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pour la loi, tout en demeurant chaste par principe et par tempérament.

Ajoutons qu’une telle monstruosité n’est possible que par suite d’anomalies physiologiques, coïncidant avec une passion de l’irréel proche de l’aliénation mentale. Les personnes de cette catégorie allient le plus souvent à un cœur sec et à un esprit étroit, un sang peu généreux.

Cependant je pressens, de la part du lecteur, une question : Si l’on doit adopter les définitions qui précèdent, quelle peut être la portée, pratique du vœu de chasteté, que la religion catholique impose à ses prêtres et à ses religieux ? Je réponds donc avec impartialité : la doctrine catholique exige des ecclésiastiques qu’à défaut d’une grâce divine leur conférant une parfaite candeur d’âme, et l’apaisement de la chair, ils luttent de tout leur pouvoir, avec l’aide des prières et des mortifications, contre les embûches de la luxure, et se refusent à lui prêter une oreille complaisante. En cela se limiterait la portée du vœu de chasteté — qui n’exclurait point les épousailles et la procréation — si la règle de l’Eglise n’imposait aux ecclésiastiques, par surcroît, le célibat, c’est-à-dire la continence, l’œuvre de chair n’étant autorisée qu’en mariage seulement.

Mais, si le lecteur curieux désirait savoir dans quelle mesure le clergé se conforme à des conditions d’existence aussi draconiennes, je me bornerais à lui répéter fidèlement ce que m’avoua un jour, en tête-à-tête, un sympathique abbé défroqué, qui, après avoir été jadis mon contradicteur, devint mon ami : « La plupart des prêtres ne se privent de rien, mais opèrent avec réserve et discrétion ; une minorité trouve des compensations dans les pratiques solitaires ou l’homosexualité ; un nombre infime, servi par l’âge ou l’exaltation mystique, est en mesure de tenir ses engagements. » Et sa conclusion était : « A force de vouloir faire l’ange ; on finit par faire la bête ! ». Cette conclusion fut aussi la mienne. — Jean Marestan.

CHASTETE. Le préjugé de la chasteté vaut la peine qu’on l’analyse au point de vue de l’appui qu’il apporte à la conception étatiste et autoritaire du milieu social actuel. J’appelle la chasteté « préjugé » parce qu’en se plaçant au point de vue de la raison et de l’hygiène biologique, il est absurde qu’un homme ou une femme impose silence au fonctionnement d’une partie de son organisme, renonce aux plaisirs ou aux joies que ce fonctionnement peut procurer, refoule des besoins qui sont les plus naturels parmi les naturels. En se plaçant à ce point de vue, l’on peut hardiment affirmer que la pratique de la chasteté, l’observation de l’abstinence sexuelle est une anormalité, un expédient contre nature.

Dans une revue anglaise, disparue maintenant, The Free Review, une femme : Hope Clare, a décrit, dans les termes saisissants que voici, les conséquences de la chasteté sur la santé générale de l’élément féminin de l’humanité :

« Journellement, les preuves nous sont fournies des maux physiques qu’engendre une virginité longue ou constante. Le manque d’usage affaiblit, dérange tout organe. Seuls les constituants pervertis des civilisations décadentes s’interdisent l’exercice des fonctions sexuelles… Les primitifs sont, à cet égard, bien plus sages que les civilisés. La nature, c’est entendu, punit avec la même rigidité et l’abus et l’abstinence. Mais est-elle aussi impartiale en réalité ? Un dissolu peut poursuivre une longue carrière de débauche sans que sa santé s’en ressente beaucoup ; mais la vierge ne s’en tire pas aussi facilement. L’hystérie, la forme la plus commune de maladie chronique, est le résultat presque inévitable du célibat absolu ; on la retrouve bien plus fréquemment chez la femme que chez l’homme ; et les spécialistes les


