Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 6, part. 2, Dell-Dian.djvu/216

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pétue le despotisme. (Turbot.) Le DESPOTISME condamne les hommes à déguiser leurs vertus. (B. Const.) Pour faire du christianisme un allié du despotisme, il a fallu le dénaturer. (B. Const.) Le despotisme peut bien avoir des satellites, mais non des serviteurs. (Dupaty.) Le despotisme mène à la liberté par l’abus du pouvoir. (La Rochef.-Doud.) Le despotisme n’est vraiment à redouter que lorsqu’il sent sa faiblesse. (De Custine.) Pendant que l’Angleterre passait à la liberté avec un front sévère, la France arrivait au despotisme en riant. (Cbateaub.) On ne vit jamais de despotisme tranquille que chez les peuples abrutis. (Lamenu.) Sous le despotisme, le droit à la misère pour les faibles est le seul possible. (Colins.) Le despotisme consiste moins dans ce que fait un souverain que dans ce qu’il peut faire impunément. (A. Peyrat.) Le despotisme a pour premier effet de dégrader l’homme. (Ch. Bailly.) Le propre du despotisme, c’est de niveler, (V. Hugo.) Le despotisme est ce gui suppose témoins de génie dans le fondateur d’un empire. (J. Droz.) Le despotisme est le plus grave attentat contre la liberté. (L’abbé Bautain.) Le despotisme a besoin de la garantie de Dieu, comme le miracle. (E. Pellatan.) Toujours le drapeau de la liberté a servi à abriter le despotisme. (Proudh.) Le despotisme est tout d’une pièce : pour peu qu’on entame les pouvoirs absolus, on prépare leur inévitable écroulement. (L. Blanc.) Le malheur du despotisme et son châtiment est de ne pouvoir jamais compter sur ceux-là mêmes qui le servent avec le plus de dévouement. (T. Delord.) Savex-vous pourquoi je n’aime pas le despotisme 7 C’est qu’il a le funeste pouvoir d’avilir les âmes, et par un juste retour d’inspirer aux despotes pour les hommes un mépris égal à leur servilité. (Dupanloup.) Au Congo, le despotisme est tel, que, quand le roi de ce pays veut se promener, il ne met son bonnet que sur une oreille ; si le vent le fait tomber, il impose une taxe sur tous les habitants de la province d’où le vent a soufflé. Des voyageurs se la République batave, interrogés par le roi de Siam sur les mœurs et la politique européenne, lui racontèrent qu’il y avait dans leur pays des peuples qui se gouvernaient eux-mêmes. À ces mots, qui exprimaient une idée si éloignée de son despotisme, Sa Majesté siamoise fut prise d’un rire tel, qu’on fut obligé de la porter dans sa chambre et d’appeler les médecins. Do dapolitme naît la jeune liberté.

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— Par anal. "Volonté exercée d’une façon tyrannique et absolue : Dès qu’une volonté peut prévaloir contre la justice, il y a despotisme. (De Barante.) Le despotisme de l’esprit de parti ne vaut pas mieux que tout autre. (Guizot.) Une famille ne saurait exister sans le despotisme. (Balz.) Les petits esprits ont besoin de despotisme pour le jeu de leurs nerfs, (Balz.) La bureaucratie est le despotisme de l’inertie. (E. de Gir.) Le suffrage est le despotisme du nombre. (Colins.) Si jamais il y eut sur la terre un despotisme suprême et sans réserve, c’est le despotisme d’un enfant de génie sur les âmes moins énergiques de ses camarades. (Baudelaire.) tl Grande autorité morale : Quand le système de Ptolémée eut fait place à celui de la nature, on se vengea sur son auteur du despotisme avec lequel il avait régné trop longtemps. (Laplace.)

— Eplthètes. Absolu, arbitraire, tyrannique, cruel, odieux, hideux, infâme, révoltant, inouï, épouvantable, effroyable, exécrable, écrasant, avare, inquiet, ombrageux, soupçonneux, défiant, susceptible, vigilant, attentif, sombre, noir, sanglant.

— Ëucycl. Monstrum horrendum, informe, ingens... Telle est l’épigraphe empruntée à Virgile et placée par Boulanger en tête de sonlivre Sur le despotisme oriental. En recherchant les causes et les origines du despotisme, nous reviendrons sur ce livre original, empreint à chaque page de l’ardeur des passions philosophiques qui ont fait l’honneur du xvme siècle. Mais une épigraphe n’est pas une définition.

