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HISTOIRE DES CANADIENS-FRANÇAIS

Il n’y eut, à tout prendre, ni malentendu ni surprise. Dans les détails de cette première action, la critique a beaucoup à dire sans doute, mais nous le répétons, le coup était prévu.

Si une nation héroïque, quoique faible, parle, agit et se bat comme un grand et riche peuple, c’est qu’elle a des vertus solides. Ainsi se présentaient les Canadiens au début des événements qui coûtèrent la vie à tant de héros et qui, sans l’écraser, asservirent le vaincu. Tous nos morts, selon le mot d’un poète, tous nos morts marchèrent avec nous. Les gloires du passé, la longue et ferme expérience d’un siècle de combats, rendirent redoutable une poignée de colons isolés. On le savait si bien à Londres que le ministère désigna tout d’abord pour la lutte ses meilleurs régiments. Ce fut une belle rencontre, une scène épique. Ici le nombre et l’argent. Là le courage et la vigueur. Au premier choc, les Canadiens l’emportèrent. Il y eut mort des deux commandants. La victoire de la Monongahela (1755) devait ressembler en cela à la défaite des plaines d’Abraham. Après cette passe d’armes, le feu s’étendit sur toute la ligne. Une frontière de plusieurs centaines de lieues fut le théâtre des exploits de nos milices. Les troupes royales, en petit nombre, n’accomplirent rien sans notre participation. Oswégo tomba parce que les Canadiens le voulaient ; Montclam jugeait l’entreprise impossible. Carillon fut choisi contre l’opinion du général français et ce furent nos milices qui décidèrent la journée. Pour résister à des soldats plus nombreux qu’il n’y avait d’hommes, de vieillards, de femmes et d’enfants dans tout le pays, nous avions à nous battre en dix endroits différents, fortifier les places, parcourir des espaces immenses et travailler aux récoltes, car en 1755, 1756, 1757, 1758 et 1759, l’ennemi, désespéré par nos victoires, n’en était pas moins aux portes, et même en 1760, lorsque les armées anglaises eurent campé en face du Saint-Laurent et que les troupes de France se trouvèrent à peu près anéanties, la population toute entière opposa encore une résistance telle que la capitulation de Montréal fut plutôt dictée par l’habitant, les armes à la main, que consentie entre les chefs militaires. Ce grand respect que les généraux anglais nous témoignèrent, à plus d’une reprise, après la conquête, avait sa source dans notre valeur. Tout Canadien-Français a droit d’être fier de ces temps glorieux et l’on ne sait qui applaudir, des triomphateurs ou de ceux qui leur ont si chèrement vendu la victoire.

Il y eut dans ce drame une scène affreuse : la déportation des Acadiens. Ceux-là n’avaient ni fusils ni épées : on en fit un troupeau, et après l’avoir partagé en plusieurs bandes les navires allèrent les déposer dans vingt pays lointains d’où la plupart de ces infortunés ne devaient pas revenir. Partout où un Canadien rencontre un Acadien il lui doit des égards, en raison des malheurs de sa race. Nous avons moins souffert que nos frères d’Acadie. Une même cause, un même sang, une même langue nous unissaient au début de la guerre de Sept Ans. Peut-être la dispersion des Acadiens a-t-elle contribué à nous mettre sur nos gardes contre les excès du patriotisme, après la conquête, alors que le péril était si grand pour nous.

Le temps n’est plus où l’on mettait en doute la part honorable qui revient aux Canadiens dans la défense de leur pays, et c’est pourquoi nous nous abstenons de raconter les campagnes commencées sous de Beaujeu et closes sous de Lévis. La France n’a fait son devoir