Page:Nietzsche - Le Crépuscule des idoles.djvu/27

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les demi-morts. Il est passé maître dans l’art des passes hypnotiques, il renverse comme des taureaux les plus forts. Le succès de Wagner — son succès sur les nerfs et par conséquent sur les femmes — a fait de tous les ambitieux du monde musical des disciples de son art occulte. Et non pas seulement les ambitieux, mais aussi les malins… De nos jours on ne fait de l’argent qu’avec de la musique malade ; nos grands théâtres vivent de Wagner.


6.

Je me permets de nouveau quelque récréation. Je suppose que le succès de Wagner pût prendre corps, qu’il revête une forme, se déguise en savant musicien et philanthrope, se mêle à de jeunes artistes. Comment croyez-vous qu’il pourrait s’exprimer ? —

Mes amis, dirait-il, quatre mots entre nous. Il est plus facile de faire de mauvaise musique que de bonne. Eh quoi ! si cela était aussi profitable, plus efficace, plus persuasif, plus enthousiasmant, plus certain ? plus wagnérien ?… Pulchrum est paucorum hominum. Cela est assez malheureux ! Nous comprenons le latin, nous comprenons peut-être aussi notre avantage. Le beau a ses épines : nous savons cela. Alors à quoi bon la beauté ? Pourquoi plutôt le grand, le sublime, le gigantesque, ce qui remue les masses — Et, encore une fois : il est plus facile d’être gigantesque que beau ; nous savons cela…

Nous connaissons les masses, nous connaissons le théâtre. L’élite de ce qui s’y trouve, adolescents germaniques, Siegfrieds cornus et autres wagnériens,