Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/105

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donné ; et à lui encore, pour découvrir tous les moyens qui servent à mener les hommes vers le but qu’on s’est proposé. L’égoïsme, de sa nature, ne souffre pas de bornes : c’est d’une façon absolue que l’homme veut conserver son existence, rester exempt de toute souffrance, et parmi les souffrances il compte tout ce qui est manque et privation ; il veut la plus grande somme possible de bien-être ; il veut posséder toutes les jouissances dont il est capable, et même il fait son possible pour s’ouvrir à des jouissances nouvelles. Tout ce qui s’oppose aux efforts de son égoïsme, excite son mécontentement, sa colère, sa haine : il y voit un ennemi à anéantir. Il veut, autant qu’il se peut, jouir de tout, posséder tout ; et n’y pouvant arriver, du moins il veut disposer de tout en maître : « Tout pour moi, rien pour les autres, » voilà sa devise. L’égoïsme est gigantesque : il déborde l’univers. Donnez à un individu le choix d’être anéanti, ou de voir anéantir le reste du monde : je n’ai pas besoin de dire de quel côté, le plus souvent, la balance pencherait. Chacun fait ainsi de lui-même le centre de l’univers ; il rapporte tout à soi ; les événements qui s’accomplissent devant lui, par exemple les grands revirements qui se font dans la destinée des peuples, il les juge d’abord d’après son intérêt dans l’affaire ; si petit, si éloigné que soit cet intérêt, c’est par là d’abord qu’il les comprend. Il n’est pas au monde de plus extrême contraste : d’une part cette attention profonde, exclusive, avec laquelle chacun contemple son moi, et de l’autre l’air d’indifférence dont le reste des hommes considère ce même moi ; le tout à charge de revanche. Le spectacle a son côté comique ; de voir cette foule innombrable d’individus, dont chacun regarde sa seule personne, au moins en pratique, comme existant réellement, et le reste en somme comme de purs fantômes. La cause de ceci est, en dernière analyse, en ce que chacun de nous se connaît immédiatement, et les autres indirectement, grâce à l’idée qu’il forme d’eux dans sa tête : or la connaissance immédiate maintient son droit. De ce point de vue tout subjectif, et où reste nécessairement placée