Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/702

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
696
[1388]
CHRONIQUES DE J. FROISSART.

frère Dam Ferrant, confesseur de Castille, se trait devers le duc de Lancastre, pourtant qu’il avoit mieux la connoissance de lui que les autres, et lui alla un petit entamer la matière, et remontrer pourquoi ils étoient là venus ni en quelle instance. Le duc à ces paroles ouvrit ses oreilles, et entendit ces nouvelles volontiers, et lui dit : « Frère Ferrant, vous soyez le bien venu. »

Depuis, en ce même jour, il délivra messire Hélion de Lignac ; et me semble que le duc affirma et accorda une trève de tous les chastels qui guerre faisoient pour lui en toutes les sénéchaussées d’Acquitaine, tant en Bigorre et en Toulouse comme ailleurs, à durer jusques au premier jour de mai qu’on compteroit en l’an de grâce mil trois cent quatre vingt et neuf, en comptant et comprenant tous les pays jusques à la rivière de Loire, et d’outre la rivière rien. Si furent ces trèves criées à la requête du duc de Berry, pour envoyer, aller, venir, et retourner plus sûrement ses gens devers le duc de Lancastre ; car ceux de Mortagne sur mer, ceux de Bouteville, et les forte de Rouergue, et Quersin de Pierregord, sur la rivière de Dordogne et outre la rivière de Garonne, étoient très felles et trop périlleux ; et ne vouloient nully connoître. Pourtant y ordonnèrent ces deux ducs les trèves, qui furent bien tenues.

Quand messire Hélion de Lignac se départit du duc de Lancastre, ce fut sus grand amour et douceur ; et donna à entendre à messire Hélion, que la chose alloit et lui plaisoit bien ; mais il mit en termes, que nullement il ne marieroit sa fille en France, sans le consentement et accord de son nepveu le roi d’Angleterre, et aussi de l’accord et plaisance du conseil d’Angleterre : mais si les choses s’approchoient si avant, il y mettroit, et penseroit à mettre tel et si bon moyen, qu’elles se tourneroient à bien. Sur cel état se partit messire Hélion de Lignac, et retourna en France ; et montra au duc de Berry ces lettres, qui venoient du duc de Lancastre ; et, avec tout ce, de bouche, il lui recorda toute la manière du fait, tant que pour l’heure le duc s’en contenta.

Or parlerons-nous des ambaxadeurs du roi de Castille. À ceux vouloient le duc entendre. Aussi fit la duchesse, car tous leurs cœurs et toutes leurs imaginations gisoient, et étoient, à avoir leur entente, ou en partie, du chalenge d’Espaigne. Si fit-on bonne chère à ces ambaxadeurs ; et vinrent tous trois au chastel devers le duc et la duchesse, et montrèrent leurs lettres de créance, et ce dont ils étoient chargés de faire et de dire. Tout premièrement ils parlèrent de traité de paix ; et là prêcha le frère confesseur en la chambre du duc, présent la duchesse de Lancastre, qui depuis relata au duc toutes les paroles, ou en partie, car le duc ne les avoit pas toutes bien entendues ; mais la dame les entendit bien, car de jeunesse elle avoit été nourrie en Espaigne.

Le duc de Lancastre à ce commencement, quoiqu’il fît bonne chère à ces ambaxadeurs, ne se découvrit point trop avant ; mais dit que ce seroit fort à faire, de trouver paix, ni la mettre en lien où si grand’haine et guerre appartenoit, quand on le déshéritoit de son héritage ; et que ce n’étoit pas son intention qu’il s’en dût jà déporter, s’il ne venoit à la couronne, car c’étoit son droit. Le frère et l’évêque répondirent, qu’entre son droit et le droit de leur seigneur, le roi de Castille, ne convenoit qu’un bon moyen : « Et monseigneur, nous l’avons trouvé. » — Quel ? » dît le duc. « C’est, sire, que vous avez de madame Constance une belle jeune fille et à marier : et mon sire, le roi de Castille, a un très beau fils et jeune. Si ce mariage et alliance se faisoient, le royaume de Castille demoureroit en paix, car toujours ce qui est vôtre doit retourner à vous ; et mieux ne le pourriez vous mettre et asseoir, qu’en votre hoir qui descend de la droite ligne de Castille. Et ce que vous vous armez, combattez, et aventurez, et travaillez le corps, ce n’est que pour votre hoir. » — « C’est vérité, dit le duc ; mais je vueil bien que vous sachiez que les poursuites de Castille ont, que à moi que au royaume d’Angleterre, coûté cinq cent mille francs. Si verrois volontiers qu’aucune recouvrance en fût faite. » — « Monseigneur, répondit le confesseur du roi de Castille, mais que vous ayez agréable notre traité, nous trouverons un si bon moyen entre ces choses, que les besognes se trairont à bon chef. » — « Oui, dit le duc, vous nous êtes grandement les bienvenus ; et où que ce soit, avant que je retourne en Angleterre, soit en Castille ou en France, je marierai ma fille ; car j’en suis prié et requis. Mais choses qui sont si grandes et si hautes ne se font pas aux premeraines requêtes ; car, quant à ma fille que je tiens pour le temps qui viendra