Page:Renard - L’Homme truqué, 1921.djvu/44

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J’étais seul avec le cadavre, libre d’agir…

Onze heures sonnèrent.

Avant l’aube, j’avais le temps de commettre plusieurs crimes et quelques prouesses… Mais cela, c’était une action louable, n’est-il pas vrai ?… Pouvais-je hésiter ! Pouvais-je laisser enfouir à jamais le secret du sixième sens ! « À jamais » pour mes compatriotes seulement !… Quoi ! nous, Français, nous resterions dans l’ignorance d’une semblable découverte, alors que l’ennemi la posséderait et la perfectionnerait ? Quoi ! demain, si la guerre éclatait à nouveau, nous subirions cette effarante infériorité d’avoir à combattre des manières de surhommes ? d’avoir contre nous, parmi nos innombrables assaillants, des spécialistes extraordinaires qui déchiffreraient à même le ciel les messages du sans fil ? qui repéreraient les réseaux les plus profondément enterrés, les batteries d’artillerie les mieux défilées ? des gens pour qui les montagnes seraient transparentes ?… Je me rappelai avec une sorte d’effroi l’étonnante perspicacité de Jean Lebris. Je le revoyais indiquant sans hésitation le point défectueux d’une magnéto — ou l’endroit malade d’une moelle épinière. J’apercevais cent applications pratiques du sixième sens… Enfin, l’évidence était devant moi comme le soleil ! Il ne dépendait plus de ma volonté de satisfaire aux exigences arriérées d’une vieille dame de province. J’étais la sentinelle avancée de la défense nationale. Foin des préjugés et des superstitions ! La patrie, d’abord !…

Aussi bien, personne ne s’apercevrait de la violation. C’était l’affaire de trente minutes, et je disposais de plusieurs heures pour faire disparaître toute trace de l’opération. J’espérais même pouvoir, avec un peu d’habileté, me rendre compte de l’incompréhensible soudure des nerfs optiques et des électroscopes…

Dressé, croisant les bras, en face du cadavre qui recélait un si vaste mystère, j’avais le sentiment d’être possédé par des forces impulsives qui balayaient toutes les convenances et toutes les conventions. Machinalement, je tâtai ma trousse à travers l’étoffe de ma veste, et, frémissant comme un drapeau, j’écoutai comme un voleur.



La nuit s’écoulait dans un calme rassurant. La maison s’étoffait de silence. Pendant plusieurs minutes, je n’entendis rien d’autre que l’appel lointain d’un nocturne, le grondement d’une automobile attardée, puis un souffle régulier venant de la chambre voisine, où dormait Mme Lebris.

J’hésitai pourtant, et j’ignore pourquoi. Le désir de surseoir m’envahit tout à coup. Je craignis de rêver peut-être, d’avoir un de ces cauchemars d’où l’on sort brisé. Mes facultés vacillèrent. Ce ne fut qu’une défaillance.

J’approchai d’un pas ferme, et, redevenu professionnel, je soulevai d’un doigt léger la paupière encore souple.

Une exclamation m’échappa, sourde. Je saisis précipitamment une bougie, soulevai l’autre paupière… À la place des électroscopes, et mises là pour simuler leur convexité, deux petites pelotes de laine occupaient les orbites.

Et les lunettes !… Les lunettes aussi avaient disparu.

Je suffoquais. Je fus sur le point d’appeler ; mon secret, maintenant, voulait se répandre. J’avais besoin de m’épancher, de raconter, de disputer, avec quelque ami plein de commisération, sur l’incroyable événement qui m’atteignait et frappait avec moi ma race tout entière… D’un effort, je parvins cependant à mater cette dangereuse exaltation. Personne ne devait connaître ma déconvenue dans toute son ampleur. Personne, excepté Fanny. Mais, la pauvrette ! irais-je, moi, maître égoïste, troubler son repos ? Et d’ailleurs, comment l’éveiller, à cette heure tardive, sans provoquer l’étonnement de sa tante !… Ah ! de quelle négligence j’avais fait preuve en abusant de ses forces ! Et quelle faute de m’être reposé sur elle du soin de garder le mort en mon absence ! Laisser une telle