Par fil spécial (Baillon)/12

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F. Rieder et Cie, éditeurs (p. 103-111).

RANQUET



Ranquet est un garçon charmant, mais il prend tout à cœur. Pour un rien il se fâche ; quand il se fâche, il faut qu’il crie. À la mise en page qu’il fait avec le chef, il s’y entend mieux que cet homme, et l’engueule. Très obligeant, le correcteur lui signale une gaffe. De quoi se mêle-t-il ? Ranquet l’engueule. Et cet esclave qui lui apporte de la copie, en voilà un gêneur ! Ranquet l’engueule.

Dans l’esprit de Ranquet, il est un fait certain : au téléphone, les employés, hommes, femmes ou, s’il en existe, d’un troisième sexe, se sont mis d’accord pour lui jouer de vilains tours. Le numéro qu’il demande : « Pas libre » ou « Dérangé ». S’il l’obtient, Ranquet s’y attendait : il y a un contact ; on lui envoie de la friture.

Pour son service, Ranquet use de communications à longues distances. Elles sont difficiles à obtenir, coûteuses et il faut se presser, car on ne dispose que de quelques minutes. Ranquet gâche les siennes, en conversations de ce genre.

— Allô, le correspondant ! Vous dites ?… Attendez, j’ai un mot à dire à… Parfaitement, à vous, Mademoiselle… Hein ? Je réclame toujours ? Nous verrons bien ! Passez-moi la surveillante…

Pendant ce temps, le correspondant s’énerve, les frais courent, les rédacteurs, derrière lui, s’impatientent :

— Mon vieux, nous avons besoin de l’appareil.

— La paix ! hurle Ranquet. Et vous, Mademoiselle, je ne raccrocherai pas avant d’avoir votre numéro.

— Il est du genre vociférateur, dit notre collaborateur M. Vachard qui est psychiatre et pense à ses piqués.

Le dos en voûte, les mollets gros, Ranquet fait le Sport et le Sénat : le mollet pour le Sport, le dos pour le Sénat.

Le Sport, on s’imagine des gens qui courent, des gens qui sautent, des gens qui s’aguerrissent les muscles et cultivent leur courage. Pour les patrons, le Sport est de l’information : une source d’argent ; pour Ranquet, c’est de l’ouvrage et — suivant que ces gens révèlent leur courage : à coups de poings sur la figure, à coups de pieds sur une balle, à coups d’orteils sur une pédale — ce travail se divise en rubriques, sous-rubriques, sous-sous-rubriques. Et puis, c’est de la copie très minutieuse à écrire. Il y a des précisions : un saut en hauteur : combien de mètres ? de centimètres ? de millimètres ? l’instant d’un départ ; le temps d’un record ; les minutes qui s’indiquent par une virgule, les secondes par deux virgules, les fractions de seconde qui s’indiquent aussi par une virgule, mais en dessous :

— En Sport, affirme Ranquet, une seconde c’est comme…

— L’éternité pour Pascal ?

— Bien sûr, dit Ranquet, qui ne sait plus au juste quel record a battu ce Pascal.

Ces minuties, Ranquet les note avec des scrupules de notaire. Sa copie finie, il serait temps qu’il la remette aux linotypes. Mais est-elle assez claire ? La pointe du crayon à la langue, il se relit : les o, dont il arrondit le ventre ; les a, qu’on pourrait confondre avec les u ; les t, dont on ne renforcera jamais assez la barre. Et puis, ne faudrait-il pas un point et virgule, où il n’avait mis qu’une virgule ? Et cette phrase, ne la lirait-on pas mieux, s’il la séparait de la suivante, non par un point, mais par plusieurs ?

À force de retouches, on trouve chez Ranquet des phrases terminées de la sorte : quelques points, point d’interrogation, fermez les guillemets, quelques points, point d’interrogation.

Les dimanches sont pour Ranquet les jours de grosses informations. Une équipe d’esclaves travaillent sous ses ordres — et très bien. Mais que vaudrait leur copie si Ranquet ne repassait au crayon les a, les u, les points et les virgules ? Pendant ce temps, les hommes des linotypes s’impatientent, parce que, tantôt, la copie leur tombera d’un seul coup. Pas la peine, qu’ils réclament : Ranquet gueulerait. Ce serait encore plus long.

Sa forme finie, Ranquet devrait s’en aller : les patrons le lui ont dit. C’est plus fort que lui : il tourne, chipote, se réfugie, en fin de compte, dans l’endroit où l’on devient quelqu’un. Qu’est-ce qui le retient, puisque, sa besogne terminée, plus rien ne peut se produire ? Pourtant, s’il se produisait quelque chose. À la longue, lorsqu’il se décide, sorti de cinq minutes, le re-voilà, au téléphone :

— Allô ! Tout est-il en ordre ?

D’un autre, les patrons supporteraient mal ces lubies. Ranquet est leur ami. Étudiants, ils ont nocé ensemble, ils se tutoient, ils s’appellent : « Louis » ou « Georges ». Deux noms pour les trois. On pourrait s’y tromper si quelquefois les choses ne se remettaient au point. Quand Georges-rédacteur fait une gaffe — Georges et Maurice-amis disparaissent : « Monsieur Siburd… Monsieur Dufour… Monsieur Ranquet ». Et on ne se tutoie plus.

