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AXI
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Les peuples monothéistes ont incorporé le destin à l’être suprême. Ils ont imaginé le Dieu-Providence, et ont été conduits à une contradiction redoutable. Car, comment concilier la liberté de l’homme qui peut agir ou ne pas agir, qui peut créer ou non créer, avec la prévision de l’avenir qui suppose le problème par avance résolu ? La difficulté n’a pas été tranchée ; le paradoxe sacré a été promulgué comme un dogme ; quand la foi et la raison se combattent, elles se trouvent acculées au dilemme célèbre : se soumettre ou se démettre ; la raison se démet, la foi se soumet.

La théorie de la Providence est essentiellement hébraïque. Au début du monde, Dieu conversait avec Adam, il avertissait Noé, il marchait dans une nuée devant son peuple et divisait la Mer Rouge, il dictait à Moïse les sept commandements. Puis, retiré dans son sublime domaine, il se fit plus lointain, sans cesser d’étendre sa droite pour mettre un frein à la fureur des flots et pour arrêter les complots des méchants.

Le poète latin, dans des vers bien frappés, se demandait avec inquiétude si les Immortels se mêlaient de nos affaires.

Sœpe mihi dubiam traxit sententia mentem
Curarent superi terras aut nullus inesset
Rector et incerto fluerent mortalia casu.

Ce qui peut se traduire ainsi :

Mon esprit tut souvent tourmenté par un doute :
Les Dieux surveillent-ils la terre et ses destins,
Ou bien l’humanité, sans guide pour sa route,
Erre-t-elle, au hasard, en lacets incertains ?

L’âme juive n’a jamais révoqué en doute l’intervention de l’Éternel :

« Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit. »

Mais peu à peu, le Dieu-Providence est descendu au rôle que lui assignent les théodicées modernes:Dieu statisticien et sismologue, qui prévoit le crime sans arrêter le poignard, la catastrophe sans consolider le terrain croulant, Dieu inspecteur qui nous regarde émietter notre pain de seigle, souffler dans nos doigts et chausser nos souliers.



La nécessité d’un Régent suprême n’aurait pas déterminé l’homme à découvrir ou à inventer Dieu, suivant le mot de Voltaire, si l’homme n’avait été contraint, pour s’expliquer sa propre existence et celle des créatures, de procéder à la recherche de la paternité.

Cicéron, dans un de ses plus beaux élans oratoires, tire d’une caverne un homme qu’il y suppose enfermé de naissance. Quand cet homme, dit-il, verra le soleil et la puissance qu’il a de faire le jour, quand, la nuit venue, il contemplera les astres, il ploiera le genou, et il proclamera qu’il y a des dieux.

La splendeur de cette éloquence et l’orthodoxie pieuse de ce pluriel déguisent assez mal la pauvreté de la preuve. L’homme de la caverne, s’il avait été tiré de son ermitage natal, aurait probablement souffert pour acclimater son visage dans l’air libre et pour accommoder ses yeux à la lumière. Il ne se serait pas demandé qui avait créé la clarté plus qu’il ne s’était déjà demandé qui avait fabriqué les ténèbres.

Ce qui frappe le plus l’homme, dans l’universalité des choses, c’est l’être organisé, l’individu; et pourtant l’être, l’individu sont un accident dans la nature. Ils sont le nœud à la ficelle. Notre besoin de symétrie engendre cette harmonie que nous voulons voir régner dans l’ensemble qui contient le spécial et le particulier. La matière qui est compacte n’est pas continue comme nous convie à le croire la faiblesse de notre courte vue. La voie lactée est un essaim de mondes


séparés par de prodigieux espaces. La pierre comme la chair, la matière insensible comme la matière vivante, sont composées de systèmes cosmiques : les électrons. tournant autour d’un centre. Quand nous brisons une barre d’acier, pourquoi les deux parties, à moins d’être refondues, restent-elles étrangères l’une à l’autre, quelque puisse être leur rapprochement ? Quel abîme s’est creusé entre les systèmes qui étaient dans la dépendance les uns des autres ?

Le système total lutte, pour parler au figuré, contre sa dissociation. Mais de tout corps, incessamment, s’éliminent des parcelles d’énergie qui, à la vitesse de la lumière, 200.000 kilomètres par seconde, fuient nous ne savons où. Tout corps inerte, tout corps vivant tendent à se dissocier, tendent à mourir. Les travaux d’un génie trop peu célèbre, M. Gustave Le Bon, nous ont initiés à la déperdition de la matière.

Tout dans le monde n’est que mouvement : le soleil qu’on enseignait jadis immobile, fuit à une vitesse vertigineuse, vers un point ignoré, il entraîne. Avec lui ses planètes. Un corps matériel n’est que l’agglomérat provisoire de particules organisées que leur cohésion retient dans l’esclavage, mais qui tendent à reprendre leur essor. Quelle loi respectent-elles en s’associant ? À quelle loi obéissent-elles en s’échappant ?

Einstein a ébranlé la statue de Newton. Ce sera sa gloire. Une pomme nous avait fait perdre le paradis terrestre, une pomme nous avait révélé le paradis céleste. Mais la loi de l’attraction a trouvé des sceptiques. Quelle serait cette force qui, constamment émise, immédiatement transmise pourrait agir à une pareille distance, d’un astre sur un autre et retenir le plus faible dans la sujétion du plus fort ? Il est bien probable que si la terre dégageait une force capable d’enchaîner la lune, nous aurions les pieds rivés à la surface de notre globe. L’avion ne pourrait s’élever.

Demandons-nous pourquoi autour d’un noyau l’électron, comme l’a dit avec tant de justesse Madame Curie. C’est le secret de l’horloge. Nous rechercherons ensuite si, comme le veut un vers classique, l’horloge est l’œuvre d’un horloger.

Les problèmes de la philosophie s’agitent devant l’insouciance et l’indifférence des foules. Un seul fait exception. Le déiste et l’athée s’affrontent, les yeux chargés d’éclairs. Le premier inquiète la sécurité du second qui craint une liquidation pénible à la Bourse des châtiments et des récompenses. Le second scandalise le premier auquel il semble reprocher d’abjurer la raison ; il alarme le candidat aux palmes éternelles.

Dieu existe-t-il ? Ce qu’on peut dire de mieux c’est que l’homme ne doit pas être le terme de l’intelligence qui doit se continuer au delà de lui par des échelons et jusqu’à des cimes qu’il est impossible à notre mentalité d’imaginer.

Les philosophes connaissent l’homunculus mis en scène par un des leurs. C’est un lilliputien imaginaire, que son inventeur suppose dénué d’épaisseur mais doué d’intelligence. Supposons que ce microbe pensant vive et réside dans le sang d’un mammifère. Il pourra étudier et connaître le grand courant circulatoire qui sera son gulf-stream ; les parois des veines lui apparaîtront comme des voûtes célestes matérielles ; il se figurera qu’au delà de leur substance se continue un monde physiologique. Pourra-t-il jamais soupçonner qu’il est inclus dans un animal et qu’au delà de sa prison animée, il y a les champs, les villes et les constellations ?

Nous raisonnons trop, quand nous construisons l’univers, par amour et par dévotion pour la continuité. Si, comme Henri Poincaré en formulait un jour l’hypothèse, nous sommes, nous et les constellations que nous pouvons connaître, emprisonnés dans une