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AXI
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est tournée vers le temporel, et l’autre, qui s’est atrophiée, est dirigée vers le spirituel.

Dieu a gouverné et le prince a régné, puis Dieu a continué de régner tout en cessant de gouverner. Comment s’est formée la notion de Dieu ?

On appelle hasard la coïncidence ou l’identité de deux effets dont les causes n’ont pas été calculées pour produire cette coïncidence ou cette identité. Cette définition un peu géométrique va être éclaircie, aérée et vivifiée par quelques exemples.

Je passe devant un magasin : une enseigne tombe et me fracasse le bras. Voilà un hasard.

Ma présence à cet endroit n’a rien de miraculeux. C’est un fait qui est le résultat de plusieurs facteurs : la détermination que j’ai prise de sortir, l’allure à laquelle j’ai marché, le chemin que j’ai suivi.

La chute de l’enseigne n’a rien qui tienne du prodige. Elle est la conséquence rationnelle des causes qui l’ont amenée : l’humidité de l’air, les secousses successives du vent, le poids du panneau, la détérioration de sa planche, la rupture des clous corrodés.

Mais je n’ai point calculé l’heure de ma sortie ni la rapidité de mon pas, ni le dessin de mon itinéraire pour arriver en ce lieu à l’instant où l’événement imprévu allait s’y produire.

La densité du bois, la résistance des clous, l’action des intempéries n’ont pas été calculées pour réaliser la chute de l’enseigne au moment où ma présence me ferait recevoir le choc de l’objet effondré.

Mon accident est dû au hasard, au hasard par coïncidence.

J’installe par temps calme, devant une cible, à courte distance, un chevalet de tir dont l’étau maintient une carabine à répétition. La première balle fait mouche, la seconde également. Ce doublé n’a rien que de naturel et de prévu. L’appareil a été réglé pour le produire.

Je mets l’arme entre les mains d’un tireur. La première balle atteint la cible en un point quelconque. Je bande les yeux à mon sujet, je le fais aller, venir, tourner sur lui-même. Puis il épaule, et la seconde balle tirée double encore la première, en frappant la cible au même point.

Cette concordance des résultats, indépendante de tout calcul qui la réalise est due au hasard, au hasard par identité.

Il semble qu’inversement il y ait hasard, lorsque les causes ayant été calculées pour produire une coïncidence ou une identité de résultats, cette coïncidence et cette identité ne se produisent pas, un événement imprévu, né d’une autre cause, ayant traversé le projet et dérangé le calcul.

Il semble encore, dans le même ordre d’idées, qu’il y ait hasard, lorsque les causes ayant été calculées pour qu’une coïncidence ou une identité de résultats ne se produisent pas, cette coïncidence et cette identité se produisent pour la même raison.

J’ai calculé la marche de deux trains pour qu’ils se croisent à la même seconde dans une gare, mais une des locomotives a une avarie, les arrivées ne coïncident pas.

J’ai réglé deux horloges pour qu’elles sonnent ensemble le premier coup de midi, mais le balancier de l’une s’est allongé par suite d’un fléchissement de son support, l’égalité de mouvement qui doit réaliser la coïncidence des sonneries n’est pas obtenue.

Ne nous laissons pas tromper par une apparence : le hasard réside dans la coïncidence du résultat produit par l’accident survenu à la locomotive ou à l’horloge, avec le résultat produit par leur marche. Les deux résultats sont positifs et ont une conséquence négative : la non-réalisation de mon projet.


Enfin, examinons un dernier cas. Je me rends à quatre heures du soir, un jour ordinaire, rue Royale. Je suis certain d’y rencontrer des piétons et des voitures. Que j’y rencontre un passant déterminé ou la limousine d’un ami revenant de Versailles, c’est un hasard, s’il n’y a pas eu d’entente préalable entre ce passant ou cet ami et moi. Mais que je rencontre, dans cette voie si fréquentée, des inconnus, rien de plus naturel, et le hasard incroyable serait que la rue fût vide au moment où j’y arrive. Pourtant, tous les gens qui s’y trouvent auraient pu n’y pas venir, et la coïncidence de leur présence avec la mienne ne pas se produire. Cette coïncidence constitue donc bien un hasard. Mais la ligne qui joint la cause : ma sortie avec son résultat : ma présence rue Royale, va à la rencontre d’une infinité d’autres lignes, issues de causes innombrables et destinées à produire des résultats identiques, de telle sorte que mon résultat doit nécessairement coïncider avec un ou plusieurs de ces résultats.

Le hasard qui réside dans cette coïncidence produite par l’intersection de ma ligne avec une ligne quelconque est faible, infime ou voisin de zéro. Sa qualité, c’est-à-dire son utilité pour moi varie dans la même proportion.

Il y a, en effet, et on le voit par cet exemple, une qualité du hasard. Quand le résultat produit par la coïncidence ou l’identité constitue un événement favorable, heureux, inespéré, il prend le nom de chance.

Quand il constitue un événement défavorable, malheureux, qui défie toute prévision et survient en dehors de toute attente, on le désigne encore sous le nom de chance, mais dans la série des quantités négatives : chance adverse ou chance contraire.

Et si ce bonheur ou ce malheur, leur éclosion ou leur épanouissement sont remarquables, ils donnent naissance à la plus étrange des superstitions.

Le bénéficiaire ou la victime du hasard, sachant bien qu’il n’a pas calculé les causes et ne les a pas dosées en vue de leurs résultats d’où l’événement découle, s’imagine qu’une autre intelligence et une autre volonté les ont calculées, parce que le produit définitif de l’opération dont il profite ou dont il souffre lui semble « intelligent ».

C’est ainsi que les peuples polythéistes sont arrivés à la notion du « fatum » de « l’ananchè », puissance nébuleuse qui dominait les dieux eux-mêmes sans pouvoir troubler leur félicité éternelle, et sans les gêner sur la terre, quand il leur convenait d’y tenir un lit de justice ou d’y passer d’heureux moments.

La force des choses c’est l’ensemble des causes ignorées de nous mais non surnaturelles, et des effets qu’elles produisent.

Le fatum ou destin personnifie la force des choses. Il recèle en lui les causes inconnues de nous. Il passe pour leur avoir donné naissance ; il se voit attribuer leurs effets. Là est l’erreur ; les causes sont naturelles, leurs effets sont normaux. Appelons ligne virtuelle la ligne qui relie la cause à l’effet. Le fatum préside à l’intersection des lignes virtuelles qui échappent à notre connaissance avec celles que nous avons établies et calculées. Au point de rencontre, l’événement jaillit. Cet événement, suivant les cas, amplifie, diminue, ou empêche, en coupant le rameau, le résultat pour lequel nous avions étudié la cause et que nous appelions de nos vœux.

Les Romains étaient trop sensés et trop robustes, les Grecs trop agiles et trop déliés pour être fatalistes, au sens où les Orientaux l’entendent. Leurs dieux même étaient des ministres magnifiques et influents qui s’étaient distribué les portefeuilles de la nature. Jupiter, le président du Conseil, avait seul, grâce à la foudre, une autorité moins nominale.