Mozilla.svg

Par la Révolution, la Paix/3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  II.
IV.  ►


III

L’OBJECTION DE CONSCIENCE
ET LA RÉVOLUTION


1. — CORRESPONDANCE AVEC RUNHAM BROWN,

au sujet de la déclaration de A. Einstein
sur le refus de service de guerre.


Février 1931.

H. Runham Brown, hon. secretary de War Résister’s International avait adressé, le 16 février 1931, à R. R. un questionnaire au sujet d’une récente déclaration de A. Einstein, à la « New History Society » de New-York, le 14 décembre 1930. Einstein suggérait deux méthodes, pour agir contre la guerre. La première était de refuser tout service militaire, toute part à la guerre, ou à la préparation de la guerre, — directe ou indirecte. Il prétendait que « si vous pouvez obtenir que les 2 % seulement des habitants de la terre déclarent, en temps de paix, qu’ils refuseront de se battre, vous tiendrez la solution des conflits internationaux ». Car… « on ne peut mettre en prison les 2 % de la population du globe, puisqu’il n’y a pas assez de place dans les prisons de toute la terre pour les y mettre ». — La deuxième proposition était de faire établir par la législation internationale la possibilité pour ceux qui se déclarent ouvertement contre la guerre, de faire en temps de paix un travail difficile, voire dangereux, soit pour leur propre pays, soit pour le bien de l’humanité.

Runham Brown demandait :

1o Partagez-vous la manière de voir de A. Einstein, quand il dit que le refus d’accepter aucun service de guerre constitue un moyen pratique d’abolir la guerre ?

2o Trouvez-vous que les hommes qui personnellement refusent ce service devraient rencontrer l’appui de tous ceux qui désirent mettre fin à la guerre ?

Romain Rolland répondit à Runham Brown (20 février 1931) :

C’est pour moi une obligation de conscience de refuser toute participation à la guerre, directe ou indirecte. Et j’ai d’autant plus de raisons d’approuver cette déclaration du professeur A. Einstein, que j’y ai toujours conformé ma vie, particulièrement pendant la guerre de 1914-1918.

Mais si vous portez la question, du plan de devoir moral sur le plan de l’utilité pratique, je pense que la manière de voir du professeur Einstein est très contestable. La guerre ne sera point abolie, par le fait que « 2 % des habitants de la terre refuseront de se battre ». Le professeur Einstein ne me paraît pas considérer que la guerre a évolué depuis 1914 et qu’elle évoluera encore. Elle s’achemine vers l’emploi de petites armées de techniciens, sachant manier des flottilles aériennes, munies de torpilles à gaz, virus, et autres engins de destruction massive. Dans ces conditions, il serait fort indifférent aux gouvernements que 2 ou 10 % de leur population refusassent le service armé ; et ils n’auraient même pas à les emprisonner : combattants et non-combattants seraient également soumis à l’arrosage meurtrier.

Il faut le dire nettement, sans illusions : Point d’autre moyen pratique d’abolir la guerre, promptement, que d’abolir le système actuel de société et de gouvernement, qui est générateur des guerres ! En pratique, les révolutionnaires ont raison : une révolution sociale est nécessaire. Et cette révolution doit être internationale, ou ne pas être.

Ce n’est point à dire que le principe de Non-Violence doive être abandonné. Gandhi a démontré au monde que l’action révolutionnaire la plus efficace peut être celle de la Non-acceptation sans violence. Mais pour que son efficacité soit réelle et puissante, il faut qu’elle soit, comme dans l’Inde, une action collective et énergiquement organisée. L’Europe n’en est encore, sur cette voie, qu’à l’A B C. Mais il n’est jamais trop tard pour apprendre ! Que l’Internationale des Résistants à la Guerre s’organise « militairement ! » (Pourquoi craindrais-je d’employer ce mot ? Le plus grand des combats est celui de la Non-violence.)

Quant aux refus personnels de service, par des individualités isolées, je les honore et je les approuve ; et il va de soi que nous devons, tous, les aider et les appuyer, dans la mesure de nos moyens. Avec cette réserve que ces refus doivent être motivés par des raisons de conscience et d’humanité désintéressées, — non par des considérations d’égoïsme et de peur : car si le souci de la conservation personnelle est un sentiment naturel et ne saurait être blâmé, il est insuffisant à opposer aux motifs d’intérêts généraux et d’idéalisme — vrai ou faux — que ne manque pas d’invoquer l’Ordre social et violent d’aujourd’hui, au nom de la communauté.

Mais si je crois — si même je suis certain — que ces grands sacrifices individuels des Résistants à la guerre qui refusent le service aujourd’hui seront féconds et que de leur exemple sortira un nouvel évangile et une humanité nourrie de ce pain et de ce vin (au sens de la Cène sanglante), je ne pense pas que ces transformations profondes de l’esprit du monde s’accomplissent avant quelques générations. On ne peut donc espérer qu’une telle action isolée, morcelée, puisse conjurer les guerres les plus prochaines, qui s’amassent à l’horizon. Pour parer à celles-ci, il faut des moyens plus rapides.

Nous en reparlerons, un autre jour. Pour aujourd’hui, je me limite aux bornes mêmes que m’ont posées vos deux questions.

R. R.



2. — SUR LA RÉSISTANCE PASSIVE[1].


Il faut avoir la foi, ou ne pas s’en mêler. Jamais je ne conseillerai à qui ne l’a point, de participer à un mouvement de Résistance passive, dans une heure où la guerre est déchaînée. Car il faut bien qu’il s’attende à être sacrifié.

