Page:Sand - Albine, partie 1 (La Nouvelle Revue, 1881).djvu/20

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château d’Autremont emporta les tasses, me montra que l’appartement était muni de sonnettes, dans le cas où j’aurais besoin de quelque chose et se retira en me souhaitant une bonne nuit.

Je n’ai pas dormi tout de suite. Je pensais à toi, à moi, à mon hôte et à Champorel. Comme l’homme est, malgré qu’il en ait, un profond égoïste, je pensais à nous deux d’abord. Je comparais l’existence que tu m’as faite à celle de ce grand seigneur riche qui a eu père et mère, femme et enfant, et qui vit tout seul à présent dans un château fantastique perché je ne sais où entre ciel et terre. En y entrant j’ai songé au palais de l’enchanteur qui me faisait frissonner dans mon enfance, quand tu me contais des légendes de chevalerie. En me réchauffant dans un vaste lit moelleux, garni de tentures et de pasquilles, j’ai songé à mon premier réveil dans un petit lit tout blanc auprès du tien ; j’avais sept ans, je sortais d’un taudis, quand tu me pris au fond de la misère sordide pour faire de moi ton fils, pour me laver, me purifier et abriter mon sommeil sous ton rideau. Tu n’étais pas riche, tu avais juste assez pour nous deux, et quand il a fallu payer le collège tu as vécu de privations sans me le dire. Tu as fait de moi un homme et j’ai été heureux bien longtemps sans savoir et sans comprendre ce que te coûtait mon bonheur. Sous quelle étoile bienfaisante suis-je donc né ? Et quand tu m’as adopté, quand il m’a fallu apprendre que tu m’avais donné la vie matérielle, intellectuelle et morale sans y être poussée par le devoir et la nature, j’ai constaté que j’étais un orphelin abandonné des hommes et recueilli par un bon ange comme le héros d’un conte de fées. Quelle chance pour moi ! Quelle exception je suis, d’avoir été choisi par un être d’exception tel que toi ! car j’ai encore compris plus tard quelque chose de plus héroïque en toi que la charité. Tu pouvais être calomniée ! cet enfant que tu prenais dans tes bras, jeune encore, — tu n’avais que trente ans, — on pouvait l’attribuer à une faute commise, et toi, tu souriais à l’idée du soupçon ! Tu disais : Peu m’importe ; il n’y a que la vérité qui blesse. Et tu m’appelais ton fils, je te disais : Maman devant tout le monde. Tes amies ne t’approuvaient pas. Tu leur répondais : Laissez-moi donc tranquille, ne me rappelez pas qu’il ne m’appartient pas. Laissez-moi me figurer que j’ai eu le