Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/700

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
694
[1388]
CHRONIQUES DE J. FROISSART.

deux de ses chevaliers qui le vinrent voir en son hôtel, et lesquels l’emmenèrent devers le duc.

Quand messire Hélion fut venu en la présence du duc, il s’inclina bien bas ; et le salua, aussi comme il lui appartenoit et que bien le sçut faire. Le duc le reçut moult honorablement ; et le leva entre ses bras, et puis le prit par la main, et le mena en sa chambre, car ils s’étoient encontrés en la salle. Messire Hélion lui bailla les lettres de créance que le duc de Berry lui envoyoit. Le duc les ouvrit et lisit ; et puis se trait vers messire Hélion, lequel commença à entamer sa parole et sa matière, et à parler de ce pourquoi il étoit là envoyé. Le duc en répondit moult courtoisement ; et dit à messire Hélion qu’il fût le bien venu, et que la matière dont il lui traitoit, étoit grande et grosse, et qu’elle demandoit bien à avoir grand conseil, et qu’elle ne pouvoit être si tôt délivrée. Messire Hélion de Lignac demoura à Bayonne, de-lez le duc de Lancastre et ses chevaliers, plus d’un mois ; et toujours étoit-il bien servi de belles paroles ; et montroit le duc de Lancastre par ses réponses qu’il avoit grand’affection d’entendre à ce mariage du duc de Berry ; mais non avoit, car tout ce qu’il disoit et montroit, n’étoit que fiction et dissimulation ; et ce qu’il tenoit le chevalier si longuement de-lez lui, n’étoit fors pour ce que les nouvelles fussent plus escandalisées par tout, et par espécial au royaume de Castille, car là gisoit toute son affection. Bien disoit le duc à messire Hélion, que si son cousin de Berry prenoit sa fille par mariage, qu’il se loieroit avecques lui de toute sa puissance à l’encontre de ses adversaires d’Espaigne, et qu’il vouloit que l’héritage de sa femme et de sa fille fût recouvré. Messire Hélion répondoit, et disoit ainsi : « Monseigneur, je ne suis pas chargé de rien confirmer si avant, comme des alliances ; mais, avant mon département, vous escriprez tout votre fait, ainsi que vous voudrez qu’il se porte, et sur cel état je retournerai, et le montrerai à monseigneur de Berry. Je le sens bien tel et si affectueux en celle besogne, que toutes les alliances qu’il pourra faire parmi raison, il les accordera. » — « C’est bien notre entente, » disoit le duc de Lancastre.

Ainsi, et sur cel état, séjournoit à Bayonne messire Hélion de Lignac ; mais on le tenoit tout aise et joyeux, car le duc vouloit qu’ainsi fût.

Nouvelles vinrent au royaume de Castille, en trop de lieux, et espécialement en l’hôtel du roi Jean de Castille, en disant ainsi : « Vous ne savez quoi ? Il y a grands traités entre le duc de Berry et le duc de Lancastre. Car le duc de Berry traite pour avoir Catherine, la fille au duc de Lancastre et à la duchesse, madame Constance ; et, si le mariage se confirme, ainsi comme il est bien taillé qu’il avienne, ce ne sera pas sans grands alliances, car le duc de Berry est un grand chef, pour le présent, au royaume de France. Il est oncle du roi ; et a une partie du gouvernement du royaume. Si sera cru de ce qu’il voudra faire, ce sera raison, soit de paix, ou de longue trèves ; et le duc de Lancastre, d’autre part, est l’ains-né de ses frères, et des oncles du roi d’Angleterre. Sien sera cru, car il est sage et puissant ; et les Anglois, à ce qu’ils montrent, sont tous las de guerroyer. Si se taille bien la chose, parmi le mariage de Berry et de Lancastre, qu’une bonne paix entre France et Angleterre en vienne ; et nous demeurerons en la guerre, car le duc de Lancastre voudra suivir le chalenge de Castille ; et le droit qu’il y a, il le donnera à sa fille ; et ainsi serons-nous en guerre des François et des Anglois.

Toutes ces doutes mettoient les plusieurs avant au royaume de Castille. Et jà étoient retournés en France, de trop grand temps avoit, tous les chevaliers et écuyers lesquels avoient été servir le roi en sa guerre, si comme il est contenu ici dessus en notre histoire. Or fut dit au roi de Castille, des plus espéciaux de son hôtel et de son conseil : « Sire, sire, entendez à nous. Vous n’eûtes oncques si grand mestier d’avoir conseil, que vous avez pour le présent, car une bruine trop felle et périlleuse se nourrit entre vous et le duc de Lancastre, plus grande assez que jamais ; et est jà toute engendrée, et si vient du côté de France. » — « Comment peut-il être ? » dit le roi, qui se volt informer de la vérité. « En nom Dieu, sire ! renommée court parmi ce pays, et ailleurs aussi, que le duc de Berry se marie à la fille au duc de Lancastre, votre cousine ; et vous devez bien croire que ce ne se fait pas ni fera sans grands alliances. Si pourrez au temps avenir, tout ce y doit-on imaginer, être aussi reculé par les François, que vous en avez été avancé. » Le roi de Castille sur ces nouvelles fut moult pensif ; et véoit bien qu’on lui disoit et montroit vérité ; et demanda conseil à ceux qui en espèce