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responsabilité à une petite fille qui, depuis deux jours, les nerfs tendus, ne s’était pas accordé le moindre relâche ! Notre adversaire en avait profité, parbleu !

« Aucun suspect n’est venu », m’avait-elle dit. Eh ! pour une femme de vingt ans, l’employé des pompes funèbres n’est pas suspect ! le menuisier, qui vient prendre ses mesures, n’est pas suspect ! le curé, le médecin de l’état civil, la religieuse embéguinée ne sont pas suspects !

J’attendis le matin avec une impatience maladive. Je voulais savoir si vraiment Fanny avait suivi de point en point la consigne donnée ; et j’avais grand’hâte aussi, je l’avoue, de retrouver l’asile de sa douceur et de demander à sa compassion l’apaisement de ma détresse.

Au petit jour, incapable de me contenir davantage, je montai l’escalier à pas de loup, ne sachant même pas comment j’expliquerais à Mme Fontan une visite aussi matinale.

La porte de l’appartement n’était que poussée. Je frappai. Un reflet jaunâtre teintait l’arête du chambranle.

Renard - L'Homme truqué, 1921 - p359.jpg

Je frappai pour la seconde fois, et j’entrebâillai la porte, ce qui me permit d’apercevoir, au delà du salon, la chambre de la jeune fille, où brûlait encore une lampe.

— Fanny ! appelai-je furtivement. Fanny !

J’entrai sans plus de façons, tout à fait inconscient de mes actes.

La minute d’après, je sus comment on devient fou.

À trois reprises, en l’espace de deux jours, la même désillusion m’avait touché ! Mais, cette fois, c’était en plein cœur. Le testament m’avait échappé, les yeux inestimables m’avaient été ravis, et maintenant… Oh ! maintenant !…

Les lits n’étaient pas défaits. La robe que Fanny portait la veille gisait sur le plancher, près de ses mules d’intérieur jetées au hasard. Dans une armoire grande ouverte, le costume de voyage — que je connaissais bien ! — manquait entre les autres. Une solitude affreuse glaçait le logis.

N’en pouvant croire ma vue, m’adressant à moi-même des paroles sans suite, j’allais de chambre en chambre, stupide et misérable. Je me disais que j’étais la dupe d’un atroce quiproquo ; que tout s’expliquerait sans retard ; qu’il y avait là quelque abominable coïncidence… Elle allait revenir, voyons ! Elle n’était pas partie ! Ce n’était pas elle qui avait pris les yeux ! Pas elle qui avait pris le testament ! Fanny voleuse — et incendiaire ? Allons donc ! On ne pouvait pas supposer une pareille monstruosité !…

Cependant la logique élevait sa voix claire. Des rapprochements s’opéraient dans mon souvenir. L’horreur peu à peu devenait possible ; bientôt mon cœur seul refusa de l’admettre.

Mais, en laissant errer sur toutes choses des regards stupéfiés, je découvris, au fond d’un âtre vide, une boulette de papier. C’était un billet, écrit par un inconnu, dans une langue incompréhensible…

Et d’un coup, le désespoir acheva de combler tout mon être. Car je me rappelais fort bien le grondement d’auto qui avait décru dans la nuit, onze heures étant sonnées ; et sur le billet — sur l’ordre que la traîtresse avait reçu — je pouvais lire le chiffre 11 suivant de près ces mots, intraduisibles du français, Botasse et Saint-Fortunat, deux noms de rues qui se croisent dans le voisinage.

Alors je me suis assis comme un malade qui souffre beaucoup, j’ai soulevé de mes mains tremblantes la robe de Fanny, et, la tête dans les mousselines par-