Je trouve coupables gravement certains de vos chefs qui vous laissent des illusions sur ce point et vous leurrent de l’espoir que la guerre s’arrêtera devant des bras croisés. Elle s’arrêtera — oui ! — mais après qu’elle aura passé sur les corps de ceux qui lui barrent le chemin. Elle s’arrêtera devant le soulèvement de l’opinion du monde, provoqué par le sacrifice des Résistants passifs. C’est ce sacrifice seul qui peut annoncer — ou préparer — la victoire à venir de l’humanité, le salut des futures générations. Mais ce sacrifice ne pourra pas être évité.

Je vous demande pardon de dire des « vérités non plaisantes ». Mais je ne supporte pas le fade et dangereux optimisme qui mène aux pires déceptions. Il faut vouloir et oser, mais en regardant en face ce que l’on affronte. Aucun de vous ne doit être entraîné par surprise dans une croisade héroïque, où il a tout à risquer. Il faut, pour qu’il s’y décide, que sa vie lui soit d’un moindre prix que le salut du monde. Mieux vaut une petite phalange de Résistants passifs, prêts à tout subir et à tout vaincre moralement, qu’une troupe nombreuse et incertaine, qui lâcherait pied au premier choc et accuserait ses chefs de l’avoir abusée.

Quant aux aptitudes de notre Europe à la Résistance passive — (que j’appelle d’un nom plus énergique : la Non-Acceptation) — notre Europe les a prouvées depuis longtemps. Elle n’a pas attendu Tolstoï et Gandhi pour pratiquer cette doctrine — qui remonte aux premiers temps de la chrétienté d’Occident. À quelques heures de chez moi, dans le défilé de Saint-Maurice-en-Valais, au pied de la Dent du Midi, fut massacrée la Légion Thébaine, martyre de la Non-Violence chrétienne.

Tolstoï a eu en Europe une famille de précurseurs. Un des plus marquants fut, au xve siècle, le Hussite de Bohême, Peter Cheltschitzki. Son livre principal, Das Netz des Glaubens, a été récemment republié en allemand, avec une préface du président Masaryk.

Mais il y a plus : comment est-il possible d’oublier que l’héroïque Pologne de 1860 a signé de son sang l’Évangile de la Non-Violence, — les « Psaumes de l’avenir » de son grand poète Krasinsky ? En 1861, la population de Varsovie s’est laissée fusiller par les troupes de Gortchakoff, sans vouloir se défendre. En vain, Gortchakoff, exaspéré, leur criait : « Prenez des armes ! Battez-vous ! »

« Faut-il être meurtrier avec les meurtriers, criminel avec les criminels ? avait chanté Krasinski. Le monde nous crie : « À ce prix, à vous la puissance et la liberté ! Sinon, rien !… » Non, mon âme, non, pas avec ces armes ! Ô ma patrie, sois l’inflexible volonté et l’humble recueillement, sois le calme dans la tempête ; dans ton combat contre l’enfer de ce monde, sois cette force de calme et d’amour, devant laquelle l’enfer tout entier sera impuissant !… »

Gortchakoff ne survécut pas à la honte que lui causèrent ces massacres d’un peuple héros et martyr. Et le monde entier frémissait de la grandeur du sacrifice. Jamais la Pologne n’aurait ressuscité, sans la vénération que de tels exemples ont laissée au cœur de l’Europe.

Vous voyez que nous n’avons pas besoin d’aller en Asie pour y apprendre la Non-Acceptation. L’Europe a aussi ses Grandes Heures de la Résistance passive. Elle oublie son passé et son génie. Faites-les revivre !



3. — LETTRE À EDMOND PRIVAT
SUR LA RÉVOLUTION ET LA NON-VIOLENCE[2].


… Il y a quelques années, Gandhi fut sur le point de venir en Suisse. Il dépendait d’une réponse de moi qu’il se décidât : car il désirait me rencontrer. Et je le désirais aussi. — Et cependant, je l’en ai dissuadé. J’aurais voulu qu’il vînt dans l’intention déterminée de se mettre en contact avec la jeunesse « Non-résistante » d’Europe, de l’écouter, de la guider, et non pas seulement pour causer avec moi : car je ne me sentais pas digne de lui ; je ne me reconnaissais pas le droit de lui prendre même quelques jours de sa vie précieuse qui appartenait à son peuple et à l’humanité. — Et d’autre part, Gandhi n’était nullement tenté de confronter sa pensée avec celle d’une jeunesse européenne. La prudence de sa nature va pas à pas ; il pratique, sans la connaître, la sagesse du proverbe français : « Qui trop embrasse mal étreint » ; et il s’est toujours refusé à intervenir dans les problèmes d’Europe, avant que ceux de l’Inde soient réglés.

Il n’en reste pas moins qu’à cette époque déjà — et combien plus aujourd’hui ! — j’ai senti la nécessité indispensable de cette confrontation de Gandhi avec l’Europe[3]. Et aujourd’hui, je me jugerais plus autorisé à en discuter avec Gandhi.

La doctrine de foi et d’action de Gandhi est sainte. Et elle a démontré son efficacité dans l’Inde. Mais elle n’est pas un « Absolu ». (Lui-même ne le croit pas ; je vous rappelle ce qu’il a écrit du caractère toujours relatif de ses expériences, même de celles qui lui tiennent le plus au cœur.) Et l’Inde non plus n’est pas un « Absolu ». La grande question aujourd’hui pour nous tous, chercheurs sincères de la vérité, est de déterminer la valeur pratique, pour l’Europe, de l’expérimentation indienne.

