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Paris-Éros. Deuxième série, Les métalliques/05

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(alias Auguste Dumont)
Le Courrier Littéraire de la Presse (p. 65-73).
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V


La comédie de la séparation. — Nouvelles accordailles. — Un secrétaire de grande dame. — Les petits bénéfices du métier. — Les belles relations. — Le chambardement de lord Crowfield. — Un chevalier sans reproche.


Autant aurait-il valu de tenter de dompter le vent que la duchesse de Rascogne ; Agénor Blanqhu venait d’en faire la douleureuse épreuve.

Ses châteaux s’en allaient à vau-l’eau l’un après l’autre, et il restait le cocher humilié comme devant, car le matin, après les savantes évolutions érotiques de la nuit, sa maîtresse l’avait traité avec plus de hauteur encore.

Il se demandait ce qu’il pourrait bien encore tenter pour assouplir la mondaine.

Il était resté longtemps en méditation, assis sur son humble couchette, se frottant de temps en temps le bas des reins d’un air désolé.

— La sacrée garce a tous les diables dans le corps, se disait-il. J’ai beau combiner des plans, c’est toujours moi qui écope… Si cependant ses changements d’humeur à mon égard n’étaient qu’un truc pour mieux me tenir à l’attache !

Il avait deviné juste, il tenait maintenant à la peau de la grande dame qui aurait été navrée de le perdre.

Cette dernière réflexion décida d’un nouveau manège du beau cocher.

Huit jours après, le temps de prendre ses dispositions, il se fit remplacer par le cocher en second pour conduire la duchesse à un bal à l’ambassade d’Angleterre, prétextant une forte migraine.

À son retour, sa maîtresse le trouva dans sa chambre, assis près de la cheminée.

Elle ne le reconnut pas tout d’abord, tant il paraissait homme du monde dans le costume qu’il s’était fait faire chez un des meilleurs tailleurs de la fashion. Mais lorsqu’il se fut levé pour la saluer, elle jeta un petit cri de surprise émerveillé.

— C’est grand genre, cela, mon cher Agénor, je suis contente de vous, lui dit-elle en lui tendant la main.

— Hélas ! Madame la duchesse, je suis loin d’être aussi satisfait que vous, répondit l’ex-clerc qui s’était fait un visage d’enterrement.

— Je comprends, vous êtes malade. Si cela est nécessaire, nous remiserons pendant quelque temps.

— Ce n’est pas ce que j’ai à vous dire.

— Expliquez-vous, je vous écoute, répliqua la duchesse en prenant un fauteuil et faisant signe au beau cocher de s’asseoir.

— Madame la duchesse…

— Appelez-moi Isabelle, je vous l’ai permis.

— Eh bien ! ma chère Isabelle, le moment de parler est venu.

— Parfait ! cela devient dramatique… Après ?

L’ex-clerc s’était levé solennel :

— Isabelle de Rascogne, je suis Agénor de Blanqhu. Mes ancêtres ont porté l’hermine, fit-il d’un ton sépulcral.

— Vous me l’avez déjà dit.

— Oui, mais j’ai encore à vous dire que je ne suis pas ce que je parais.

— Je le sais encore. Vous êtes un clerc de notaire qui avez voulu jouer au cocher sigisbée pour faire fortune.

— Bah ! vous savez cela, s’écria l’Ambrelinois étonné. Vous êtes donc le diable en personne, que vous devinez tout ?

La duchesse fit entendre un petit rire moqueur. Cela troubla le beau cocher, car, quoique vicieux comme un marlou, il était d’une faiblesse d’esprit regrettable.

Il avait entendu dire que quand on appelait le diable, la nuit, dans la chambre d’une femme, il s’incarnait dans son corps.

Il se crut réellement, si pas en présence de Satan, du moins en présence de sa femme, ce qui est bien plus diabolique.

— Il n’y a pas de quoi en faire un mystère, le marquis de la Tétonnière m’a tout dit, répondit la belle veuve.

Agénor retomba anéanti dans son fauteuil.

— Inutile d’appuyer, Madame la duchesse, je vois qu’il ne me reste plus qu’à vous quitter en vous remerciant de vos bontés pour moi, balbutia le pauvre hère, les yeux baissés vers le parquet.

— C’est comme vous l’entendrez, mon garçon. J’ai préparé dans mon chiffonnier deux mille francs que je voulais vous donner pour vous récompenser. Prenez-les, ils pourront vous servir pour retourner à Ambrelin et vous mettre en ménage.

Le terreux hésita un moment, mais il avait déjà réfléchi, que si c’était un maigre salaire pour tant d’amour, c’était toujours bon à prendre.

Il se leva et saisit avidement les deux billets de mille placés en vedette dans le chiffonnier.

Les lèvres de la duchesse eurent un sourire de pitié.

— Qu’allez-vous faire maintenant ? lui demanda-t-elle avec intérêt.

— Je ne sais pas… chercher une situation conforme à mes aptitudes, répondit-il.

— Mais j’y pense, j’ai besoin d’un secrétaire. Cela ferait-il votre affaire ?

— Oui, cela m’irait, mais vous ne m’aimez pas, Madame la duchesse ; je suis de trop petite condition pour vous.

— Mais si, grand benêt, je vous aime bien. En affaire d’amour, il n’y a pas de condition : d’ailleurs vous êtes Blanqhu à l’hermine.

— Si Madame la duchesse croit que cela peut lui venir…

— C’est tout vu… Allons, mon petit, déshabillez-vous et couchons-nous. Ce bal m’a bien chauffée.

L’ex-clerc était aux anges ; elle l’avait appelé son petit, tout comme Aglaé Matichon.

Il tomba aux genoux de sa maîtresse, lui baisant les mains.

