Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4, 1913.djvu/195

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Je n’ai pas à dire, ce semble, qu’entre Mithridate, qui passa sept ans à la chasse sans se débotter, et l’humble philosophe que je suis, la différence en vénerie est considérable. Je ne crois pas à la blague de la chasse. Les lièvres le savent, du reste. Ils ne se dérangent pas quand je coupe à travers champs pour aller chercher du tabac dans le village, et ils continuent à se peigner les moustaches. L’un d’eux, profond observateur et supérieur à Buffon en zoologie comparée, a vécu neuf ans dans mon jardin. Il m’avait fait l’honneur de l’élire pour habitacle. Tous les matins, il venait se ravitailler dans la poubelle, et il vivait paisible, au fond d’un vieux tonneau d’irrigation enfoncé dans le sol, que je lui louais sans redevance. Il y est mort, en avril dernier, de vieillesse, j’espère.

— Et voilà justement comment je suis chasseur, conclus-je.

— On l’est de toutes les manières, sourit Vincent Bonnaud, et le mouflon est précisément votre affaire. Je me rappelle… mais non vous ne voudrez pas me croire. C’était à Sartène — une ville qu’il faut au moins avoir vue quand on n’a pas la chance d’y naître, et où vous seriez reçu à bras ouverts — donc à Sartène, un matin, je suis réveillé par un coup frappé à ma fenêtre. Une voix, à moi bien connue, me crie de la rue : — Le mouflon ! L’éveil m’était donné par un bandit de mes amis, à qui on n’en fait pas accroire et qui ne rate qu’un gendarme sur sept, à trois cents pas, quand il le manque. Mais un gendarme, ce n’est pas un mouflon, ça se voit. Je saute sur ma carabine et j’emmène un chien qui passait. Je ne m’étais muni que d’une seule cartouche. Pour-