Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1867, tome 3.djvu/19

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rienne, madame Anne, sœur du duc de Clèves. Trompé par un portrait trop flatté de cette princesse, Henry consentit à la prendre pour femme. Mais, quand il la vit à Rochester pour la première fois, il eut une rude déception. Il la croyait jolie ; elle était laide. Le roi fit devant « cette cavale allemande » une grimace dont Cromwell frissonna. N’importe, le mariage consacré devait être consommé, et Cromwell espérait encore que les surprises de la nuit de noces dissiperaient la première impression de Sa Majesté. Il n’en fut rien. Madame Anne n’avait pas même cette beauté du diable qui est le pis-aller de la séduction virginale. La nuit de noces, fixée à la veille de l’Épiphanie (janvier 1540), acheva le désenchantement de la concupiscence royale, et la nouvelle reine sortit du lit nuptial comme elle y était entrée. Le matin venu, le roi manda son grand chambellan, qui accourut pâle d’anxiété, et lui dit en propres termes : « Hier, la reine ne me plaisait guère ; aujourd’hui, elle me plaît moins encore, car j’ai tâté son ventre et sa gorge, et j’ai jugé par là qu’elle ne doit plus être vierge ; en les tâtant, j’ai été tellement frappé au cœur, que je n’ai eu ni le désir ni le courage d’aller plus loin. Bref, je l’ai laissée aussi parfaitement vierge que je l’ai trouvée[1]. » Après cette confidence cyniquement terrible, Cromwell se sentit perdu. Ses ennemis triomphaient. Le roi était décidé dès lors à répudier Anne de Clèves et

  1. Ces étranges paroles, scrupuleusement traduites, sont rapportées dans une lettre adressée par lord Cromwell au roi lui-même, et datée du 30 juin 1540 ; en voici le texte original : « I liked her before not well, but new I like her much worse ; for I have felt her belly and her breasts, and thereby, as I can judge, she should be no maid ; which struck me so to the heart when I felt them, that I had neither will nor courage to proceed any farther in other matters ; saying, I left her as good a maid as I found her. » — Burnet’s collection of Records. P. i. B. III. n° 17. p. 193.