Parnell, ses amis et ses ennemis

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Revue des Deux Mondes3e période, tome 109 (p. 272-311).
PARNELL
SES AMIS ET SES ENNEMIS

ESSAI DE PSYCHOLOGIE POLITIQUE.

Il y a, pour les grands acteurs du théâtre de la politique, deux manières de finir. S’ils vivent très longtemps, ils subissent, de leur vivant, l’inévitable stage d’oubli ; ils traversent la région pâle et crépusculaire qui précède le grand jour de l’histoire. S’ils meurent jeunes, en pleine action, on ne les laisse point dormir dans leur tombe. On promène leurs restes comme un drapeau : heureux si on ne s’en fait point, dans la bataille, un bouclier ou un projectile ! Hamlet sent de la pitié pour cette argile qui fut César et qui sert à crépir un mur ou à boucher un tonneau. Mais il y a pire que cela, et le plus triste emploi qui puisse échoir à un mort est celui de cadavre politique.

C’est ce qui arrive aujourd’hui à Parnell. On aurait cru que le parnellisme, comme toutes les concentrations politiques formées non autour d’une idée, mais autour d’un homme, devait se dissoudre promptement après la disparition de son chef et que les deux fractions du home-rule se réconcilieraient aux funérailles du grand leader. C’était mal connaître cette terre de discorde, cette race vouée aux discussions stériles, chez qui les rancunes ont la vie plus dure que les principes. Donc, la querelle est plus âpre que jamais, envenimée qu’elle est par une question d’argent. De tous côtés pleuvent les démentis, les insultes, les coups. Les deux légendes de Parnell, celle du bien et celle du mal, s’exagèrent jusqu’à l’absurde. Criminel ou martyr. Judas ou Jésus-Christ. Les révélations se succèdent, obscurcissent les faits qu’elles veulent éclairer. Quiconque l’a approché, fût-ce un instant, se croit le droit d’avoir des réminiscences, nous promet le « vrai Parnell » et se borne à mettre sur les lèvres du mort son opinion propre ou ses passions personnelles.

Le moment ne semble donc pas encore très propice pour appliquer à Parnell les procédés de la méthode historique. Cependant, pour quiconque réfléchit, cette confusion même d’opinions et de sentimens, ce chaos auquel il avait arraché l’Irlande et où elle retombe, montre bien la place immense qu’il a tenue dans l’histoire de ces quinze dernières années et met en relief les termes de l’énigme à résoudre. Qu’y eut-il de rare et d’extraordinaire dans cet homme qui ne savait rien, qui n’était point ne tribun ni orateur, qui était arrivé à l’âge de trente ans sans avoir conscience de lui-même ? Quel fut son secret pour discipliner et conduire cette Irlande, naïvement et incurablement anarchique, dont il n’avait ni les mœurs, ni les goûts, ni la religion, ni le génie, pas même l’accent ou le visage, dont le sang ne coulait point dans ses veines ? Et encore, quel fut son secret pour intimider ces Anglais auxquels jusqu’ici personne n’a fait peur ?

Peut-être le problème ne sera-t-il jamais entièrement résolu. Mais le drame est là qui attire, ce drame où personne n’introduira plus de variantes et dont nul ne peut changer le dénoûment. Pendant que le souvenir en est vivant et l’émotion encore vibrante, ne veut-on pas revoir ensemble ces scènes qu’on a contemplées isolément, les revoir dans une succession rapide, dégagées de ces mille actions indifférentes et inutiles, de ces longs et froids entr’actes que l’existence ordinaire met dans l’intervalle des grands momens ? Ne veut-on pas s’en donner le spectacle total, à cette heure où le présent et le passé ne sont pas encore bien distincts, où l’intensité, le frémissement de la vie, se nuancent et se tempèrent déjà de la calme tristesse des destinées accomplies ?


I.

