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par une assez étroite parenté d’aspect et même par la présence de certains types caractéristiques possédés en commun, d’une part à la flore du lignitic-formation de la région américaine située entre le Missouri et les montagnes Rocheuses et, de l’autre, avec la flore tertiaire du Groenland et des autres contrées polaires.

La flore du lignitic, vaste formation tertiaire riche en combustible et qui s’étend sur un espace immense dans les nouveaux territoires de l’Ouest, le Colorado, l’Utah, le Wyoming, est à peine connue. Elle a été récemment soumise, sous la haute direction du géologue Hayden, à l’examen de M. Léo Lesquéreux, qui l’a distribuée en trois niveaux superposés, dont le plus inférieur correspond visiblement à notre éocène. La liaison de celui-ci avec la flore paléocène d’Europe est sensible malgré l’éloignement géographique des localités respectives. Cette liaison se manifeste par l’étroite affinité de quelques-unes des fougères du lignitic avec celles de Gelinden ou de Sézanne, par la présence de types de palmiers très-ressemblants, des deux parts, d’artocarpées ou morées qui rappellent les Protoficus et les Artocarpoides de Sézanne. Les Cinnamomum ou canneliers du lignitic reproduisent l’aspect de ceux de Gelinden, le Viburnum marginatum de Lesquéreux se distingue à peine du Viburnum vitifolium dont on peut consulter ici la figure ; il en est de même de plusieurs autres espèces et la réunion de ces indices d’affinité a quelque chose de trop net et de trop frappant pour ne pas entraîner l’idée d’un lien commun entre les deux flores et les deux régions qui les aurait unies à l’époque où elles possédaient respectivement les plantes dont nous observons les traces.

La Nature - 1877 - S1 - p158 - Les périodes végétales de l’époque tertiaire - Fig. 11.png
Fig. 11. — Vigne paléocène de Sézanne (récemment découverte d’après les indications de M. Munier-Chalmas),
Vitis sezannensis, Sap.

L’analogie de la flore paléocène d’Europe avec la flore tertiaire des régions arctiques, particulièrement avec le dépôt d’Atanekerdluk, dans le Groenland occidental, n’est pas moins frappante. Elle est de nature à faire penser que celle-ci est réellement antérieure au miocène inférieur, étage dans lequel elle a été provisoirement rangée par M. le professeur Heer, à qui en est due la publication. Il existe, en effet, entre cette flore et celle du paléocène européen une sorte de parallélisme d’espèces que l’on ne saurait attribuer uniquement au hasard. Ce parallélisme, qui va dans plusieurs cas jusqu’à l’identité presque absolue des formes respectives correspondantes, a d’autant plus le droit de fixer l’attention qu’il semble particulier à la période que nous envisageons, tandis qu’il s’altère ou disparaît même tout à fait dans celle qui lui succède, c’est-à-dire dans la période éocène proprement dite. Les phénomènes dont il semble que l’Europe ait été le théâtre dans cette dernière période et sur lesquels je me réserve de revenir expliquent peut-être d’une façon très-naturelle cette discordance dont l’apogée doit être placée vers le début de l’oligocène, mais il faut avouer aussi que les causes génératrices de ces oscillations de l’ancienne végétation européenne sont encore trop obscures et leurs effets trop imparfaitement définis, pour que l’on ose se flatter d’en avoir la clef.

Les rapprochements eux-mêmes, dont il me serait aisé de donner la liste, sont trop nombreux, et certains d’entre eux sont trop frappants pour n’être que fortuits. Peut-être cette communauté de formes entre l’Europe et l’extrême Nord provient-elle uniquement de ce que la différenciation des latitudes était encore très-faiblement accusée dans la période que nous considérons et dans un temps encore si voisin de l’époque secondaire. Dès lors il suffisait de connexions géographiques pour annuler la distance qui sépare les deux régions et permettre aux espèces végétales de s’étendre librement de l’une vers l’autre. Dans l’âge suivant, au contraire, les divergences, sans être encore très-marquées et sans constituer de barrière infranchissable, seraient allées plutôt en s’accentuant. Comme je le montrerai, une influence méridionale, suivie d’une invasion de formes arrivées du Sud vint alors modifier l’Europe et y introduire de nouvelles espèces qui, dans leur marche vers le Nord, n’ont jamais dû dépasser certaines limites. Le destin des espèces boréales fut bien différent ; provisoirement refoulées, elles étaient destinées à opérer plus tard un retour vers les contrées du Midi, en émigrant dans cette direction, par l’effet de l’abaissement graduellement amené de la température terrestre. De la combinaison et du conflit de ce double mouvement, opéré en sens inverse l’un de l’autre, l’un ayant son point de départ et d’impulsion dans le Sud, l’autre ayant le sien dans l’extrême Nord, sortirent les périodes suivantes et tous les phénomènes auxquels elles ont donné lieu. Cte G. de Saporta
Correspondant de l’Institut.

La suite prochainement. —