’ailleurs l’écrivain anglais, qui fait, dans son Mémoire justificatif, une si fausse application du mot contrebande aux expéditions hasardées de notre commerce, ne sait-il pas ou feint-il d’ignorer qu’une marchandise dont l’échange ou la vente est libre en un royaume, u’v devient point contrebande uniquement parce qui’son exportation ou sa destination peut nuire à une puissance étrangère ; et que le négociant, qui n’est jamais appelé dans les traités entre les rois, ne doit se piquer de les étudier que dans les points qui croisent ou favorisent ses spéculations ? A quel titre donc un armateur devrait-il des égards aux rivaux étrangers, aux ennemis de son commerce ? Par la nature même des choses, dans la guerre maritime le malheureux armateur n’est-il pas condamné à supporter seul tout le poids des pertes que l’ait l’État, sans jamais obtenir de dédommagement .’Dans la guerre’le terre au moins, pendant que les stipendiâmes de la royauté >e disputent, à coups de canon ou de fusil, un terrain, une ville, un pays, un immeuble enfin, dont le revenu doit dédommager le prince attaquant des frais qu’il fit pour la conquête ; le citadin, le marchand, le bourgeois qui n’a pas pris les armes, attend l’événement sans le craindre, et reste libre, possesseur de son bien, à condition seulement de payer au nouveau maître le tribut que l’ancien exigeait, ;) quelques abus près.

Mais comme il est écrit qu’on ne se bat jamais pour ne rien piller ; que si l’homme est né pillard, la guerre, el surtout celle de mer, réveille en lui cette passion que le frein des lois n’a fait qu’assoupir ; et comme, dans celte guerre île mer, il n’y a point d’immeuble à conquérir qui puisse acquitter les dépens en donnant des subsides, et que le champ de bataille est toujours aux poissons ; quand les nobles enrages sont séparés, partis ou coulés bas, tous les héros de l’Océan sont convenus entre eux, pour premier retour de leurs frais, et suivant la morale des loups, de commencer par <’ii’—ne le— ai--oaux désarmés du commerce paisible, el de s’emparer sans raison, sans pitié ni pudeur, de la propriété du négociant qui ne l’ait nulle défense ; sauf à combattre et à se déchirer entre eux lorsqu’ils se rencontreront lace a face. En sorte qu’à la paix, lorsque les Étals fatigués se font grâce ou justice ; ou que se forçant la main> à raison des succès, ils se dédommagent réciproquein. nl de leurs perles ; le pauvre armateur, à qui l’on ne songea seulement pas, qui perdit tout, à qui l’on ne rend rien, reste seul dépouillé, par le vol impuni qui lui fut fait, à lui qui n’était en guerre avec personne !

De cet abominable étal des choses il résulte que la violence avec laquelle on rend l’armateur première victime des querelles en ire les rois, ne peut laisser dans son cœur qu’une haine invétérée contre les étrangers, ennemis de son commerce et de ses propriétés. Il en résulte encore qu’on ne pourrait lui envier, sans porter un cœur infernal, la seule ressource qui lui reste contre tant de périls accumulés, celle de saisir toutes les occasions, tous les moyens de rendre ses spéculations e promptes et lucratives.

Donc, et n’en déplaise au vicomte de Stormont. qui l’ait des négociants français de vils instruments de la perfidie de nos ministres, il ne nous a fallu que l’espoir de balancer les risques par les avantages, pour nous déterminer d’armer pour l’Amérique ; et notre calcul, à cet égard, étant plus fort que toute insinuation ministérielle, nous avons cru, comme je l’ai dit, être seulement tenus à l’obligation de ne pas heurter, dans nos entreprises, l’intérêt reconnu du prince qui nous gou-