Pages choisies des grands écrivains — George Sand/1/Le Grand-Père de George Sand

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LE GRAND-PERE DE GEORGE SAND

Il s’agit de ce Dupin de Francueil, le fils du fermier général Dupin, dont il est parlé dans les Confessions de J.-J. Rousseau. Quand la grand’mère de George Sand, la fille de Maurice de Saxe, épousa Dupin de Francueil, elle était veuve du comte de Horn, auquel elle ne fut mariée que quelques semaines et qui mourut tué en duel. Son second mari avait soixante-deux ans, et elle trente.

Elle m’a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé, de ce grand-père que je n’ai pas connu. Elle m’a dit que pendant dix ans qu’ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère affection de sa vie ; et bien qu’elle n’employât jamais le mot d’amour, que je n’ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de personne, elle souriait quand elle m’entendait dire qu’il me paraissait impossible d’aimer un vieillard. « Un vieillard aime plus qu’un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer qui vous aime parfaitement. Je l’appelais mon vieux mari et mon papa. Il le voulait ainsi et ne m’appelait jamais que sa fille, même en public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu’on était jamais vieux dans ce temps-là ! C’est la Révolution qui a amené la vieillesse dans le monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d’une humeur égale jusqu’à l’heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme et je n’eusse peut-être pas été aussi heureuse avec lui, on me l’aurait trop disputé. Je suis convaincue que j’ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n’a rendu une jeune femme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d’un instant, et jamais je n’eus un instant d’ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d’idées, de connaissances et de talents qui ne s’épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir toujours s’occuper d’une manière agréable pour les autres autant que pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi ; il était excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu’il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique, menuisier et qu’il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu’il n’était pas. Le malheur, c’est qu’il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers, et à expérimenter toutes choses ; mais je n’y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le soir, quand nous n’étions pas en fête, il dessinait à côté de moi tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à tour de rôle ; ou bien quelques amis charmants nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J’avais pour amies de jeunes femmes mariées d’une façon plus splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu’elles m’enviaient bien mon vieux mari.

» C’est qu’on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle encore ; on n’avait pas d’infirmités importunes. Si on avait la goutte, on marchait quand même et sans faire la grimace : on se cachait de souffrir par bonne éducation. On n’avait pas ces préoccupations d’affaires qui gâtent l’intérieur et rendent l’esprit épais. On savait se ruiner sans qu’il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans montrer d’inquiétude et de dépit. On se serait fait porter demi-mort à une partie de chasse. On trouvait qu’il valait mieux mourir au bal ou à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas à l’austérité, on l’avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c’était par goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et, quand l’heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de m’engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse. C’était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un cœur si généreux. »

Certes, elle était agréable et séduisante cette philosophie de la richesse, de l’indépendance, de la tolérance et de l’aménité ; mais il fallait cinq cent ou six cent mille livres de rentes pour la soutenir, et je ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les opprimés.

Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations révolutionnaires, et les heureux du passé n’en gardèrent que l’art de savoir monter avec grâce sur l’échafaud, ce qui est beaucoup, j*en conviens ; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce fut le profond dégoût d’une vie où ils ne voyaient plus le moyen de s’amuser, et l’effroi d’un état social où il fallait admettre, au moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.

(Hist. de ma vie, I, 42-45.)