Le fond de la foi demeure, pour moi, intangible. Il est : « AmourAmor Caritas », — non pas abstrait ou sentimental, mais actif, — l’action pour le bien des autres êtres, et l’apport de son être propre au service de la communauté. — L’Ahimsa[4] en est une des plus sublimes expressions. Et la Non-Acceptation de Gandhi, sa Résistance Civile organisée, en est actuellement la plus belle forme tactique, proposée à l’humanité.

Reste à savoir si elle répond aux exigences de l’action présente en Europe, et — d’une façon générale — dans tout pays qui ne s’y trouve pas adapté de nature, comme l’Inde, par des conditions spéciales de pensée religieuse et de vie sociale millénaire. Je pose ici la question, je ne préjuge pas des réponses.

Je voudrais qu’il fût possible qu’au prochain Congrès international de la Non-Résistance (ce mot déplorable, que je voudrais pouvoir effacer de nos cerveaux ! mais il y a laissé sa trace, même quand notre pensée proteste et crie tout le contraire : « Résistance de l’âme, jusqu’au bout ! » ), je voudrais qu’à ce Congrès il fût possible de faire intervenir Gandhi, et que le problème pût être discuté à fond. Mais je crains bien que l’obsession de la question politique indienne, la fatigue de Gandhi et sa répugnance instinctive à aborder les problèmes européens, ne s’opposent à la réalisation de mon vœu.

Et pourtant ! Et pourtant !… Même pour Gandhi, qu’il serait utile d’élargir, en ce moment, son horizon ! Ce qu’il a récemment publié, au sujet de la question des classes et de la lutte prolétarienne, montre qu’il ignore presque tout de la nouvelle phase où s’est engagée la marche sanglante du monde. Sa vue reste bornée à une inégalité des classes patriarcale qui n’exclut pas la bonhomie fraternelle ; et le capitalisme lui apparaît sous la figure de ses grands filateurs d’Ahmedabad, bonnes gens et pieux (à ce qu’il croit), susceptibles d’être touchés par sa parole, et qui restent en contact avec leurs ouvriers[5]. Il n’a pas eu affaire à la Puissance nouvelle, à l’Argent sans figure et sans cœur, aux sociétés anonymes, aux Consortiums internationaux, aux monstres aveugles, bien plus terribles que cette « Machine », contre laquelle Tagore et Gandhi ont décoché tant de flèches inutiles : car l’Argent est la Machine invisible. Et c’est elle qui commande aujourd’hui les États et l’opinion. La tactique peut-elle être la même à l’égard d’un tyran, si féroce soit-il, ou de quelques centaines de petits rois (ministres et représentants d’une nation), ou même d’un peuple de chair et de sang — et à l’égard de ces forces sans visage, sans nom, sans plus rien qui reste humain ?

Et d’autre part, que de problèmes comporte l’application de la Non-Violence absolue ! Son application personnelle (j’entends, pour notre part, individuelle et à nos dépens) n’est que la moindre face de la question. Il n’est pas bien difficile en somme, pour des hommes de notre sorte, de se sacrifier à ce que l’on croit vrai ! Mais y sacrifier les autres ? N’est-ce que par la violence qu’on les sacrifie ? Et la Non-violence n’implique-t-elle pas, d’avance, des milliers de sacrifices ? Non pour les « voulants », pour les « conscients » ! Mais ceux qui n’ont pas été consultés, les inconscients, les « innocents » ? Je pense aux trois petites filles de Upton Sinclair (à la fin du roman : Oil), que des brutes au service du capitalisme ont plongées dans la cuve au café bouillant… Si vous aviez été là, qu’auriez-vous fait ? Et que feriez-vous en prévision de la prochaine visite d’une expédition « punitive » de cette sorte, ou de celles des Chemises Noires en Italie ? Il faut pourtant que les Non-Violents d’Europe soient en possession d’une doctrine ferme, mais établie après avoir été consciencieusement discutée et expérimentée, — pour les cruelles éventualités des années de grande mêlée, qui sont le défilé fatal par où la marche de l’humanité doit passer ! S’ils se laissent prendre au dépourvu, ils sombreront dans les abîmes du désespoir, ou bien découragé, ou bien féroce à son tour. Il ne faut rien laisser au hasard.

Vous comprendrez peut-être maintenant que j’aie cru nécessaire de pousser mon cri d’alarme, pour réveiller les « Non-violents » trop quiets ! — Ajouterai-je que, depuis dix ans, une répugnance m’est peu à peu montée au cœur, en face de tels amis intellectuels français, que je voyais se contenter trop aisément de leur confortable attitude « non-violente », et protestant négligemment du bout des lèvres, par signatures au bout d’inoffensives adresses dans les journaux, sans compromettre rien de leur paisible situation bourgeoise ! — Bien qu’incapable, pour mon compte, de tremper mes mains dans la violence, combien l’attitude d’un Lénine, risquant sa vie et l’infamie ou les malédictions, pour arracher à leur enfer des millions d’opprimés, m’a paru — en face de celle des Pharisiens aux mains blanches — non seulement plus virile, mais même plus véritablement aimante et conforme à la loi intérieure du sacrifice pour le service de l’humanité ! S’il s’est trompé, ce n’est pas son cœur, c’est son esprit qui s’est trompé. Mais cet esprit se trouvait en face de l’action immédiate. Il fallait agir. Ne pas agir, c’était encore agir, (comme l’a démontré Krylenko aux milliers d’ouvriers de Pétrograd, dans les journées d’Octobre — voyez le beau livre de John Reed)[6] : car c’était laisser agir le pire. Ce que réclame l’heure présente, c’est le mot d’ordre pour l’action. Rassemblez-vous, pour le discuter ! Il faut d’abord le bien connaître et se mettre d’accord, pour le donner.



