Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/81

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esprits grossiers, pour croire encore à une liberté qui appartiendrait à chacun des actes de l’homme, à un « liberum arbitrium indifferentiæ[1]. » Kant admettant les raisons d’ailleurs incontestables de ces prédécesseurs, regarda la doctrine de la nécessité complète dans les actes de la volonté comme hors de question, et supérieure à toute espèce de doute ; et c’est ce qu’on voit par tous les passages où il considère la liberté du point de vue de la simple théorie. D’autre part il demeure certain que nos actes ont pour accompagnement la conscience d’un pouvoir propre dans l’agent ; celui-ci s’en croit la vraie source ; il y reconnaît par suite son œuvre à lui, et avec une certitude parfaite, il se regarde comme l’auteur réel de ses actes : il s’en déclare moralement responsable. Or la responsabilité suppose, au moment de l’action, un pouvoir d’agir autrement qu’on n’agit, donc, en quelque façon, la liberté : ainsi la conscience de la responsabilité enferme aussi celle de la liberté. C’est pour résoudre cette contradiction, née du fond même des choses, que Kant, avec un sens profond, traça une distinction entre le phénomène et la chose en soi ; et c’est là le centre même de toute sa philosophie ; c’est son plus grand mérite, d’avoir ainsi trouvé la clef du problème.

L’individu, si l’on considère son caractère inné, immuable, dont toutes les manifestations sont réglées strictement par la loi de causalité, agissant ici par l’intermédiaire de l’intellect, et appelée par suite enchaînement des motifs, l’individu n’est qu’un phénomène. Mais la chose en soi, qui sert de fond à ce phénomène, est placée hors du temps et de l’espace : elle est donc soustraite à toute condition de succession et de pluralité ; elle est une et immuable. Sa constitution en elle-même, voilà le caractère intelligible : celui-ci, également présent dans tous les actes de l’individu, et imprimé en eux tous, ainsi qu’un même cachet en mille empreintes, détermine le caractère empirique du phénomène, celui qui se développe dans le temps, dans la série des actes : aussi dans toutes les manifestations du phénomène, telles

  1. « Liberté d’indifférence. » (TR.)