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LA BESACE D’AMOUR

CHAPITRE III

FLAMBARD


En laissant la maison de maître Lebaudry, le père Vaucourt prit la direction de la Basse-Ville. Il marchait titubait comme un pochard en train, pleurait, gémissait. Les passants le regardaient aller avec curiosité ou avec pitié. En passant devant l’OLYMPE, sur la rue Buade, il s’arrêta une seconde en hésitant, regarda la véranda avec ses tables et ses escabeaux, vit qu’elle était déserte, puis s’apprêta à poursuivre son chemin. De l’intérieur de l’auberge et par la porte ouverte une voix demanda :

— Et votre fils, Jean, père Vaucourt ?…

Le vieux essuya ses yeux d’un revers de la main, fit demi-tour et pénétra dans l’auberge.

Il se trouva devant un gros homme, aux bajoues saignantes, aux yeux bouffis de graisse, avec un nez énorme et bizarrement enluminé, avec une bouche ironique, avec un menton… Non, de menton on n’en voyait point, qu’un bourlet rouge qui pendait sous la lèvre inférieure et formait un demi-cercle lunaire d’une oreille à l’autre. Cette boule-de-suif, sans poil aucun, ni sur l’occiput, ni sur le crâne, ni sur les sourcils, était percée de petits trous ronds, noirs, excessivement lumineux. Du dehors on ne pouvait voir cet homme à cause de l’obscurité qui régnait dans l’auberge. Car, pour empêcher la poussière d’entrer par les croisées et pour conserver la fraîcheur du dedans, l’aubergiste avait clos ses volets, ne laissant d’ouvert que la porte d’entrée. Et ce colosse de graisse et de suif, c’était le digne propriétaire de l’OLYMPE.

Il fit asseoir le père Vaucourt près d’une table et dit avec un gros rire :

— Allons ! père Vaucourt, je vais vous réconforter à la santé de monsieur l’Intendant !

L’auberge était déserte.

— Ah ! vous êtes bien chanceux vous, monsieur Delarose, de vous trouver dans les amitiés de monsieur l’Intendant !

— Pouah ! fit le tenancier avec un air entendu, il n’y a pas de chance là-dedans, tout est dans la manière de s’y prendre.

Derrière une sorte de comptoir au fond de la salle il alla prendre une bouteille de vin ainsi que deux tasses de pierre, et vint disposer bouteille et tasses devant le père Vaucourt. Puis il emplit au ras bord les deux tasses et dit :

— Allez, père Vaucourt, buvez à la santé de monsieur l’Intendant !

— Non… à la vôtre plutôt ! répliqua le père Vaucourt sur un ton aigre.

L’aubergiste ricana, s’assit, leva sa tasse et la vida d’un trait énorme.

Front plissé, l’œil dur, pensif, le vieillard buvait le vin à petites gorgées ; on eût dit qu’il avait de la difficulté à avaler à cause de quelque chagrin, souci ou autre sentiment contrariant qui serrait sa gorge. Certes, l’arrestation de son fils par les gardes de monsieur l’Intendant suffisait à lui mettre noir au cœur.

Après un moment de silence, le tenancier demanda avec un intérêt grave :

— Comment trouvez-vous ce p’tit rouge-là ?

— Il est bon merci.

— J’crois bien… huit ans de bouteille. C’est du piquant, hein ! Je peux vous jurer que ça remet son homme comme un coup de trompe ! C’est le dernier arrivé à monsieur l’Intendant.

Il se pencha vers le père Vaucourt toujours sombre, et dardant sur le visage ravagé du vieux ses deux petits yeux noirs et perçants, il ajouta avec un sourire ironique :

— C’est un bien brave homme que monsieur l’Intendant…

— Oui, ricana le vieillard avec sarcasme, pour ceux à qui il fait les affaires !

— Mais il me semble qu’il sait faire les affaires à tout le monde…

— Il n’a pas fait les miennes ! répliqua le père Vaucourt en serrant les dents.

— C’est peut-être votre faute.

— Ma faute… si monsieur Bigot m’a ruiné ! s’écria le vieux avec indignation.

— C’est-à-dire que vous vous êtes ruiné parce que vous n’avez pas su vous y prendre ! sourit l’aubergiste avec une sorte de reproche.

— Que dites-vous, monsieur Delarose, de tous ceux-là qui comme moi…

— Oui, oui, comme vous, père Vaucourt, interrompit avec aigreur le tenancier choqué qu’on accusât M. Bigot. Parce que tous ceux-là ont fait des bêtises, ils veulent s’en décharger sur monsieur Bigot et essayer de le rendre responsable de leurs bévues ou de leurs malheurs. Non, pas de celles-là, père Vaucourt, je n’avale pas de ça, moi. Et puis, avez-vous jamais vu dans le pays les affaires aller comme elles vont en ce moment, c’est une vraie félicité, une merveille !

— Pour vous, oui, ricana encore le père Vaucourt ; pour vous le pays c’est votre auberge, vous ne voyez pas ce qui se passe en dehors.

— Pardonnez ! pardonnez ! père Vaucourt ; je vous assure que je vois plus loin que vous pensez !

— En ce cas ne voyez-vous donc pas les habitants dans l’embarras, les artisans sans travail, ou s’il y a travail, il n’y a pas de paye ? Ne voyez-vous pas encore tous les miséreux qui battent les routes vers les villes et les villages pour venir demander du pain que la terre leur refuse, et tous les mendiants qui dans Québec traînent la besace ?

— C’est leur faute, dit l’aubergiste.

— Ce serait ma faute à moi aussi, si je n’avais mon fils pour me faire vivre à même les 225 livres de salaire annuel que lui verse maître Lebaudry ?

— J’espère bien que vous ne trouvez pas ce salaire insuffisant — Pour un jeune homme sans métier, avouez que c’est un beau morceau de pain !

— Je ne dis pas qu’on crache dessus, bien que ce ne soit pas une énormité. C’est pour vous dire que sans ça, et encore faut-il ménager et se priver, j’irais moi aussi — oui, moi qui fus riche et considéré jusqu’à l’an passé, — j’irais quémander de porte en porte pour ne pas mourir de faim !

— Vous reconnaissez donc que c’est une aubaine pour vous et votre fils, et une aubaine encore, il me semble bien, que vous devez à monsieur l’Intendant !

— Oui, c’est vrai, soupira le vieux en rougissant et en baissant le front, c’est monsieur Bigot qui a fait avoir cette place à mon fils Jean.

— Et c’est encore monsieur Bigot, reprit l’aubergiste avec admiration pour l’homme que sa pensée évoquait qui le fera peut-être nommer un jour notaire-royal, en lieu et place de maî-