4. — LETTRE À E. BAUCHET[7], SUR LES OBJECTEURS DE CONSCIENCE, LA RÉVOLUTION ET LA GUERRE.


… Je vous remercie de votre lettre… Je répondrai sur les divers points qui me semblent sujets à conteste :

1o Vous dites « qu’il y a deux guerres à envisager : la guerre que se font les peuples, au profit de leurs maîtres, et la guerre que les peuples font ou feront aux maîtres, à leur propre profit ».

Il n’y a pas deux guerres, seulement. Il y a une troisième guerre ; et c’est peut-être la plus redoutable d’aujourd’hui : celle que les maîtres feront aux peuples. Ils la font déjà, en Allemagne, en Italie, dans tous les pays où s’introduisent les fascismes, toujours financés par les Banques et par les Forges. La Révolution a perdu l’initiative. L’ennemi, qui sait exactement les dangers, a pris les devants. Il écrase et veut écraser la Révolution, dans l’œuf. Voilà le fait.

2o Vous demandez ce qu’il faut dire aux « pâtes molles » ? Et vous ajoutez qu’ « en leur disant que pour combattre la guerre, il faut d’abord combattre le capitalisme, ils ne suivront pas ». — Il faut leur dire que le capitalisme va les combattre, ou se servir d’eux pour son combat. — Quand vous espérez « les contaminer à la Paix, en tâchant que leur résistance active ou passive empêche le mal immédiat : la guerre », vous ne pensez pas que « les forces de l’or et des forges » se servent et se serviront des « pâtes molles », pour anéantir ou laisser anéantir d’abord les révoltés conscients. Le premier acte dans ce sens a été l’assassinat, nullement fortuit, du bon Jaurès. (À défaut du Villain fanatisé, vingt autres Villain se seraient trouvés, — auraient été trouvés). Mussolini, Goering, Hitler, commencent par écraser, indifféremment, les communistes et les pacifistes, Einstein lui-même doit s’expatrier : il n’est pas à l’abri de l’assassinat.

Quand donc vous assignez à la L.I.C.P, « pour plateforme de rassemblement, la seule guerre de nation à nation », vous oubliez que la guerre de nation à nation ne se fera plus qu’après élimination préalable des éléments énergiques qui s’y opposent. Déjà, en 1914, vous savez que l’Intérieur avait, en France, sur ses carnets, la liste de tous ceux que l’on devait mettre à l’ombre, et que seule leur acceptation de la guerre (promise d’avance), a dispensé l’État de cette mesure prévue. Mais en 1914, les mœurs, plus douces, n’envisageaient que la prison. Vingt ans de sauvagerie déchaînée ont amené les États fascistes à dresser des listes d’égorgements. Laisserez-vous faire ? — Et vous-même, si vous n’êtes pas de la première liste, vous serez de la deuxième liste d’égorgés.

3o Vous écrivez : « Gandhi a prouvé que la Non-violence ne permettait pas à la violence de s’exercer. » — Qu’entendez-vous par la violence ? Celle de l’ennemi ? Elle s’exerce, et sauvagement, sur les masses de la non-violence indienne, — particulièrement dans les campagnes, et dans les provinces écartées, qu’un état de siège bloque du reste du monde et des indiscrétions de la presse, (comme dans la province-frontière du Nord-Ouest, Peshavar).

Edmond Privat, qui a parcouru l’Inde, après l’emprisonnement de Gandhi, m’a dit qu’une des pires tristesses est de voir que, par ses sévices et son régime d’ignobles prisons, l’Empire aura ruiné la santé et les forces physiques de toute une génération, la plus belle, la plus idéaliste qui ait jamais été. — Naturellement, Gandhi lui-même et ses plus proches sont épargnés[8], comme l’était Tolstoï sous les tsars persécuteurs des Tolstoïens. (Et cependant, il s’en faut que les Anglais soient des plus cruels parmi les oppresseurs. Ils sont, de beaucoup, les plus modérés, à l’heure actuelle.)

Entendez-vous par la violence que Gandhi empêche de s’exercer, celle de l’Inde ? — Connaissez bien la situation ! Gandhi n’a jamais imposé la Non-Violence à l’Inde. Il a son armée du Satyagraha, dont il est le chef, le guide spirituel absolu : à cette armée, il impose sa loi morale. Et le Congrès National de toute l’Inde, dont la majorité n’est pas non-violente, a autorisé Gandhi à faire la grande expérience, en s’engageant à s’y associer, pour un temps, — et jusqu’à la preuve que l’expérience produit ou non les résultats annoncés par Gandhi. Si elle ne les produit pas, le Congrès et Gandhi reprennent, chacun, leur liberté. Gandhi se retire de l’action politique[9], en gardant pour lui et pour ses disciples sa loi ; et le Congrès recourt à d’autres armes. — L’expérience n’est donc pas faite. Elle se fait, sous nos yeux. Et elle se fait dans des conditions privilégiées, avec un chef et avec un peuple immenses, pénétrés, depuis des siècles, de la doctrine de l’Ahimsâ (la Non-Violence). — Nous sommes loin de compte, en Europe. Quelles sont les chances de réussite d’un mouvement de Résistance non-violente, en Europe ? Examinez-les ! Stratégiquement, je les juge extrêmement faibles, à l’heure présente.

