Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/52

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directement le supra-sensible, vraiment elle lui eût paru au dessous de toute critique. En attendant, c’est une Raison de cette sorte, une espèce de puissance non médiatisée, qui aujourd’hui encore sert, dans les universités, a mystifier une jeunesse innocente.


Remarque.

Si nous voulons découvrir le fond de cette hypothèse, de la Raison pratique, il nous faut en suivre la racine plus profondément encore. Nous la voyons alors naître d’une certaine doctrine, que lui-même Kant a combattue déterminément, et qui reparaît ici, comme une réminiscence d’un état d’esprit antérieur, car elle se retrouve, sous son hypothèse d’une Raison pratique, accompagnée des impératifs et de l’autonomie ; elle en fait le fond, elle est là cachée, à l’insu même de l’auteur. Cette doctrine, c’est la psychologie rationnelle, celle qui divise l’homme en deux substances tout à fait hétérogènes, le corps qui est matériel, et l’âme immatérielle. C’est Platon qui le premier proposa formellement ce dogme, et s’efforça de l’établir au rang des vérités objectives. Mais Descartes la porta à sa dernière perfection, la mit au pinacle, en lui donnant la forme la plus exacte, la précision la plus scientifique. C’est bien ce qui en mit en lumière la fausseté : Spinoza, Locke, Kant, n’eurent qu’à la montrer. Spinoza d’abord (sa philosophie est opposée, pour l’essentiel, au dualisme de son maître) : niant les deux substances de Descartes, et cela expressément, il prend pour principe premier cette proposition : « Substantia cogitans et substantia extensa una eademque est substantia, quæ jam sub hoc, jam sub ille attributo comprehenditur[1]. » Puis Locke, qui luttant contre les idées innées, fait venir toute con-

  1. « La substance pensante et la substance étendue ne font qu’une seule et même substance, considérée tantôt sous un attribut, tantôt sous l’autre. » Éthique, partie II, prop. 7, corollaire.
    (TR.)