Page:Taxil, Mémoires d'une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante.djvu/227

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Mon oncle regarda mon père, en silence ; puis, il dit :

— Cette enfant nous donnera grande peine à élever ; parfois, vraiment, je désespère d’elle…

— Elle est encore trop jeune pour comprendre, répliqua mon père ; si tu m’avais écouté nous aurions commencé par ne pas lui laisser lire la Bible… Mieux eût valu entreprendre avant tout et exclusivement son instruction purement scientifique, sans lui parler d’aucune divinité…

— Non, non… Et si elle s’était jetée dans l’athéisme ?… Non, non, nous avons pris la bonne route ; mais il faut nous armer de beaucoup de patience…

— D’ailleurs, le Dieu lui-même l’a dit ; elle sera sa zélée prêtresse, conclut mon père ; ne nous lassons pas, la lumière luira éblouissante au jour que l’Éternel Excelsior voudra.

Ils avaient eu cette discussion devant moi. Je ne savais que penser. Voyant que mon père était contrarié, je l’embrassai bien fort, et je lui dis :

— Veux-tu que nous interrompions, petit père ?

Il allait fermer le manuscrit ; mais mon oncle, qui est opiniâtre, l’arrêta, et il essaya de continuer.

Alors, moi, pour taquiner mon oncle, je me campai sous son nez et je lui pris en riant la barbiche, et me voici à lui dire :

— Et Judas ? faut-il dire son nom avec amour ?… Apprends-moi un peu cela… Ah ! le bon Judas !… Ah ! l’excellent Judas !… Ah ! Judas, crème des braves gens !… Ah ! grand saint Judas !… Est-ce que je dis bien cela comme il faut, mon oncle ?

Je n’y pouvais tenir, tant j’éclatais de rire.

Mon oncle entra alors dans une terrible colère. Il criait, comme un fou :

— Ce n’est pas possible !… Elle a un maléakh dans le corps ! (C’est la première fois que j’entendis ce mot.)

Il allait, il venait, il jetait les chaises par terre, et il criait encore :

— Maudits soient les maléakhs qui entravent cette bonne éducation !…

Papa essayait de le calmer.

— Je t’assure qu’elle n’y a mis aucune malice ; tu sais qu’elle est espiègle… Ne crois pas qu’un maléakh la tienne… Voyons, tu sais que c’est impossible, puisqu’elle n’a pas été souillée par l’eau d’Adonaï !…

C’était le grand argument de mon père ; mais mon oncle refusait de se laisser convaincre.