4o Vous craignez que si des Non-violents se trouvaient mêlés à un mouvement où participeraient des éléments prêts à la violence, « les Non-violents joueraient, à leur insu, le rôle d’agents provocateurs, en donnant à la répression l’occasion de les assassiner lâchement. Et cela, il ne le faut pas. » — Qu’il ne le faille pas, ou qu’il le faille, n’en doutez pas, cher Bauchet ! Vous serez assassinés, — à moins de passer à l’ennemi (et il n’est pas sûr que même ce ralliement tardif ou cette résignation suffisent à apaiser les furieux que nous fabriquent les fascismes).

Que les Non-Violents et les Violents forment deux armées distinctes, — oui, d’accord ! Mais alliées et coordonnées. Ou elles périront. Et la plus faible, numériquement, les Non-Violents, avant l’autre.

Mettez-vous bien dans les yeux, que Non-Violents et Violents n’ont pas affaire à deux ennemis. L’ennemi est le même pour les deux. Et il ne s’agit même plus de l’attaquer, à l’avance. L’initiative est — sera — prise par l’ennemi. Il s’agit de votre défense. Vous avez le choix : ou de vous laissez écraser isolément, les mains pures, mais sans aider les autres combattants, — ou d’accepter leur alliance (comme vous l’avez acceptée, lors du récent meeting d’Alfort ou de Suresnes, où les communistes se sont faits les gardes du corps des objecteurs de conscience).

Dans tous mes conseils d’aujourd’hui, je suis obligé d’envisager la « troisième guerre » : car elle est là, — elle vient.

Stratégiquement parlant, quelles plus grandes chances a d’agir l’objecteur de conscience, dans la guerre qui va venir ? — En organisant le Refus collectif, surtout dans les organismes de guerre capitaliste-industrielle et nationale (le « national » étant appelé à servir, de plus en plus, d’étiquette aux intérêts du capitalisme industriel) : grèves d’arsenaux, d’usines et de transports.

Ne craignez pas trop d’être ou de paraître « complices » de la Révolution ! Quoi que vous fassiez, vous savez bien que vous serez taxés de l’être. Les pacifistes, les internationalistes, sont couramment appelés bolchéviks par les partis de réaction. Vous venez de voir interdire en Suisse une conférence de Pioch contre la guerre. La Confédération Helvétique n’est pas plus tendre pour Gandhi que pour Staline. L’objection de conscience est, dès à présent, pour elle, une complice de Moscou.

Vous avez, vous, objecteurs, deux actions à distinguer :

1o Votre conscience, votre « âme » à sauver ;

2o Votre communauté à sauver, ou à protéger.

Je souhaiterais que vous ne vous contentiez pas de la première. Gandhi unit les deux préoccupations. Il ne voudrait pas sauver son âme, aux dépens de la communauté. Il a pour exemple ce Bôddhisatvâ, qui se refuse au Salut, avant d’y avoir conduit les autres hommes, et qui retourne indéfiniment à eux, pour porter avec eux leurs épreuves. Ne vous retirez jamais du combat !

R. R.

Cette lettre a pour complément la réplique suivante à une lettre de Georges Pioch, président de la Ligue internationale des Combattants de la Paix :


5. — LETTRE À GEORGES PIOCH,

Président de la Ligue Internationale des Combattants de la Paix[10].


Laissons les discussions sur les principes ! Nous savons trop ce que, des plus beaux mots : « République », « Europe », « Internationale », ont fait les flibustiers du parlementarisme, les charlatans de Pan-Europe et « l’Internationale sanglante des armements » ! Ajoutons-y le dernier coup : la Paix d’Europe, portée au bec crochu de ce gros pigeon noir, pattu, ventru : Mussolini !

Regardons les faits :

À cette heure précise, le grand ennemi et l’agresseur est le Fascisme. Il menace d’écraser, à bref délai, toutes les libertés, en tous les pays, où il sait s’adapter aux formes les plus diverses.

Notre premier devoir est de nous coaliser contre lui. Quand je parle d’« union » entre non-violents et violents, j’exprime un vœu. Mais si, pour une raison ou pour une autre, cette « union » ne peut être réalisée, il n’en reste pas moins que tous les adversaires du fascisme : « non-violents, objecteurs, prolétariat armé », ont le devoir de s’y opposer, chacun des groupes au moyen des armes propres dont il dispose. Et l’intérêt bien entendu de tous les groupes serait de conjuguer leurs efforts.

2. Vous me demandez où « le prolétariat armé » trouvera les moyens de s’armer. C’est affaire à lui, et je n’ai pas à le chicaner sur les moyens. Si, pour ma part, je pratique le Refus Gandhiste, je n’ai pas à discuter l’organisation de la Révolte armée de mes amis les communistes. Je leur reconnais plein droit de s’organiser, selon leur tactique propre, en vue du grand combat général que nous sommes appelés à livrer contre toutes les forces unies de la Réaction armée.

3. Votre argument qu’une révolte armée serait « un romantisme d’insurrection », vouée à l’écrasement, est pernicieux. — En premier lieu, nul ne peut prophétiser les chances exactes d’une telle révolte ; et j’ai toutes raisons de penser aujourd’hui, d’après les renseignements recueillis, que si la social-démocratie et les communistes d’Allemagne, soit unis, soit même séparés, avaient pris l’initiative de l’action armée, le Hitlérisme eût eu beaucoup de mal à s’installer : car il était, en fait, dans l’ignorance presque complète des moyens d’action de ses adversaires ; — (et à l’heure qu’il est, la poignée de communistes, qui ont tenu, peuvent se dérober à ses recherches, et publier clandestinement leurs braves appels et leur Rote Fahne clandestine).

