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LES PÉRIODES VÉGÉTALES
DE L’ÉPOQUE TERTIAIRE[1].

§V. — Période pliocène.

De période en période, nous avons atteint la dernière de celles entre lesquelles se divisent les temps tertiaires ; nous avons vu successivement s’étendre et se retirer les mers nummulitique, tongrienne, mollassiquc ; nous avons vu, en Europe, les eaux des lacs remplacer à plusieurs reprises les bassins maritimes en voie de dessèchement. Ces vicissitudes ont eu leur contre-coup dans la végétation, dont l’aspect et les éléments constitutifs ont parallèlement varié : à la flore si vigoureuse et si complète du premier âge tertiaire, un ensemble plus maigre, mais remarquable par l’inépuisable variété de ses formes est venu se substituer. À la fois chétive et tenace, semée de contrastes, empruntant ses traits distinctifs au continent africain et à l’Asie austro-orientale, cette seconde flore caractérisa l’éocène et se maintint partiellement durant la plus grande partie de la période suivante ; elle céda pourtant peu à peu devant l’invasion de types et de formes adaptés à un climat moins sec et moins chaud, à des saisons moins tranchées, à l’influence déjà marquée d’un hiver, dont les rigueurs n’avaient rien pourtant de comparable à ce que sont les nôtres, même dans les parties méridionales de notre zone. Nous avons vu cette nouvelle végétation, dont les affinités n’ont plus rien d’africain, ni de sud-asiatique, mais dont les types continuent depuis lors à habiter les parties tempérées de l’hémisphère boréal, prendre graduellement de l’extension, puis de la prépondérance et dominer d’une façon presque absolue, dans l’âge qui correspond à l’établissement de la mer mollassique en Europe. Cet âge marque pour notre continent une ère de splendeur végétale, un temps de calme, d’humidité égale et bienfaisante, sans extrêmes d’aucune sorte, qui ne reparaîtra plus et qui indique l’apogée du développement de la nature végétale sur notre sol, encore exempt des épreuves qu’il était destiné à subir.

La période pliocène est celle où le déclin s’accomplit, où les conditions climatériques s’altèrent définitivement, où la végétation se dépouille graduellement et s’appauvrit pour ne plus rien acquérir désormais. La marche du phénomène est lente et presque insensible, mais elle glisse sur une pente qui ne s’arrête jamais. Ces ornements que nous envions aux régions favorisées du soleil, cette réunion d’arbres précieux, de plantes nobles ou élégantes auxquelles nous ouvrons un abri artificiel au fond de nos terres et que l’Europe possédait jusque-là, elle va les perdre. Les végétaux frappés d’ostracisme prendront un à un le chemin de l’exil ; ils s’éloigneront par étapes ; c’est leur exode que nous aurions à décrire, s’il nous était donné de les suivre dans leur route rétrograde et de les signaler tous, à mesure qu’ils abandonnent notre sol.

Dans la période pliocène, comme dans toutes celles qui ont précédé, nous avons à considérer plusieurs sortes de phénomènes, étroitement enchaînés, les uns physiques, les autres climatériques, les derniers organiques et résultant des premiers comme des conséquences forcées d’autant de prémisses.

Le fait matériel le plus saillant qui se présente à l’esprit, sitôt que l’on touche au pliocène, consiste dans le retrait de la mer qui, après avoir longtemps baigné l’Europe centrale et l’avoir découpée de part en part, s’en est retirée en laissant à la masse de notre continent la configuration qui lui est restée. Ce retrait, il est vrai, ne s’est pas fait en un jour ; les causes qui l’amenèrent furent d’abord lentes à se produire. Quelque violence que l’on attribue aux événements géologiques qui le déterminèrent, ils furent accompagnés d’une foule d’indices et d’accidents précurseurs qui, tous, présentèrent la même signification et tendirent à restreindre l’étendue de la mer ou à introduire les eaux douces la où les flots salés avaient jusqu’alors exclusivement dominé.

En Provence, sur bien des points de la vallée inférieure de la Durance et même aux environs d’Aix, la mollasse marine à Ostrœa crassissima passe supérieurement à des formations d’eau douce, lacustres ou palustres, comme si des bassins alimentés par des eaux courantes avaient immédiatement succédé aux derniers dépôts marins. Il en est ainsi à Cucuron, au pied du Mont-Léberon, sur les lieux où M. Albert Gaudry a exhumé d’innombrables ossements de mammifères ; il en est encore ainsi un peu plus loin, près de Peyrolles et de Mirabeau, où M. le professeur Collot a observé un calcaire travertineux supra-mollassique qui recouvre la formation marine sur une assez grande étendue. Ce calcaire renferme des empreintes de végétaux terrestres et, parmi ces restes difficiles à extraire de la roche, j’ai distingué les fragments de tige d’un bambou et les feuilles d’un figuier d’aspect entièrement exotique.

Ce que l’on sait de l’époque correspondant au premier déclin de la mer mollassique annonce un temps de calme et l’influence d’un climat essentiellement favorable à l’essor des deux règnes, plus étroitement solidaires l’un de l’autre qu’ils ne le furent jamais. La multiplication des herbivores oblige effectivement d’admettre l’abondance et la variété des plantes dont ces animaux se nourrissent exclusivement. C’est le moment des riches faunes du Mont-Léberon en Provence, de Pikermi en Grèce, d’Eppelsheim sur les bords du Rhin, M. Gaudry, en décrivant les espèces dont il a retrouvé des troupes entières, a proclamé avec raison ce fuit qui ressort invinciblement de ses

  1. Suite. Voy. p. 42, et année 1877.