plus experts sont en majorité d’accord pour reconnaître que neuf fois sur dix la continence est la cause première de cette affection. La menstruation, qui joue un rôle tellement important dans la vie de la femme, ne s’accomplit pas sans troubles chez les vierges. Bien souvent elle s’accompagne de souffrances et il n’est pas rare qu’elle fasse défaut. L’altération profonde de la santé qui sévit chez de nombreuses femmes célibataires n’a pas d’autres raisons et il s’ensuit de très graves inflammations des organes de la reproduction. L’état de célibat est un état morbide : il prédispose le corps à la maladie et à la souffrance. L’anémie, la chlorose sont des résultats fréquents de la virginité continue. Chaque jour, dans les rues, vous croisez les victimes de cette violation de la nature, reconnaissables à leurs visages pâles ou au teint jaune terreux, à leurs yeux éteints, à leurs regards sans chaleur, à leur pas lourd, sans souplesse. Elles ressemblent à des fleurs qui se flétrissent prématurément faute d’un soleil vivifiant, mais qui s’épanouiraient et prospèreraient si elles étaient transportées à temps dans une atmosphère d’amour… »

Ces lignes justifient pleinement le qualificatif de « préjugé » appliqué à la chasteté et le tableau qu’elle brosse à sa contrepartie chez les rares hommes qu’on rencontre chastes.

Le préjugé de la chasteté peut être examiné aussi bien au point de vue religieux qu’au point de vue civil.

Les religions de l’antiquité consacraient au culte de leurs dieux un certain nombre de prêtres et de prêtresses qui faisaient vœu de n’entretenir de relations sexuelles avec qui que ce soit, et la violation de ce vœu était puni de sanctions le plus souvent atroces. Il est évident que l’importance occupée par la vie amoureuse dans l’existence des hommes les éloigne des « devoirs » rendre à la Divinité, elle leur crée des obligations, elle leur procure des distractions qui portent préjudice au culte que les entités religieuses sont censées exiger de leurs créatures. Le naturel porte toujours tort au spirituel, le physique au métaphysique. C’est pourquoi les mystiques considèrent les gestes sexuels et l’amour en général comme contenant en soi un élément d’impureté, comme un « péché » — comme le péché par excellence : il fait descendre, il établit le ciel sur la terre, le divin dans l’humain. C’est surtout dans le christianisme que cette idée atteint son apogée : l’amour sexuel, charnel, c’est le péché et à ce titre il est désagréable à la sainteté de la Divinité. D’ailleurs le fondateur, supposé ou réel, du Christianisme, est un célibataire, du moins on nous le présente comme tel. L’apôtre St Paul, le grand propagandiste chrétien, admet bien, en dernier ressort, qu’il vaut mieux céder à l’impulsion sexuelle que de « brûler », c’est-à-dire se marier, mais aux yeux de Dieu le célibat, l’état de virginité est ce qu’il y a, de mieux. Comme il faut bien concéder à « l’œuvre de chair », ne serait-ce que pour assurer la continuité de l’espèce, on ne l’autorise qu’ « en mariage seulement » et le mariage devient alors un sacrement, l’union, de deux corps et de deux âmes en même temps, une union basée sur des vœux perpétuels de fidélité sexuelle, bénie par le représentant terrestre de la Divinité, dont l’unique but est la procréation et par voie de conséquence la famille, un milieu où la progéniture grandit dans la crainte du Seigneur et le respect de ses commandements.

La conception civile du mariage est une traduction laïque de l’idée que s’en fait la société religieuse. L’officier d’état-civil fait tout simplement fonction de prêtre laïque. Jusqu’à ce que le magistrat ait sanctionné les rapports sexuels, le citoyen ou le sujet de l’un et l’autre sexe doit théoriquement demeurer chaste. S’il se conduit autrement, il est en butte à la déconsidération du milieu social, spécialement en ce qui concerne l’élément féminin. L’Etat a un très grand intérêt en effet à ce que