Helvétius, voulant décrire les effets du despotisme, rappelle la peinture que fait Milton de l’empire du Chaos, « qui, dit-il, étend son pavillon royal sur un gouffre aride et désolé où la confusion, entrelacée dans elle-même, entretient l’anarchie et la discorde des éléments et gouverne chaque atonie avec un sceptre de fer. • Ceci n’est pas plus clair.

< Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l’arbre au pied et en cueillent le fruit ; voila le gouvernement despotique. » En s’exprimantainsi, Montesquieu, qui en général est sobre d’images, sort de son caractère de précision habituel. Nous verrons plus loin si, dans la comparaison perpétuelle entre le despotisme et la monarchie qui constitue la méthode de l’Esprit des lois, Montesquieu s’est bien rendu compte des caractères distinctifs de chacune de ces formes de gouvernement. Pour le moment, nous n’en sommes pas plus avancés.

Qu’est-ce donc que le despotisme ? En quoi se distingue-t-il de la tyrannie ou de la monarchie absolue ? N’est-il qu’un abus de la monarchie, ou la monarchie, même la plus absolue, ne serait-elle qu’une dégénérescence du despotisme ? Après les apologistes et les adversaires, après Wolff, Grotius, Linguet, Puffendorf, Hobbes et Bossuet, après Boulanger, Helvétius, Rttusseau et Mirabeau,

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nous verrons ce qu’il peut y avoir de réel dans ces distinctions très-subtiles, et nous essayerons, selon notre propre méthode, d’en tirer quelque utile enseignement.

Dans son Essai sur le despotisme, œuvre de jeunesse où retentissent déjà les premiers rugissements du lion, Mirabeau voudrait que les apologistes du despotisme fussent déclarés ex lege, hors la loi, c’est-à-dire destitués de toute protection de la part du roi et des lois, comme le sont en Angleterre les jurés prévaricateurs. Ils sont, dit-il, infâmes, indignes de toute créance, déchus de tous droits et inhabiles à tous devoirs de citoyen, car ils outragent également les rois dont ils profanent 1 autorité, la loi qu’ils foulent aux pieds, et les hommes dont ils cherchent à anéantir les premiers et les plus sacrés des droits. L’indignation emporte un peu trop loin le fougueux écrivain, dont la parole même improvisée gardera un jour plus de mesure,

grâce à la maturité de l’âge et de la réflexion. Pour ne pas faire de despotisme en sens inverse, nous ne mettrons personne hors la loi, et nous discuterons sérieusement, comme elles méritent d’être discutées, les opinions sincères de penseurs et d’écrivains qui, à d’autres titres, commandent les égards et même le respect.

Lorsque Bossuet écrivit pour le Dauphin, son élève, la Politique tirée de l’Écriture sainte, œuvre de prédilection qu’il se complut à revoir et à retoucher dans la dernière année de sa vie, certes il ne se proposait pas d’édicter le code du despotisme. Et cependant, lorsque, après avoir longuement

établi les droits de la monarchie légitime, il en vient à flétrir le despotisme sous le nom de gouvernement arbitraire, on ne voit pas ce qui distingue le système qu’il repousse de celui qu’il préconise. Voici, en effet, d’après Bossuet, les quatre conditions du despotisme :

« Premièrement, les peuples sujets sont nés esclaves, c’est-à-dire vraiment serfs, et parmi eux il n’y a point de personnes libres.

> Secondement, on n’y possède rien en propriété ; tout le fonds appartient au prince, et il n’y a point de succession, pas même de fils à père.

Troisièmement, le prince a le droit de disposer à son gré, non-seulement des biens, mais encore de ia vie de ses sujets, comme on ferait des esclaves.

■ Et enfin, en quatrième lieu, il n’y a de loi que sa volonté. >

Or, rapprochons, pour tâcher d’en saisir la différence, les quatre conditions du despotisme des quatre caractères que Bossuet attribue à la royauté :

« 10 L’autorité royale est absolue. Les princes sont des dieux et participent de l’indépendance divine. La parole du roi est toutepuissante, et personne ne peut lui dire :

Pourquoi faites-vous ainsi î ■ Si, dans les États d’un homme placé ainsi au rang des dieux et dont la parole est sans réplique, il peut y avoir d’autre loi que sa volonté absolue, et si ce n’est pas là le despotisme dans sa naïve brutalité, nous avouons ne plus rien comprendre au sens des mots.

