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CHRONIQUES DE J. FROISSART.

iront quittes, et nous veulent bouter en ce parti et eux délivrer ; et ce fut l’opinion de Jean Lyon, mon maître. Toujours encore a notre sire le comte ses marmousets de-lez lui, Gisebrest Mahieu et ses frères, et le prévôt de Harlebecque qui est du lignage, et le doyen des menus métiers qui s’enfuit avecques eux. Si nous faut bien aviser sur ce. » — « Et quelle chose en est bonne à faire, » dit Philippe ? Répondit Piètre : « Je le vous dirai : il nous faut signifier à tous nos capitaines que ils soient demain tous appareillés, et viennent au marché des vendredis, et se tiennent de-lez nous : nous entrerons en la halle, moi et vous, et cent des nôtres, pour ouïr ces traités. Du surplus laissez-moi convenir ; mais avouez mon fait, si vous voulez demeurer en vie et en puissance ; car, en celle ville et entre commun, qui ne se fait craindre il n’y a rien. » Philippe lui accorda. Piètre du Bois prit congé et s’en alla et envoya ses gens et ses varlets par tous les doyens et capitaines de dessous lui, et leur manda que à lendemain eux et leurs gens vinssent tous pourvus au marché des vendredis pour ouïr des nouvelles, Ils obéirent, car nul ne l’eût osé laisser ; et aussi ils étoient tous prêts et appareillés de mal faire.


CHAPITRE CXXVI.


Comment Piètre du Bois et Philippe d’Artevelle occirent en la maison du conseil, à Gand, Gisebrest Grutte et Simon Bete.


Quand ce vint au matin, à neuf heures, le maieur, les échevins et les riches hommes de la ville, vinrent au marché et entrèrent en la halle. Et là vinrent ceux qui avoient été au parlement de Harlebecque. Puis vinrent Piètre du Bois et Philippe d’Artevelle, bien accompagnés de ceux de leur secte. Quand ils furent tous assemblés, et assis qui seoir se voult, on regarda que le sire de Harselles n’étoit point là. On le manda ; mais on le excusa, car il n’y pouvoit être pour la cause que il étoit deshaitié avant. Dit Piètre du Bois : « Me véez-ci pour lui : nous sommes gens assez ; oyons ce que ces seigneurs ont rapporté du parlement de Harlebecque. » Adonc se levèrent, comme les plus notables de la compagnie, Gisebrest Grutte et Symon Bete ; et parla l’un d’eux et dit : « Seigneurs de Gand, nous avons été au parlement de Harlebecque et avons eu moult grand’peine et travail, et aussi ont eu les bonnes gens de Brabant, du Liége et du Hainaut, de nous accorder envers monseigneur. Finablement, à la prière de monseigneur et de madame de Brabant qui là envoyèrent leur conseil, et de monseigneur le duc Aubert qui aussi envoya le sien, la bonne ville de Gand est venue à paix et à accord envers notre seigneur le comte, par un moyen que deux cens hommes, lesquels il nous envoiera les noms par escript dedans quinze jours, iront en sa prison dedans le chastel de Lille ; et se mettront en sa pure volonté. Il est bien si franc et si noble que de eux aura-t-il pitié et merci. » À ces paroles se leva Piètre du Bois, et dit : « Gisebrest, comment êtes-vous si osé que de avoir accordé ce traité, de mettre deux cents hommes en la volonté de notre ennemi ? À très grand’vitupération venroit à la ville de Gand ; et mieux vaudroit qu’elle fût renversée ce dessous dessus, que jà à ceux de Gand fût reproché que ils eussent guerroyé par telle manière pour parvenir à une telle fin et conclusion. Bien savons entre nous, qui avons ce ouï, que vous ne serez pas l’un de ces deux cens, ni aussi ne sera Simon Bete : vous avez pris et choisi pour vous ; mais nous taillerons et prendrons pour nous : or avant, Philippe, à ces traiteurs qui veulent déshonorer et trahir la noble ville de Gand ! » Tout en parlant, Piètre du Bois trait sa dague, et vint à Gisebrest Grutte et lui fiert au ventre, et le renverse là et l’abat mort ; et Philippe d’Artevelle la sienne, et fiert Simon Bete et l’occit ; et puis commencèrent à crier : « Trahi ! trahi ! » Ils avoient leurs gens de-lez eux haut et bas. Cils tous heureux, comme riches hommes et comme bien enlignagés que ils fussent en la ville, qui se purent dissimuler adonc et bouter hors et sauver[1]. Et aussi pour l’heure il n’en y ot plus de morts que ces deux. Mais pour le peuple apaiser et pour eux tourner en droit, ils envoyèrent leurs gens de rue en rue criant et disant : « Les faux et mauvais traîtres Gisebrest Grutte et sire Simon Bete ont voulu trahir la bonne ville de Gand. » Ainsi se passa celle chose. Les morts furent morts, et nul n’en leva l’amende.

Quand le comte de Flandre, qui se tenoit à Bruges, sçut ces nouvelles, il fut durement courroucé, et dit adonc : « À la prière de mes cousins de Brabant et de Hainaut, je m’étois légèrement accordé à la paix à ceux de Gand ; et celle fois

  1. Heureux ceux, quelque riches et quelque nobles qu’il fussent, qui purent se mettre hors de la presse et se sauver.