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LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.

bert, lui avait toujours donné son nom véritable ; mais lorsqu’il l’arracha à la contemplation où elle semblait s’oublier, elle ne put que lui dire, en appuyant son front brûlant sur son épaule :

« Ô Liverani ! »


ÉPILOGUE.


Si nous avions pu nous procurer sur l’existence d’Albert et de Consuelo, après leur mariage, les documents fidèles et détaillés qui nous ont guidé jusqu’ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue carrière, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, ô lecteur persévérant, nous ne pouvons vous satisfaire ; et vous, lecteur fatigué, nous ne vous demandons plus qu’un instant de patience. Ne nous en faites, l’un et l’autre, ni un reproche ni un mérite. La vérité est que les matériaux à l’aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l’avons fait jusqu’à présent, coordonner les événements de cette histoire, disparaissent, en grande partie, pour nous, à partir de la nuit romanesque qui vit bénir et consacrer l’union de nos deux héros, chez les Invisibles. Soit que les engagements contractés par eux, dans le Temple, les aient empêchés de se confier à l’amitié dans leurs lettres, soit que leurs amis, affiliés eux-mêmes aux mystères, aient, dans des temps de persécution, jugé prudent d’anéantir leur correspondance, nous ne les apercevons plus qu’à travers un nuage, sous le voile du Temple ou sous le masque des adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits, nous nous égarerions souvent à les poursuivre ; car des preuves contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points géographiques à la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le même temps. Mais nous devinons aisément qu’ils donnèrent volontairement lieu à ces méprises, étant, tantôt voués à quelque entreprise secrète dirigée par les Invisibles, et tantôt forcés de se soustraire, à travers mille périls, à la police inquisitoriale des gouvernements. Ce que nous pouvons affirmer sur l’existence de cette âme en deux personnes qui s’appela Consuelo et Albert, c’est que leur amour tint ses promesses, mais que la destinée démentit cruellement celles qu’elle avait semblé leur faire durant ces heures d’ivresse qu’ils appelaient leur songe d’une nuit d’été. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui leur avait donné ce rapide bonheur dans toute sa plénitude, et qui, au milieu de leurs revers, continua en eux le miracle de l’amour annoncé par Wanda. Au sein de la misère, de la souffrance et de la persécution, ils se reportèrent toujours à ce doux souvenir qui marqua dans leur vie comme une vision céleste, comme un bail fait avec la divinité pour la jouissance d’une vie meilleure, après une phase de travaux, d’épreuves et de sacrifices.

Tout devient, d’ailleurs, tellement mystérieux pour nous dans cette histoire, que nous n’avons pas seulement pu découvrir dans quelle partie de l’Allemagne était située cette résidence enchantée, où, protégé par le tumulte des chasses et des fêtes, un prince, anonyme dans nos documents, servit de point de ralliement et de moteur principal à la conspiration sociale et philosophique des Invisibles. Ce prince avait reçu d’eux un nom symbolique, qu’après mille peines pour deviner le chiffre dont se servaient les adeptes, nous présumons être celui de Christophore, porte-Christ, ou peut-être bien Chrysostôme, bouche d’or. Le temple où Consuelo fut mariée et initiée, ils l’appelaient poétiquement le saint Graal, et les chefs du tribunal, les templistes ; emblèmes romanesques, renouvelés des antiques légendes de l’âge d’or de la chevalerie. Tout le monde sait que, d’après ces riantes fictions, le saint Graal était caché dans un sanctuaire mystérieux, au fond d’une grotte inconnue aux mortels. C’était là que les templistes, illustres saints du Christianisme primitif, voués, dès ce monde, à l’immortalité, gardaient la coupe précieuse dont Jésus s’était servi pour consacrer le miracle de l’Eucharistie, en faisant la pâque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grâce céleste, figurée tantôt par le sang, tantôt par les larmes du Christ, une liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mystique de laquelle on ne s’expliquait pas, mais qu’il suffisait de voir pour être transformé au moral et au physique, pour être à jamais à l’abri de la mort et du péché. Les pieux paladins qui, après des vœux formidables, des macérations terribles et des exploits à faire trembler la terre, se vouaient à la vie ascétique du chevalier errant, avaient pour idéal de trouver le saint Graal au bout de leurs pérégrinations. Ils le cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grèves de l’Armorique, au fond des forêts de la Germanie. Il fallait, pour réaliser cette sublime conquête, affronter des périls analogues à ceux du jardin des Hespérides, vaincre les monstres, les éléments, les peuples barbares, la faim, la soif, la mort même. Quelques-uns de ces Argonautes chrétiens découvrirent, dit-on, le sanctuaire, et furent régénérés par la divine coupe ; mais ils ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe à la force de leur bras, à la sainteté de leur vie, à leurs armes invincibles, à la transfiguration de tout leur être ; mais ils survécurent peu, parmi nous, à une si glorieuse initiation ; ils disparurent d’entre les hommes, comme Jésus après sa résurrection, et passèrent de la terre au ciel, sans subir l’amère transition de la mort.

Tel était le magique symbole qui s’adaptait en réalité fort bien à l’œuvre des Invisibles. Durant plusieurs années, les nouveaux templistes conservèrent l’espoir de rendre le saint Graal accessible à tous les hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute, à répandre les idées mères de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancés de l’ordre ; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui prouverait qu’il eut le temps de les conquérir. Or chacun sait qu’il fallait quatre-vingt et un mois pour s’élever seulement aux trente-trois degrés de la maçonnerie, et nous croyons être certain qu’il en fallait ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimité des degrés mystérieux du saint Graal. Les noms des grades maçonniques ne sont plus un mystère pour personne ; mais on ne nous saura peut-être pas mauvais gré d’en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le génie enthousiaste et la riante imagination qui présidèrent à leur création successive :

« Apprenti, compagnon et maître maçon, maître secret et maître parfait, secrétaire, prévôt et juge, maître anglais et maître irlandais, maître en Israël, maître élu des neuf et des quinze, élu de l’inconnu, sublime chevalier élu, grand maître architecte, royal-arche, grand Écossais de la loge sacrée ou sublime maçon, chevalier de l’épée, chevalier d’Orient, prince de Jérusalem, chevalier d’Orient et d’Occident, rose-croix de France, d’Hérédom et de Kilwinning, grand pontife ou sublime Écossais, architecte de la voûte sacrée, pontife de la Jérusalem céleste, souverain prince de la maçonnerie ou maître ad vitam, noachite, prince du Liban, chef du tabernacle, chevalier du serpent d’airain, Écossais trinitaire ou prince de merci, grand commandeur du temple, chevalier du soleil, patriarche des croisades, grand maître de la lumière, chevalier Kadosh, chevalier de l’aigle blanc et de l’aigle noir, chevalier du phénix, chevalier de l’iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison d’or, grand inspecteur-inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal secret, sublime maître de l’anneau lumineux, etc., etc.[1] »

  1. Plusieurs de ces grades sont de diverses créations et de divers rites.