Mais il faut oser dire davantage : — Quand on prétend transformer un monde, on ne doit pas s’attendre à la victoire, du premier coup. Ce qui importe, c’est que le combat — victoire ou défaite — en impose aux adversaires et qu’il permette aux partisans de se compter, non seulement numériquement, mais, ce qui est beaucoup plus important, — moralement. Il est des défaites du prolétariat qui ont été des victoires : car elles ont été des étapes vers la victoire. Telles, la Commune de 1871 et la Révolution de 1905, sans lesquelles Octobre 1917 n’eût point vaincu. — Mais la défaite des défaites — l’ignominie — est le renoncement, l’abdication, l’aplatissement des Otto Wels, des Noske, de la social-démocratie et des syndicats de l’Allemagne, sous la cravache de von Papen et sous la trique de Goering.

4. Autre question : — L’intervention présumée de l’U. R. S. S.

Elle me paraît très peu probable, à l’heure actuelle, car elle est contraire aux nécessités de la construction soviétique et aux directives du parti Stalinien : (chacun sait que c’est là un de ses profonds dissentiments avec l’opposition trotskiste).

Mais si pourtant la force des choses obligeait à un conflit armé entre l’U.R.S.S. et quelque Sainte-Alliance fasciste, pas un instant le doute n’est permis sur le parti que nous aurions à prendre. Moi, en tout cas, je n’hésite pas : je me range aux côtés de l’U.R.S.S., qui représente l’unique bastion du nouveau monde du Travail, organisant ses destinées. Et je dis à ceux qui m’écoutent : « Défendez-la par tous les moyens dont vous disposez, — les uns, par les armes, — les autres, par le Refus de conscience ! » Même si l’U.R.S.S. ne représente pas pour tous ceux des nôtres l’idéal qu’ils conçoivent, — son ennemi mortel est notre ennemi mortel, à tous. L’action nous impose à tous l’alliance contre l’ennemi commun.

5. Non, je ne dis pas avec Bertrand Russell : — « Tout vaut mieux que la guerre. » Rappelez-vous la devise de Spinoza, qui est en tête de mon livre : « Mère et Fils »[11], et que vous avez souvent citée :

Pax enim non belli privatio,
Sed virtus est, quæ ex animi fortitudine oritur.

(La paix n’est pas l’absence de guerre, mais la vertu qui naît de la vaillance de l’esprit.)

Le pire des maux est l’avilissement, le reniement d’un homme ou d’un peuple : c’est le néant, — c’est la fosse.

6. Mais autre chose (ne confondons pas !) est la guerre dite « de délivrance », qui prétend porter par les armes la liberté chez un autre peuple, incapable par lui seul de la défendre ou de l’imposer. L’expérience de l’histoire nous donne à craindre que de telles guerres manquent leur but. Elles dispensent le peuple secouru de l’héroïsme nécessaire qui seul lui donnera, par ses propres sacrifices, le droit à la liberté ; et elles disposent le peuple secoureur à la mentalité d’impérialisme napoléonien.

Point question de cela, quand il s’agit de l’U.R.S.S. ! Sa liberté, elle l’a conquise elle-même, elle seule, contre la coalition de tous les gouvernements d’Europe, — y compris le nôtre. Elle est le plus grand exemple d’« animi fortitudo ». Si, quelque jour, nous avons à nous ranger à ses côtés, ne disons pas que nous la défendons ! C’est nous que nous défendrons, en elle.

R. R.



6. — LETTRE À ANDRÉ BERTHET,
SUR LA NON-VIOLENCE ET LA RÉVOLUTION.


16 décembre 1933.

J’ai répondu, maintes fois, à des questions comme la vôtre, — notamment dans mon Adieu au Passé (de la Revue : Europe, 15 juin 1931), dans mes messages au Congrès international d’Amsterdam, en août 1932, et au Congrès national de la Ligue des Combattants de la Paix, l’année dernière. Il ne se passe guère de mois où je ne précise ma pensée, dans des articles de journaux ou dans des lettres à des amis. Je vous engage à lire les deux derniers volumes, qui viennent de paraître, de L’Âme Enchantée (l’Annonciatrice : deuxième partie, l’Enfantement), où l’évolution de mes deux héros, Marc et Annette Rivière, commente la mienne.

Je n’ai jamais conçu la « Non-Violence » que comme la plus intrépide des « Non-Acceptations » de l’esprit. J’oppose la mienne à toutes les forces menaçantes du Fascisme, qui sont suspendues actuellement sur le monde. Je n’admets point qu’on se retire du combat.

Ce combat, ce n’est point sur le terrain nationaliste que je le livre. J’ai dépassé, depuis longtemps, l’étape des nations ; et sur ce plan, il n’est point de solution, c’est la mêlée éternelle des orgueils de peuples, de races, ou de civilisations : elle n’aboutit qu’à la mutuelle destruction. C’est au-dessus de cette mêlée que je me suis tenu en 1914, et que je me tiendrai, jusqu’à la mort.

Le vrai combat, le seul qui soit fécond et nécessaire, c’est sur le plan international qu’il doit se livrer. Je participe à tous les efforts, à tous les espoirs, à toutes les souffrances de ceux qui travaillent à renverser le vieux monde capitaliste et impérialiste, avec son armature de préjugés nationaux, moraux et sociaux, — pour édifier un ordre nouveau. Je donne la main à la Révolution prolétarienne, où qu’elle travaille, où qu’elle combatte, dans le monde. Et, comme je l’ai répété obstinément, au Congrès d’Amsterdam et à celui des Combattants de la Paix, j’appelle à s’allier pour ce combat d’où dépendent les destins de l’humanité, toutes les forces et de la non-violence et de la violence organisée.

