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PORT-ROYAL.

curé de Saint-Paul, M. Singlin fut ouï et leur dit ce qu’il crut leur pouvoir apprendre des conférences que M. de Chavigny avoit eues avec des personnes capables de le conseiller à l’occasion des retranchements qu’il pensoit devoir faire de son bien. Il les assura qu’après l’examen qui fut fait du Mémoire qu’il leur donna écrit de sa main contenant la nature dudit bien et les voies qu’il avoit tenues pour l’acquérir, le défunt jugea qu’il devoit séparer de ses biens onze à douze cent mille livres ; que ce retranchement n’avoit été fait par aucun scrupule ni par aucun mouvement de piété extraordinaire, mais par une pure nécessité. M. de Saint-Roch demanda à M. Singlin s’il se souvenoit de ce que contenoit ce Mémoire ; il lui dit que non, mais qu’il y avoit une personne à qui M. de Chavigny en avoit parlé amplement, qui pourroit peut-être s’en souvenir.
« Madame de Chavigny étant aussi entendue dit qu’elle connoissoit la nature du bien de son mari ; qu’il n’avoit rien qui ne fût très-légitimement acquis ; que ses enfants n’auroient pas de pain si ce retranchement subsistoit ; que lorsque le défunt les avoit tirés (ces papiers) de son cabinet pour les mettre sous son chevet, ç’avoit été possible pour les lui donner ; et qu’ainsi les dépositaires ne dévoient pas tirer grand avantage de ce qu’ils s’en trouvoient saisis. À quoi M. Singlin repartit qu’il falloit de deux choses l’une, ou que cette dame voulût aussi l’accuser d’avoir soustrait ces papiers, ou que le défunt l’eût pris lui qui parloit pour cette dame. Elle fut surprise et ne répondit rien précisément à cela : mais elle voulut encore faire effort pour persuader aux docteurs que depuis le lundi au soir 7 octobre, jour de la tradition des papiers, monsieur son mari n’avoit eu qu’un fort médiocre usage de sa raison. M. le curé de Saint-Paul lui donna quelque avantage sur cette dernière déclaration ; car il dit que M. de Chavigny dans toute sa maladie avoit eu l’esprit abattu, et pouvoit se dire n’être pas lui-même.
« Après que M. Singlin et madame de Chavigny se furent retirés, dans l’examen que l’on fit des papiers, on trouva, sur les dossiers des promesses et obligations, qu’il y avoit des notes écrites de la main de M. de Chavigny qui marquoient qu’il avoit reçu des intérêts et des intérêts d’intérêts. De la part de M. le curé de Saint-Roch, il fut aussi dit que madame de Chavigny avoit soutenu que ces papiers ne subsistoient plus pour les fonds qu’ils contenoient, d’autant que le défunt avoit reçu sur ces papiers quelques deux cent tant de mille livres ; ce qui faisoit voir, disoit ce docteur, qu’il n’avoit pas grande liberté au temps de ladite tradition. M. de Sainte-Beuve opina ce jour-là ; et M. de Saint-Roch, aussi bien que M. de de Saint-Paul, voulut remettre au lendemain à prendre avis sur cette affaire.
« Ce ne fut que le 4 de novembre que les docteurs de Sorbonne s’assemblèrent chez M. de Saint-Paul depuis huit heures du matin jusqu’à midi, et arrêtèrent, ainsi qu’il fut rapporté par M. de Sainte-Beuve, que les papiers seroient rendus à la veuve et qu’il, lui seroit dit, en les lui donnant, qu’elle n’étoit point déchargée de satisfaire à la volonté de son mari, qui avoit été de retrancher de son bien celui qu’il avoit mal acquis ; que pour cet effet elle étoit obligée d’examiner devant Dieu et de sa conscience tous les moyens desquels il s’étoit servi pour ces acquisitions ; et que, selon les connoissances qu’elle leur en donneroit par un Mémoire qu’ils attendoient d’elle, ils lui diroient avec sincérité ce qu’elle étoit obligée de faire pour satisfaire à la volonté du défunt : et cependant qu’elle donneroit cent mille livres pour commencer le retranchement qu’elle devoit faire. Ils arrêtèrent aussi un écrit portant les avis sur le différend qu’on avoit remis à leur jugement.