Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/153

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solateurs, de soutiens. Qui n’a pas, à quelque degré que ce soit, après un échec, éprouvé lui-même cette vérité ? qui n’a vu alors avec étonnement ceux qui jusque-là n’avaient eu pour lui que froideur, que malveillance, l’entourer des marques d’une sincère sympathie ? C’est que le malheur est la condition de la pitié ; et la pitié, la source de la charité. — De cette remarque, rapprochez-en une autre : que rien n’est propre à adoucir notre colère, même légitime, contre un homme, autant que ce mot : « Il est malheureux. » Ce que la pluie est au feu, la pitié l’est à la colère. Aussi, voulez-vous n’avoir à regretter rien ? écoutez mon conseil : quand la colère vous enflamme, quand vous méditez d’infliger au coupable une rude punition, représentez-vous-le, avec de vives couleurs, déjà frappé ; voyez-le atteint dans son corps ou son âme, au milieu de la misère, de la détresse, et qui pleure, et dites-vous : ceci est mon œuvre. Alors, si quelque chose peut amortir votre colère, elle sera amortie. La pitié, voilà le vrai contre-poison de la colère ; et par ce tableau que vous vous êtes fait, vous avez éveillé d’avance et à temps encore,


Alors qu’on est la pitié, dont la voix,

Alors qu’on est vengé, fait entendre ses lois.

Alors qu’on est, fait (Voltaire, Sémiramis, V, 6 )


Et en général, rien n’est mieux fait pour nous délivrer de toute pensée de haine contre notre prochain, que de nous figurer une position où il réclamerait notre pitié. — Aussi voit-on d’ordinaire les parents préférer ceux de leurs enfants qui sont maladifs : c’est que ceux-là ne laissent pas la pitié s’endormir.

7. — Une autre preuve que le motif moral ici proposé est bien le vrai, c’est qu’avec lui les animaux eux-mêmes sont protégés : on sait l’impardonnable oubli où les ont méchamment laissés jusqu’ici tous les moralistes de l’Europe. On prétend que les bêtes n’ont pas de droit ; on se persuade que notre conduite à leur égard n’importe en rien à la morale, ou pour parler le langage de cette morale-là, qu’on n’a pas de devoirs envers les bêtes :