Contre le fascisme en Allemagne et en Italie, je soutiendrai toujours la Révolution allemande et italienne, — de même que, si le fascisme voulait s’implanter en France, je me joindrais, dans la mesure de mes forces, aux forces Révolutionnaires. Ce n’est que par le bloc de toutes les forces Révolutionnaires — (et j’y comprends les forces organisées de la non-violence, grèves générales, etc., aussi bien que l’armée du prolétariat avec ses alliés intellectuels) — qu’on pourra opposer une digue efficace à la poussée du Fascisme et le refouler.

J’honore les objecteurs de conscience individuels, qui, au sacrifice de leur vie, donnent l’exemple du Refus héroïque à l’injustice. Mais si leur exemple, si leur martyre peut féconder l’avenir, pour le présent ils ne sauvent que leur conscience : ce n’est pas assez ! Il faut sauver aussi les autres, les milliers d’autres, il faut sauver vos frères et vos fils, que la plus brutale, la plus sauvage des Réactions asservirait, peut-être pour des siècles. Car, il ne faut pas vous y tromper — vous êtes en ce moment, vous et vos fils, sous le talon levé — « le Talon de Fer » (relisez la prophétique « Anticipation » de Jack London !)

Résistants de toutes les formations d’esprit et de partis — (je dirais presque : de toutes les « confessions ») — Résistants à la Réaction, non-violents et violents, — organisez-vous !

R. R.



7. — LETTRE À REGINALD A. REYNOLDS,

Secrétaire général du « No More War Movement » Britannique[12].


Il est grand temps de sortir de l’idéologie stérile. La question ne se pose pas, dans le monde de l’action, entre la Non-Violence absolue et la Violence absolue, — mais entre le plus ou moins de violence exercée sur les faits et sur les hommes. Même le « Satyagraha » des Indes n’est pas exempt d’une violence latente, dont les effets ne sont pas moins redoutables que ceux d’un combat par les armes, car le grand Refus de tout un peuple fait la machine pneumatique : il pompe l’air qui fait vivre l’adversaire.

J’ajoute que ceux qui comme vous, Reginald A. Reynolds, connaissent de près Gandhi, ont pu suivre, lors des discussions qui se sont exprimées, dans « Young India », peu avant « la campagne du sel », l’évolution de la pensée agissante du Mahâtmâ. Il y a une dizaine d’années encore, il avait suspendu tout son mouvement, parce qu’à Chauri-Chaura s’étaient produits quelques actes de violence. Et, sur le point de déclencher sa nouvelle campagne, comme on lui faisait redouter qu’il ne se reproduisît un nouveau Chauri-Chaura, il passa outre, disant qu’il espérait, avec des troupes mieux organisées, éviter maintenant ces violences, mais que si celles-ci se produisaient, elles n’arrêteraient pas son action : car il avait conscience qu’elles seraient un moindre mal, une moindre violence que la violence qui éclaterait, si lui et les siens n’agissaient point : s’ils s’abstenaient, ils laisseraient le champ libre aux forces sauvages inorganisées.

Il faut oser voir virilement les nécessités de l’action et les conséquences des décisions que l’on a prises. Si l’on veut effectivement lutter contre la guerre, il est tout à fait insuffisant qu’une élite de consciences se refuse individuellement à la guerre. Dès le premier pas que l’on est amené à faire dans l’action, on doit en venir fatalement à la contrainte qu’il faut exercer sur les industries de guerre et sur leurs immenses ramifications. Il faut briser la guerre, en lui brisant les quatre membres, — bras et jambes. On ne peut le faire sans le concours et les grandes grèves des ouvriers des usines, des docks et des transports. Or, en temps de guerre, ils sont immédiatement mobilisés. Leur refus constitue donc une révolte militaire, qui tombe sous le coup des plus impitoyables répressions. — Nourrissez-vous l’illusion que ces peuples d’ouvriers se laisseront broyer sans résistance ? En admettant qu’un idéal religieux prétendît qu’ils se laissassent massacrer, les bras croisés, comme l’antique Légion Thébaine, qui de vous se sent de taille à leur infuser cette foi d’héroïque immolation ? Prêchez-la leur, si vous pouvez, et partagez leur sort ! Mais si vous parveniez à la répandre parmi une minorité de croyants, prétendez-vous que les millions d’autres ne répondent pas à la violence par la violence, et oseriez-vous les désavouer ? En ce cas, il est plus loyal de ne jamais déclencher ces mouvements de grève et de refus collectif : car, une fois déclenchés, il en faudra subir les conséquences ; et, que vous les ayez ou non voulues, vous en devrez porter les responsabilités, ainsi que Gandhi l’a toujours fait.

De deux choses l’une : ou dites que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde, retirez-vous de l’action, résignez-vous, — ou, si vous êtes résolus à faire entrer le royaume de Dieu dans ce monde, acceptez les nécessités de l’action !

La guerre est l’hydre qui menace aujourd’hui l’existence même de l’humanité. Le combat mondial contre la guerre est la nécessité sociale la plus urgente. Nul homme honnête et énergique ne peut s’y refuser. Mais ce combat ne saurait être efficacement livré qu’avec le concours d’éléments diversement évolués, — des non-violents et des violents. Il faut tâcher de les organiser. Que les plus évolués s’efforcent de guider les autres ! Mais tous, ayons la virilité de porter franchement les responsabilités du combat commun contre l’ennemi de toute la civilisation. Nous sommes tenus de faire l’alliance de tous les groupements, sincères et vaillants, qui sont prêts à se sacrifier en combattant, pour le salut de l’humanité.



