Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/138

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lui-même a une fois altéré avec intention la vérité (Jean, vii, 8)[1]. C’est dans le même sens que Campanella, dans ses Poesie filosofiche, madrigal 9, dit fort nettement : « Bello è il mentir, si a fare gran ben’ si trova[2] ». Au contraire la théorie du mensonge officieux, telle que la présente la morale à la mode, a l’air piteux une pièce rajoutée sur une robe de pauvresse. — Les raisonnements dont Kant a fourni la matière, et dont on se sert dans bien des manuels, pour démontrer l’illégitimité du mensonge, en la déduisant de notre faculté de parler, sont d’une platitude, d’une puérilité, d’une fadeur à vous tenter d’aller, pour le seul plaisir de les narguer, vous jeter dans les bras du diable, disant avec Talleyrand : « L’homme a reçu la parole pour pouvoir cacher sa pensée. » — Le mépris dont Kant fait montre en tonte occasion, son mépris absolu, infini, pour le mensonge, n’est au fond rien qu’affection ou préjugé : dans le chapitre de sa Doctrine de la vertu qu’il consacre au mensonge, il l’habille, il est vrai, des épithètes les plus déshonorantes, mais quant à donner une raison topique pour prouver qu’il est blâmable, il ne le fait point : le procédé eût pourtant été plus efficace. Il est plus facile de déclamer que de démontrer, de faire la morale que d’être sincère. Kant eût été plus sage, s’il eût réservé ce zèle tout particulier pour le déchaîner contre la malice qui se réjouit de la douleur d’autrui : c’est elle, non le mensonge, qui est proprement le péché diabolique. Elle est le contraire même de la pitié ; elle est simplement la cruauté impuissante, qui contemple avec complaisance les maux d’autrui, et qui ayant été incapable de les créer, remercie le hasard

  1. Voici le texte :
    « Les frères de Jésus lui dirent : quitte ce pays et passe en Judée (pour aller à la fête des Tabernacles), afin que tes disciples voient aussi les œuvres que tu fais… Car les frères de Jésus ne croyaient pas en lui. C’est pourquoi il leur répondit :… Allez à cette fête ; pour moi je n’y vais pas encore, parce que mon temps n’est pas accompli. Il leur fit cette réponse, et resta en Galilée ; mais lorsque ses frères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais comme en cachette. » (TR.)
  2. « Belle chose qu’un mensonge qui procure un grand bien. »