Page:Charrières - Caliste ou lettres de écrites de Lausanne, 1845.djvu/304

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benjamin constant

croit rien. Il le dit d’autres fois d’un ton de langueur si expressif et si abandonne[1], avec une obstination d’analyse si désespérante[2], qu’elle s’effraie pour lui et lui prodigue d’atïectueux, de salutaires conseils : « N’étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l’histoire. Lisez de Thou, lisez Tacite ; ne vous embarrassez d’aucun système, ne vous alambiquez l’esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous. »

Certes il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d’une manière un peu suivie à la politique, à l’histoire, et à réfuter Burke sans faiblir, celui qui écrivait dans le même moment.


Brunswick, ce 24 décembre 1790.

« Plus on y pense, et plus on est at a loss de chercher le cui bono de cette sottise qu’on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l’architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j’ai l’honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j’aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans

  1. « … Si je pouvais m’astreindre à suivre un régime, ma santé se remettrait, mais l’impossibilité de m’y astreindre fait partie de ma mauvaise santé ; de même que, si je pouvais m’occuper de suite à un ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa force, mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J’ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht (un ami) : Je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l’ennui ! (17 septembre 1790.) »
  2. « (2 juin 1791.) Ce n’est pas comme me trouvant dans des circonstances affligeantes que je me plains de la vie : je suis parvenu à ce point de désabusement que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j’étudie. … Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist… »