Page:Sénèque - Œuvres complètes, trad. Baillard, tome I.djvu/376

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DES BIENFAITS, LIVRE I.

nous revolons aux combats après la défaite et sur les mers après le naufrage6. Ah! c'est plutôt en libéralité qu'il est beau d'être opiniâtre. Qui refuse parce qu'on ne lui rend point n'avait donné que pour recevoir : il fait bonne la cause des ingrats, qui ne s'avilissent à ne pas rendre que quand on les en laisse libres. Que de gens sont indignes du jour! et pourtant le jour luit pour eux. Que d'hommes se plaignent d'être nés ! et la nature n'en crée pas moins de nouvelles générations, et elle laisse vivre ceux même qui voudraient n'avoir jamais été.

Il est d'une âme et grande et bonne de cultiver la bienfaisance, non pour ses fruits, mais pour elle-même, et de chercher, après tant d'ingrats, l'âme qui doit nous répondre. Où serait la gloire de l'homme généreux, s'il n'était jamais dupe ? Ici-bas la vertu consiste à répandre des bienfaits, dussent-ils ne pas nous revenir; mais tout noble cœur en recueille le prix à l'instant même. Oui, loin que l'ingratitude doive nous décourager ou ralentir en nous l'essor de la plus belle des vertus, si l'on m'ôtait l'espoir de trouver un homme reconnaissant, j'aimerais mieux n'être point payé de retour que de ne pas faire le bien. Car ne point obliger, c'est devancer le tort de l'ingrat. Je dis là ma pensée : qui ne rend point est plus coupable; qui ne donne point l'est plus tôt.

II.

Quand ton or sur la foule en bienfaits se répand,
Pour en bien placer un il en faut perdre cent.

Dans le premier vers deux choses sont à reprendre : ce n'est pas sur la foule qu'il faut répandre ses bienfaits; et puis jamais en rien, en bienfaisance moins qu'en tout le reste, la prodigalité n'est louable. Otez le discernement, ce n'est plus la bienfaisance; elle encourt toute autre qualification. Le second vers est admirable : par un seul service bien placé, il console de la perte de cent autres. Mais vois, je te prie, s'il ne serait pas plus vrai, et plus séant à la dignité de l'homme généreux, de l'exhorter aux bonnes œuvres, dût-il n'en bien placer aucune. Car il est faux de dire : on en perd cent. Aucune ne périt ; qui croit perdre avait compté gagner, La bienfaisance ne tient point de parties doubles; elle ne sait que débourser ; s'il rentre quelque chose, c'est pur gain : s'il ne rentre rien, il n'y a point perte. Je donne pour donner ; on ne porte pas ses bonnes œuvres sur son livre d'échéances; on ne se fait pas exacteur avare, au jour et à l'heure assignés. L'honnête homme n'y pense plus, si on ne le lui rappelle en s'acquittant: autre-