« 20 Quand le prince a jugé, il ne peut y avoir d’autre jugement. Contre l’autorité du prince, il ne peut pas y avoir d’autre autorité, et qui ne veut pas lui obéir est irrémissiblement condamné à mort. » Eh ! quels

droits pourrait s’arroger de plus le despote le plus absolu ou le tyran le plus féroce, Néron ou le Grand Mogoï, Ivan le Terrible ou Tamerlan ?

« 3" Il n’y a point de force coactive contre le prince, d’où il suit que son autorité est sans limites comme sans résistance. > Et pour étayer ce beau principe des textes de l’Écriture sainte, Bossuet cite, en les approuvant, Samuel et saint Ambroise qui ont dit : « Les rois ne sont assujettis à aucune loi. Voici le droit du roi qui régnera sur vous : il prendra vos enfants et les mettra à son service ; il se saisira de vos terres et de ce que vous aurez de meilleur pour le donner à ses serviteurs, et le reste. » Quelques écrivains, Proudhon, entre autres, qui se connaissait en ironie, ont voulu voir dans les paroles de Samuel un sarcasme contre l’autorité royale. Quoi qu’il en soit, Bossuet prend à la lettre les maximes de Samuel et se les approprie tout entières. À la vérité, il ajoute que tout cela ne saurait se faire ■ licitement ; à Dieu ne plaise I > Mais les rois auront le droit de le faire impunément à l’égard de la justice humaine. Ainsi le roi peut se servir impunément des biens et des personnes, des terres et des enfants, et il n’en rendra compta qu’à Dieu ! Nous voilà bien garantis ! C’est ici que serait l’ironie, si l’ironie était acceptable en matière aussi grave. En quoi donc, s’il vous plaît, diffère d’un despote le prince investi de droits aussi monstrueux ?

« 40 Le peuple doit craindre le prince. Le peuple est enclin au mal. Aussitôt qu’il y a un roi, le peuple n’a plus qu’à demeurer en repos sous son autorité. » Lisez sous sa servitude, et le code du despotisme sera complet. Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que, en tête du chapitre qui contient ce recueil de maximes, Bossuet a pris soin de nous avertir que, pour rendre l’autorité royale odieuse et insupportable, • plusieurs affectent de la confondre avec le gouvernement arbitraire. • L’avertissement n’était pas superflu ; car, en dépit ou plutôt à cause même de cette prétendue distinction, la confusion nous paraît

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inévitable, et nos lecteurs en jugeront sans doute ainsi.

Et voilà pourtant ce qu’on décore du beau nom de politique sacrée, ce qui, dans nos écoles de théologie, passe encore pour le chef-d’œuvre du dernier Père de l’Église l L’évêque courtisan n’avait que faire de corroborer par l’autorité des Écritures un pouvoir exorbitant qui avait plus besoin d’être contenu qu’agrandi. Le commentateur complaisant de Samuel pouvait se dispenser de paraphraser en cinq cents pages ces quatre mots qui résument tout le despotisme oriental et occidental, passé et futur : L’État, c’est moil L’histoire officielle, cette pleureuse à gages payée pour suivre avec des larmes de commande les convois des rois, a gémi sur la fatalité qui n’a laissé au sultan de Versailles d’autre successeur qu’un enfant de cinq ans. No» regrets sont moins vifs. À voir dans quels principes était élevé le disciple de Bossuet, on devine ce qu’eût été le règne de ce prince. Et quant à son fils, le vertueux élève de Fénelon, cet autre prince d’eratoire et de sacristie, il a laissé, jeune encore, pour nous édifier, tout un plan de gouvernement qui n’est autre qu’un retour à la féodalité. Nous prenons acte de ces documents historiques, qui ne nous seront pas inutiles quand nous aurons à expliquer comment, par l’alliance du sacerdoce et de l’empire, se perpétue le despotisme dans les sociétés.

"Wolff, Grotius, Puffendorf et tous les docteurs de la même école ont enseigné que l’autorité d’un monarque absolu n’a d’autres limites que celles qu’il veut bien se donner lui-même. C’est toujours le despotisme, sous un nom moins odieux. Mais le vrai théoricien du despotisme, c’est le philosophe de Malmesbury. On peut ne pas être de l’avis de Hobbes, mais on ne saurait s’empêcher d’admirer la parfaite sérénité avec laquelle il expose, développe et déduit les plus monstrueuses doctrines qu’ait jamais conçues un cerveau en délire. Tout s enchaîne dans sa thèse, depuis les prémisses jusqu’aux plus extrêmes conséquences, et la trame de ses raisonnements toujours serrée forme un tout logiquement absurde. En sa qualité de théologien, Bossuet se croyait obligé d’assigner aux trônes une base divine et Se leur donner pour égide la foi religieuse qui supprime d’avance toutes les velléités de contradiction. En sa qualité de philosophe, Hobbes n’invoque, pour aboutir au même but, que l’autorité de la droite raison. Mais jamais au nom de la raison il ne fut plus abusé de la logique et du raisonnement.

