Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/135

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c’est même en l’écartant avec un « je n’ai rien à dire », formule déjà suffisante pour éveiller le soupçon, que je m’exposerais à un danger. Le mensonge en de tels cas est l’arme défensive légitime, contre une curiosité dont les motifs d’ordinaire ne sont point bienveillants. Car si j’ai le droit, quand je devine chez autrui des intentions méchantes, un projet de m’attaquer par la force, de me prémunir d’avance, et aux risques et périls de l’agresseur, par la force ; si j’ai le droit, par mesure preventive, de garnir de pointes aiguës le mur de mon jardin, de lâcher la nuit dans ma cour des chiens méchants, même à l’occasion d’y disposer des chausse-trappes et des fusils qui partent seuls, sans que le malfaiteur qui entre ait à s’en prendre qu’à lui-même des suites funestes de ces mesures ; de même aussi ai-je le droit de tenir secret par tous les moyens ce qui, connu, donnerait prise à autrui sur moi ; et j’en ai d’autant plus de raison que je dois m’attendre plus à la malveillance des autres, et prendre mes précautions d’avance contre eux. C’est en ce cas qu’Arioste dit :

« Quantunque il simuler sia le più volte

Ripreso, e dia di mala mente indici,
Si trova pure in molte cose e molte
Avere fatti evidenti benefici,
E danni e biasmi e morti avere tolte :
Che non conversiam sempre con gli amici,
In questa assai più oscura che serena

Vita mortal, tutta d’invidia piena[1].
(Orl. fur., IV, I.)

Je peux donc sans injustice, dès là seulement que je m’attends à être attaqué par ruse, opposer la ruse à la ruse ; et je n’ai pas besoin, quand un homme s’immisce sans permission dans mes

  1. « Bien que le plus souvent le mensonge encoure — le blâme, et soit la marque d’un dessein méchant, — pourtant il est arrivé en mille et mille occasions — qu’il a rendu des services évidents, — qu’il a épargné à plus d’un, des maux, la honte, la mort : — car ce n’est pas toujours à des amis que nous avons affaire, — dans ce monde mortel, plus ténébreux que serein, — tout plein de jaloux. »