Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/142

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


quant aux préceptes que l’Évangile ajoute à ce premier commandement, « μὴ γνώθω ἠ ἀριστέρα σου, τί ποιεῖ ἡ δεξία σου » (« que ta gauche ignore ce que fait ta droite ») et autres semblables, ils ont pour principe un vague sentiment de ce que j’ai établi par déduction : que la détresse seule d’autrui, sans aucune arrière-pensée, doit être le motif qui me guide, si je veux que mon action ait une valeur morale. Aussi lisons-nous dans ce même livre (Mathieu, vi, 2) cette parole sage : Qui donne avec ostentation a déjà sa récompense, dans l’ostentation même. De leur côté les Védas eux aussi nous révelent la parole bénie ; ils nous l’assurent, et plus d’une fois : qui attend la récompense de ses œuvres est encore sur la route de ténèbres, et n’est pas mûr pour la délivrance. — Si quelqu’un, en faisant l’aumône, me demandait ce qu’il en retirera, en bonne conscience je lui répondrais : « Tu en retireras ceci, que le fardeau de ce pauvre homme sera allégé d’autant ; à part cela, rien absolument. Si cela ne peut te servir de rien, si cela ne t’accommode pas, alors ce n’est donc pas une aumône que tu voulais faire, mais une affaire : eh bien ! tu es volé. Mais s’il te convient que ce malheureux, accablé par le besoin, souffre moins, alors tu as atteint ton but, et de ton acte tu as retiré ce profit, qu’il souffre moins ; par là tu vois au juste en quelle mesure ton action est récompensée. »

Mais comment faire qu’une souffrance, qui n’est pas mienne, qui ne me concerne pas, moi, cependant devienne pour moi un motif, un motif qui agit directement, à l’égal de ma propre souffrance ; que cette souffrance d’autrui me fasse agir ? Je l’ai dit, il n’y a pour cela qu’un moyen : bien que cette douleur ne me soit révélée que comme extérieure à moi, et par l’intuition ou par quelque témoignage, je la ressentirai toutefois, je l’éprouverai comme si elle était mienne, non pas comme résidant en moi pourtant, mais comme étant en un autre. Ainsi il arrive, comme dit Calderon:

Padecer y elque entre el ver
Padecer y el padecer