Il y a dans Hobbes des pages curieuses que son disciple Helvétius ne s est pas fait faute de s’approprier. Ce sont celles où il s’élève contre les moralistes hypocrites qui, pour tromper les hommes, leur font croire qu’ils sont nés avec de bons instincts. Basses adulations, selon Hobbes, qui ne flattent pas le genre humain, comme on va le voir. D’après lui, les hommes naissent avec la volonté réciproque de se nuire. Nous ne cherchons dans la société que l’honneur et l’utilité qu’elle nous apporte. Si nous ne nous proposions de tirer d un état social quelconque un certain honneur ou un certain profit, nous vivrions peut-être aussi sauvages que les animaux les plus farouches. Et comme le droit à la fin donne le droit aux moyens ; comme aussi chacun est juge, et juge compétent de ce qui lui est vraiment utile, il n’y a pas d’autre règle du droit que l’utilité. Mais ce n’est pas tout. Chacun craignant pour son droit, tout en cherchant à empiéter sur le droit de son voisin, nous voilà constitués à l’état de guerre perpétuelle, à moins que tous n’abdiquent à la fois raison, jugement, volonté, droit privé enfin, entre les mains d’un seul individu qui raisonnera, jugera, voudra, agira pour tous, et fondera le droit public sur "anéantissement de toutes les facultés humaines. C’est pousser un peu loin et acheter un peu cher la paix dans 1 humanité.

La paix ! Il n’est rien que Hobbes ne sacrifie à ce desideratum imaginaire. Rien ne servira d’enfermer les captifs dans une geôle ; encore faudra-t-il les charger de fers de peur qu’ils ne s’entre-déchirent ; et à ce prix n’obtiendra-t-on le plus souvent qu’une paix artificielle. Plus heureux sont les animaux que le philosophe hypocondre appelle, d’après Aristote, les animaux sociables, tels que les abeilles et les fourmis. Dans les tribus de ces petits êtres que nous devrions prendre pour modèles règne la paix naturelle. Et là-dessus notre humoriste se livre à une série de com Faraisons qui ne sont pas, tant s’en faut, à avantage de l’espèce humaine, et qui concluent de toute nécessité au despotisme. Ainsi, chez les bêtes, point de ces disputes d’honneurs et de dignités qui engendrent la haine et l’envie, noires passions procréatrices de la guerre. Eu second lieu, chez les fourmis, le bien commun ne diffère pas du bien particulier, tandis que l’homme n’estime dans la possession des choses que la prérogative qui le place au-dessus de ses compagnons déshérités. Puis les animaux ne voient pas d’imperfections dans leur république, et partant il ne saurait en être comme dans la république humaine, où chacun croit en savoir plus que les autres et sème alors le trouble et la division. Enfin, et le trait n’est pas le moins curieux de tous, les bêtes ne sont pas orateurs ; il leur manque cet art du discours si nécessaire pour exciter dans l’âme les

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troubles et les tempêtes. Elles ne savent pas représenter le bien et le ma ! plus grands qu’ils ne sont en effet. Mais l’homme a une langue qui, à dire le vrai, n’est qu’une trompette de sédition et une allumette de guerre. Donc, pour contenir les appétits, refréner les désirs de vaine gloire, étouffer les vagues aspirations et enchaîner la langue, cette trompette de guerre, il ne faut rien moins qu’une puissance générale et supérieure qui exerce, dans sa plénitude, l’empire et 1& domination. Cette puissance, qui, d’après Bossuet, n’appartenait qu’à Dieu, mais qui, en vertu de la révélation, pouvait et devait s’incarner dans un homme, Hobbes en trouve le principe et la nécessité dans l’homme même, et nous voilà,

Ear deux chemins différents, arrivés au même ut, le despotisme sans limites, sans contrôle et sans responsabilité.

