Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4, 1913.djvu/197

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Dieu, de sa mère et de tous les saints. Que fîtes-vous du ruban rose ?

— Une faveur autour du cou du mouflonet et je laissai les mouflonettes dans la caverne.

— Aux soins sans doute de votre admirable chien de berger ?

— Évidemment. Et puis j’avais mon plan. J’étais sûr de revoir un jour ou l’autre les mouflonettes grandies, embellies et disposes à la conservation de l’espèce. Un Corse digne de ce nom ne laisse pas s’éteindre les idiosyncrases de l’île natale, et il y en a trois, tous les guides sont formels et unanimes, le mouflon, la vendetta et l’homme de bronze. Némorin…

— Qui, Némorin ?

— …revint avec moi à Sartène au bout de son ruban rose, et devint l’idole de la ville et l’enfant de la maison. Il y jouait le rôle familier des panthères, en Perse. Je le nourrissais de sucre qu’il prenait à même la betterave. Seulement son poil se raréfiait de jour en jour et la laine commençait à le remplacer aux jointures, enfin il se darwinisait dans la civilisation. Au printemps il ne me fut plus possible de le contenir, il voulait s’en aller piquer des têtes de pierre en pierre. Devant son reflet dans les glaces il bêlait à la liberté ! Un jour il me brisa mon Saint-Gobain. Je le remis sur le chemin de la montagne. À la fin de l’automne il reparut à la tête d’une smalah de petits. Il était père de famille. Il avait épousé naïvement ses deux sœurs, nouvelle preuve de son identité primitive et sauvage, et telle est l’histoire du mouflon de Sartène.

Lorsqu’on rencontre dans cette triste vie un