8. — L’OBJECTION DE CONSCIENCE DOIT ÊTRE,
NON INDIVIDUALISTE ET LIBERTAIRE, MAIS SOCIALE.

(Pour la libération de l’Objecteur de conscience, Eugène Guillot[13].)


Ami de Tolstoï et de Gandhi, j’ai toujours soutenu le droit sacré à l’objection de conscience. Il va donc de soi que je demande que ce droit soit respecté en Eugène Guillot et que celui-ci soit libéré du service militaire.

Mais la rédaction de votre protestation ne me satisfait point, et je ne puis la signer sous cette forme. Il serait trop long de relever ici tous les passages qui m’en paraissent discutables. Je note seulement celui-ci, dans une lettre de Guillot : « Étant libertaire, je ne conçois pas l’idée de Patrie ; et partant, je n’ai donc rien à défendre que moi-même. »

Je n’admets pas cette conséquence ou cette alternative. Qu’on accepte ou non l’idée de Patrie, un homme n’est jamais seul, et il doit tenir compte de la communauté. Son objection de conscience ne vaut pas pour lui seul, mais pour la communauté, et c’est elle qu’il défend, en défendant sa propre conscience.

Il est d’une extrême maladresse de donner à une revendication hautement sociale la forme d’une défense strictement individuelle. Et si telle est la thèse du libertarisme, je ne puis l’accepter.

Je crois que c’est également une erreur grave de tactique et de pensée, de donner à l’objection de conscience le caractère simplement négatif du refus de service. Elle n’aura tout son sens et sa force sociale que quand on y ajoutera le complément positif, indispensable, d’une volonté de servir la communauté, par des moyens plus humains, plus intelligents et plus élevés que par le service militaire, qui devient un non-sens absurde et meurtrier. Je voudrais qu’à l’exemple de ce qui est tenté dans d’autres pays, et particulièrement en Suisse, sous l’impulsion de Pierre Cérésole, les objecteurs étudiassent les formes d’un Service Civil national et international, absolument indépendant de la guerre, et apportant son aide à la communauté, dans les calamités sociales : épidémies, inondations, travaux d’assainissement, etc. Ma pensée est que chacun de nous doit un service social à la communauté humaine, et que ce service social, ce service pour la vie et pour le bien de tous, non pour la mort et pour la ruine, doit se substituer aux formes surannées et sanglantes de l’armée. — J’ai exprimé cette façon de voir, dans une lettre à Marianne Rauze, que celle-ci a publiée dans son volume : L’Anti-Guerre, en 1923.

  1. Lettre du 14 juillet 1930 à un des jeunes organisateurs français du « septième camp d’amitié internationale », à Chevreuse. Ces sévères avertissements étaient provoqués par le criminel illusionnisme dont certains chefs de la Non-Résistance Européenne caressaient et leurraient ces jeunes gens.
  2. 5 mai 1931.
  3. Depuis, cette confrontation a eu lieu, et Gandhi est venu me voir à Villeneuve (décembre 1931). Mais il s’est refusé à juger des affaires d’Europe. Il n’avait point d’ailleurs le temps de les étudier. La situation dans l’Inde exigeait toute son attention. Il s’est contenté d’exposer sa doctrine morale, dans des conférences à Londres, Paris, Lausanne et Genève.
  4. « Non-Violence ». Un des plus anciens principes de la religion hindoue.
  5. Depuis ce temps, la situation paraît s’être un peu modifiée. Et Gandhi semble avoir approuvé des grèves d’ouvriers d’Ahmedabad contre leurs patrons (1935). Mais il continue de buter contre le socialisme. Il se refuse, non seulement à l’accepter, mais à l’étudier. (Adresse au Congrès de Bombay, septembre 1934.) Sa volonté de conciliation, qui est un trait essentiel de sa nature, le tient flottant entre les partis, à l’heure où l’action nécessaire exige qu’on prenne parti : car toute hésitation à le faire tourne fatalement, dans le conflit social, au profit des exploiteurs contre les exploités. Au fond, cette attitude de Gandhi entre les partis procède de son Credo profond en la Non-violence, qui lui-même suppose une conception religieuse. Si pure que soit celle-ci, elle gêne la liberté de sa vision. L’expérience sociale est toujours ouverte, toujours en cours. Elle ne saurait être subordonnée à aucune préférence du sentiment, à aucun Credo. Si Gandhi ne parvient pas à se dégager de cette emprise du passé, qui retarde sa marche, il perdra inévitablement la direction du grand mouvement Indien, qui déjà commence à le dépasser. [Note de 1935.]
  6. « Dix jours qui ébranlèrent le monde. »
  7. Secrétaire général du Comité d’organisation du Congrès de la Ligue Internationale des Combattants de la Paix. Cette lettre est du 18 mars 1933.
  8. Mais non le chef le plus redouté, pour son intelligence de l’action politique et pour son caractère : Jawaharlal Nehru, implacablement retenu en prison.
  9. C’est ce qu’il a fait, le 30 octobre 1934.
  10. 13 avril 1933.
  11. Troisième volume de l’Âme Enchantée.
  12. 12 juillet 1933.
  13. 8 janvier 1930. Réponse à un groupement d’antimilitaristes et de libertaires français.