— Plus souvent ! hurle ensuite Ranquet, que je resterai dans leur boîte : demain je démissionne.

Depuis des années, il démissionne, trois fois par jour.

Avec ses gros mollets, Ranquet a-t-il jamais roulé en bicyclette ? Cela n’est pas sûr, mais il s’y entend mieux que les coureurs dont c’est le métier. Au vélodrome, Ranquet, qui est là en journaliste, se mêle aux groupes en organisateur. Il discute, crie des ordres et, le départ donné, devient le plus sensible des spectateurs. Impartiaux, dans leur tribune, ses confrères enregistrent ce qu’ils voient. Emballé, Ranquet houspille les traînards, stimule ceux de tête et si, par hasard, son favori l’emporte, pousse autant de clameurs que les mille bouches du public toutes ensemble. Une fois, il y eut une Course de Six Jours. Pour tenir, les coureurs se groupent par deux et se relaient. Plus endurant, Ranquet tint bon, tout seul, avec sa copie pendant six jours et six nuits. Aux dernières heures, amaigri de cinq kilos, il trouva la force d’ameuter les populaires, parce qu’on infligeait, à son favori, quelques francs d’amende qui ne lui semblaient pas mérités. On cassa des banquettes.

Cette fois, les patrons intervinrent :

— Vous nous ridiculisez, Monsieur Ranquet. Vous n’irez plus aux vélodromes.

— Mais, Louis… Voyons, Georges…

— Non, Monsieur Ranquet.

Quant aux courses que le reporter suit en auto le long des routes, elles lui sont interdites aussi, parce qu’un jour, de sa voiture, où flottait la banderole de l’UPRÈME, Ranquet poussa des « Hardi ! Allez ! » si violents qu’un bougre de coureur ne sut plus où donner de la tête et l’envoya contre un arbre, où il resta pour mort.

C’est un autre qui va. Un « crétin » comme de juste. Et Ranquet qui serait si heureux de voir, seconde par seconde, ce que font ses cyclistes, doit se contenter de ce que le « crétin » lui en dicte, mot par mot, à travers un cornet, au bout d’un fil :

— Plus souvent, que je resterai dans cette boîte. Demain, je…

Sorti de ces rubriques, Ranquet raconte quelquefois des souvenirs.

— En ce temps, le journal n’allait pas fort. Petit format, quatre pages, pas de réclame. Je cherchais des Échos-Ville. Un dimanche, je passe devant un vélodrome, j’entre, et ma foi ! autant ça qu’autre chose, j’écris là-dessus dix lignes : c’était je ne sais quelle course.

Le lendemain : Drelin ! le petit téléphone :

— Ranquet, à la direction !

J’accours :

— Bonjour, Louis. Bonjour, Georges.

— Asseyez-vous, Monsieur Ranquet. Est-ce vous qui avez donné ça ?

— Oui, Louis : un petit compte rendu de vélodrome.

— Qui vous a donné l’ordre ?

— Personne, Georges. J’ai cru bien faire.

— Voyons, Monsieur Ranquet ! Nous sommes un journal sérieux. Nous négligeons le Sport. Nous n’abrutissons pas nos lecteurs. Laissons cela aux imbéciles.

— Ah ! bon.

Le dimanche suivant, il y avait course. Mais vous pensez, quel détour !

Le lendemain, drelin, le petit téléphone :

— Ranquet à la direction…

— Asseyez-vous… Monsieur Ranquet, hier on a couru au Vélodrome.

— Je ne sais pas, Louis.

— Voyons, Monsieur Ranquet. Une réunion si importante ! Pourquoi ne l’avoir pas signalée.

— Dame, Georges. Toi-même…

— Comprenez donc, Monsieur Ranquet ! Le Sport, c’est de l’information ! Nous la devons à nos lecteurs.

Les patrons pointaient-ils les chiffres de leur vente ? Ranquet le dira une autre fois, car voici le moment de vérifier ses épreuves à virgules ?

Toujours est-il que les dix lignes dont on ne voulait pas en sont devenues cent, cinq cents, mille, une page pleine. Et ces courses, « bonnes tout au plus pour les imbéciles » quand il en manque, l’UPRÈME, journal sérieux, en organise — pour en parler.

Depuis, les uns plus vite, les autres moins, les rédacteurs ont mordu au Sport. Personne n’y échappe, pas même Jean Lhair, chroniqueur politique, et ce pauvre Cerdagne, qui eut beau se défendre : « Je suis engagé pour les grandes interviews », passe deux après-midi sur sept à regarder comment des gens se lancent une balle que d’autres leur relancent.

Seuls, M. Sinet et moi, nous sommes de la vieille école. Même en deux lignes, du Sport nous n’en voulons pas :

— Pour toi, Ranquet.

Quelquefois, certains faits sont d’une attribution imprécise. Quand un aviateur se tue et que notre copie est rare :

— Une belle information, pensons-nous.

— C’est du Sport, réclame Ranquet.

Autour du mort, on se chamaille.