La duchesse fit bien les choses : elle installa le lendemain son secrétaire dans une chambre coquette attenant à son appartement.

L’Ambrelinois était cependant loin d’avoir gagné au change : les corvées amoureuses se multipliaient : la nuit, le matin, l’après-midi, le soir.

Cela en devint un esclavage.

Le prince d’Aspergeberg, qui comprenait tout, était toujours le grand ami de la maison.

Il continuait à trouver que le secrétaire, qu’il n’appelait plus que mon cher ami, encadrait parfaitement la duchesse.

Le beau cocher, promu secrétaire, connut bientôt les secrets et les affaires intimes de sa maîtresse, ses relations de vendeuse d’amour, son rôle de diplomate financier, les mystères de la dette flottante des grandes mondaines.

Il en était devenu le Mercure galant et ménager, empochant ses petites remises et les pourboires.

Il arrondit sa pelote, suggérant à la duchesse les moyens les plus canailles pour gonfler la sienne.

Il connut bientôt les notabilités du Métallisme, les princesses du lesbéisme, le monde des trucs de la filouterie indigène et cosmopolite.

Il était le Gil Blas de la pourriture mondaine.

Il s’était fait une amie de la femme de chambre de la belle veuve, avec laquelle il couchait pendant les nuits réservées par la grande amoureuse aux fidèles de son commerce érotique.

La sémillante Adèle était l’indiscrétion même ; le secrétaire n’ignora rien de ce qui se passait dans la maison.

La fortune de la duchesse était le sujet continuel des préoccupations de l’Ambrelinois.

— Elle doit être riche, dit-il une nuit à la camériste.

— Je te crois ; elle gagne des cents et des mille sans compter le rabiot sur les affaires de ses coucheurs.

Il lui restait maintenant à connaître le chiffre de sa fortune, la nature et le mode de ses placements. Cela intéresse toujours un clerc de notaire.

Le monde du métallisme avec lequel sa maîtresse l’avait mis en relation, commençait à l’apprécier. Le baron Tamponneau l’appelait mon petit ; il eut avec lui des séances de magie noire. Le banquier Escafignon le tutoyait et sa femme lui accordait des séances de magie blanche. Le joyeux Robidilliard lui pinçait les fesses et Mme Robidilliard le laissait lui pincer les cuisses. Il était au mieux avec Agarène, Guespin et Van Coperboom, les grands monteurs de coups de Bourse. Le baron Locule lui faisait des confidences.

Il n’oublia pas Aglaé Matichon, il la mit en rapport avec ses opulents protecteurs.

La cocotte lui tenait un compte de commissions.

Il connut la marquise de la Fessejoyeuse, la comtesse de la Cuisselevée, la baronne Tamponneau, Mme Picardon dont les salons étaient fréquentés par toutes les notabilités politiques, financières et de la magistrature, la vicomtesse du Cœurléger, Mme de la Boulaine qu’on nommait la Dégrafée, de la Motte-Rose, de Blancnichon, de la Pointeaublé qui l’appelaient leur gentil chat.

Il faisait son beurre.

Tout souriait au beau secrétaire, quand un jour, lord Crowfield tomba dans l’hôtel comme un aérolithe, chambardant les vieux meubles et la domesticité.

Agénor ne trouva pas grâce devant le froid insulaire.

La duchesse lui apprit le lendemain qu’ils devaient se séparer. Le prince d’Aspergeberg était à fond de cale et elle s’était vue dans l’obligation d’attacher un nouveau protecteur à son char.

— Mais cet Anglais va vous glacer. Avec votre fortune, je sais bien qui je choisirais, lui dit-il en lui baisant les mains.

— Ma fortune, hélas ! ne se compose que de dettes, soupira la belle veuve.

— Mais votre hôtel, votre domaine de Clavière et vos rentes ? demanda l’Ambrelinois qui ne pouvait en croire ses oreilles.

— Hôtel et domaine sont hypothéqués pour près de leur valeur. Quant aux rentes, mon petit, avec moi, ce qui vient de la flûte retourne vite au tambour.

Cette révélation glaça subitement la tendresse de l’ex-clerc. S’il avait osé, il aurait crié au visage de sa maîtresse l’affolement et les malédictions de sa sordidité.

— C’est bien, je partirai, répondit-il froidement.

— Mais nous nous retrouverons. Le prince d’Aspergeberg nous ménagera des rendez-vous chez lui ; c’est convenu entre lui et moi. Je te paierai bien le plaisir que tu me donneras, mon cher Agénor, implora la panthère, toute à sa passion pour le beau mâle.

Pour de l’argent, le terreux ambrelinois n’avait rien à refuser. Il se refit tendre, amoureux.

— En attendant que la situation se dessine, la marquise de la Fessejoyeuse te recevra chez elle ; je me suis entendue avec elle.

Elle le tutoyait maintenant ; elle l’aimait de toutes les ardeurs de sa nature érotisée.

La séparation fut douloureuse pour elle. Pour le beau secrétaire, ce ne fut qu’une désillusion, aussi poignante que possible. Il allait maintenant falloir qu’il trouvât une autre marmite.

Le prince d’Aspergeberg occupait un appartement rue des Croisades.

Fier et malheureux comme Ajax, il s’était retiré sous sa tente.

Il n’eut plus qu’une pensée : préparer un nid soyeux aux deux amoureux.

Ce fut avec une sorte de dévouement religieux qu’il orna la plus belle chambre de son appartement, destinée à devenir l’autel des sacrifices joyeux dont il s’était fait le marguillier.

C’était plus beau que nature, plus grand que l’épate ; c’était du grand héroïsme ; Don Quichotte n’en eût pas autant fait. Il était de cent coudées au-dessus de la chevalerie de toutes les Espagnes.