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BRAMABIAU

Aujourd’hui le chemin forestier qui mène de Camprieu au fond de l’alcôve coupe ou côtoie les deux premières cascades (déversoirs de la vallée), et des champs de blé occupent le large creux du deuxième lit jusqu’à l’entrée de la Beaume. Quel est l’âge relatif des trois anciennes chutes d’eau ? On ne peut répondre d’une manière certaine ; il est cependant probable qu’en raison du travail de perforation qu’il a dû exécuter le déversoir de la Beaume était le plus jeune[1]. De tout l’ensemble on peut à bon droit conclure que nulle part les eaux courantes n’ont exécuté un travail plus singulier que cette substitution d’une rivière souterraine à trois puissantes cataractes aériennes.

C’est en hiver qu’il faudrait voir l’alcôve de Bramabiau, alors que la glace bleue ou blanche forme pont épais au-dessus de la source effroyablement grossie, girandoles tremblantes sous la voûte de la fissure, franges et draperies rigides après les encorbellements des parois, fines aiguillettes sur les saillies de pierre, guirlandes nacrées le long des corniches rocheuses, et qu’un pâle rayon de soleil, timide comme s’il se sentait incapable encore de dissoudre cette frêle et riche ornementation échafaudée par le froid, vient scintiller parmi les arabesques congelées !

Et comme si l’ensemble n’était pas encore assez fantastique, une tragédie vient brocher sur le tout. En parlant des terreurs qu’inspirait l’avenc du Balset, j’ai fait allusion à un suicide qui s y serait accompli : or il n’y avait, hélas ! rien de légendaire en ceci, et ce mystère s’est éclairci, comme celui de la rivière elle-même. Le 7 février 1888, un habitant de Camprieu, le sieur Vidal, surnommé la Trouche, disparut, sans qu’il fût possible de suivre ses traces : on avait seulement des raisons de croire qu’il avait dû lui-même attenter à ses jours. Les recherches les plus minutieuses n’ayant pas laissé retrouver son corps, on se persuada que les gouffres du Bonheur étaient devenus le tombeau volontaire de l’infortuné, et que Bramabiau ne le rendrait jamais. Le 28 juin, jour de ma traversée, en essayant de reconnaître la première perte du Bonheur (celle située au milieu du grand tunnel, sur le côté droit), nous fûmes incommodés par une odeur de décomposition émanée de ce trou : la hauteur des eaux empêcha de pénétrer assez avant pour établir la provenance des émanations ; mais nous nous demandâmes alors si nous n’étions pas sur la piste du cadavre de la Trouche. Deux mois après (le 3 septembre), aux basses eaux, une nouvelle recherche put être poussée plus loin et amena la découverte des restes du suicidé, retenus, par l’étroitesse de La fente, au point marqué sur le plan. Cette première perte du Bonheur a reçu le nom de la Trouche, en souvenir du drame qui s’y est joué. Une passerelle a été posée dans la partie inférieure.

J’en ai fini avec Bramabiau, dont les détails topographiques sont sur la planche ci-contre : 1° carte d’ensemble au 15,000e ; 2° plan des galeries intérieures au 3,000e ; 3° coupe verticale de la rivière souterraine au 7,500e, le tout dressé avec le concours de mes compagnons, auxquels je dois une bonne part du succès obtenu. M. Mély même a eu l’obligeance de retourner vérifier et compléter sur place la minute de cette planche. Depuis nous, il a aussi trouvé quelques galeries latérales ; il en reste encore à découvrir (pendant la sécheresse seulement)[2].

  1. Dans l’alcôve sur la rive gauche, près de la sortie, existe une caverne à ossements de l’époque néolithique. (V. p. 380.)
  2. De 1830 à 1302, de nouvelles explorations faites par M. Félix Mazauric ont porté à 6,300 mètres l’étendue des ramifications connues. V. le plan complet que j’ai publié dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris (1er trimestre 1893).