Qu’est-ce, en effet, que le souverain ? Ecoutez Hobbes : • C’est la volonté de tous exprimée par un seul. Le monarque tire toute sa puissance de la puissance du peuple qui lui a résigné son droit. Il peut donc à lui seul tout ce que le peuple pouvait auparavant. L’élection une fois conclue, le peuple cesse d’être une personne publique et devient une agrégation d’atomes, une multitude confuse, d’autant qu’il ne formait un corps régulier qu’en vertu de cette souveraine puissance dont il s’est dessaisi, •

Les conséquences logiques et pratiques de l’abdication du peuple ne se feront pas attendre. Les voici, formulées en aphorismes secs et retentissants comme le bruit du fouet sur le dos des esclaves :

1» Le souverain porte l’épée de guerre et l’épée de justice ; il a droit de contraindre : autrement, le pacte serait enfreint. (Quel pacte, s’il vous plaît ?)

2° Le souverain crée les lois civiles et les lois politiques. Il choisit tous agents et magistrats pour les faire exécuter, mais il n’est pas tenu lui-même aux lois de l’État ; car de la sorte il serait obligé envers lui-même, ce qui est impossible. (Quel étrange raisonnement I)

3° L’éducation publique est dans ses attributions. Ne doit-il pas, en effet, prévenir la divergence des opinions particulières ? (Hobbes est bien bon : à quoi peut servir l’éducation dans une société où chacun a perdu l’usage de penser, de vouloir et d’agir ?)

Les sujets n’ont rien de tellement propre qui ne relève du souverain. (Nous nous rencontrons ici avec Samuel et Bossuet, qui

placent toutes choses dans la main du roi.)

s» Les sujets doivent au souverain obéissance absolue, comme l’enfant au père et l’esclave au maître. Le souverain ne peut leur faire injure, puisqu’ils lui ont soumis leur volonté et que tout ce qu’il fait doit être supposé fait de leur consentement. (Il y avait une raison plus simple à donner : c’est que les sujets n existent plus qu’à l’état de choses mortes : ■ et en effet, dit Hobbes, le maître est à leur égard comme l’âme dans le corps. » Et ailleurs : « U sont comme le patrimoine du souverain. ■)

6° Le pacte enfin est de sa nature perpétuel et irrévocable, le veuillent ou non ceux qui l’ont consenti. (Pour établir ce dernier point, le professeur de tyrannie se jette dans une série de raisonnements alambiqués dans lesquels nous ne le suivrons pas. Mais la théorie n’eût pas été complète si Hobbes n’y eût pas enchaîné à l’avance l’avenir des générations.)

Après cet exposé de principes, qui a du moins le mérite de la franchise et qui ne va pas s’abriter derrière des textes obscurs d’une authenticité douteuse, le candide philosophe ne manque pas d’énumérer tous les avantages de son système, en les opposant aux graves inconvénients de la liberté. Ainsi, a l’en croire, les exactions sont plus grandes et plus rudes dans une république que sous un roi. Les gens de bien y ont beaucoup plus à craindre, et pour chaque particulier il n’y a de vraie liberté que sous la domination royale. Lui objecterea-vous, comme à Bossuet, que, en dépit de toutes les fictions, le souverain ne sera pas un Dieu, et qu’en vertu des lois de la nature humaine, auxquelles il ne saurait se soustraire, il tendra comme les simples mortels au despotisme avec toute la fougue de passions élevées à la plus haute puissance et sans aucun frein, vous ne déconcerterez pas le raisonneur, et voici ce qu’il vous répondra victorieusement :

« On pense que le souverain ravirait, pillerait, tuerait ; mais pourquoi ces appréhensions ? (En effet, pourquoi ? Cela ne s’est jamais vu I) Voudrait-il bien ruiner tout le peuple pour enrichir quelques favoris ? (Les despotes asiatiques, les empereurs romains et même les rois de France n’ont ruiné personne et n’ont jamais eu de favoris ?) Certai nement il le pourrait sans violer les lois de la nature ni offenser Dieu. (C’est prêter à Dieu une assez forte dose d’indulgence.) Mais encore que le souverain puisse avec justice en user ainsi (le bonhomme éprouve le besoin d’insister sur l’irresponsabilité du souverain), je ne vois point quel dessein il aurait en ruinant ses sujets. J’avoue qu’il peut se rencontrer des princes de mauvais naturel. (L’aveu est précieux après les épouvantables annales de la tyrannie ?) Mais j’admets que, par précaution, l’on ne donne à un tel qu une puissance limitée et autant qu’il lui en faut pour la défense de ses sujets : n’y aura-t-il pas les