Les Parnell sont une vieille famille du Cheshire, si vieille que leur généalogie se perd dans la fable. Des juifs de la tribu de Juda, chassés de leur pays après la ruine du Temple, en seraient a souche. Il ne s’en faut de guère que ces juifs ne se trouvent petits-fils de David et cousins de la sainte Vierge, comme certain duc espagnol. Établis dans le pays de Galles, ils prennent le nom de Tudor. Un beau gentilhomme de cette famille plaît à Madame Catherine de France, fille d’Isabeau de Bavière et veuve du roi Henry V : de cette fantaisie et de cette mésalliance naît une race qui donne cinq souverains à l’Angleterre. Les Parnell seraient une branche, aînée ou cadette, de la famille.

Comme ils s’étaient compromis, au temps des troubles, en embrassant la cause du parlement, ils se trouvèrent dans une situation gênante quand le roi revint. C’est pourquoi ils allèrent s’établir en Irlande, dans le queen’s county. Là, naquit en 1679 Thomas Parnell, qui fut célèbre par ses vers et par ses liaisons avec les beaux esprits du temps de la reine Anne. Thomas Parnell est l’auteur d’un petit poème intitulé l’Hermite. Que de fois je l’ai relu ! c’est ce qu’on a écrit, au XVIIIe siècle, de plus étrange et de plus profond sur l’irritante et douloureuse énigme de la vie. A la dernière ligne, le chrétien impose silence au pessimiste, mais non pas sans nous avoir laissé savourer l’exquise amertume de son doute qui est allé jusqu’au blasphème.

Ce Thomas Parnell mourut archidiacre de Clogher et sans enfans. Il laissa sa fortune à ses neveux. Alors se succèdent deux ou trois générations de juges, honnêtes gens, aux mains pures et aux cœurs droits. Le dernier, sir John Parnell, joua son rôle dans cet essai de liberté qui signala la fin du siècle. Le peuple lui donna un beau surnom : l’Incorruptible. Chancelier de l’Échiquier dans le parlement Grattan, il combattit jusqu’à la dernière heure l’acte d’Union. Par ce moyen, il perdit sa place et garda son surnom.

Le fils de sir John, Henry Parnell, siégea au parlement anglais, où il fut chargé par O’Connell de la défense des intérêts catholiques. Successivement ministre de la guerre et payeur-général des Forces, il fut créé pair d’Angleterre sous le nom de lord Congleton. Uavait un neveu, John-Henry Parnell, qui, après avoir passé par Cambridge, voyagea à travers le monde et rencontra, en Amérique, une jeune fille dont il devint amoureux. C’était la fille de l’amiral Stewart, qui s’est illustré, en 1815, par des combats extraordinaires, dans la campagne navale contre les Anglais. Stewart était un homme de mer de la vieille race, inaccessible à la fatigue et à la peur. Des muscles d’athlète sous un mince volume ; une force concentrée et disciplinée. Son autorité était terrible, et pourtant on ne l’a jamais vu en colère. Il haïssait les Anglais. Le peuple, qui l’adorait, l’appelait le vieux Côtes de Fer. A quatre-vingt-trois ans, quand son pays fut menacé, il demanda à reprendre du service : «Je suis, disait-il, aussi jeune que jamais.» Il survécut encore dix ans et mourut nonagénaire. Le père de Charles Parnell a épousé la fille de cet homme-là, et l’on comprend pourquoi je me suis arrêté un moment devant cette figure étonnante.

John-Henry Parnell avait ramené sa jeune femme dans sa propriété d’Avondale, en Irlande, au comté de Wicklow. C’est là que naquit, en juin1846, le futur leader. Pendant que le petit Charles jouait sur les pelouses d’Avondale, la famine ravageait l’Irlande, mais il ne pouvait ni voir ni comprendre. A six ans commençait son éducation, qui fut tout anglaise. Des mains d’un tutor, il passe à celles d’un autre. A quoi bon des noms et des dates qu’aucun souvenir précis ne vivifie ? La générosité et l’orgueil, une qualité et un défaut qui se marient très bien, apparaissent d’abord en lui. Certain jour, à neuf ans, il donne superbement des ordres pour abreuver et héberger un peuple de valets et de cochers qui se morfondent dans la cour et que son père, plus Anglais qu’Irlandais, a oubliés. Il apprend, au milieu de ses camarades, à insensibiliser sa vanité, à ne pas entendre les insultes. L’âge venu, il va à Cambridge, y passe un an fort obscurément, en revient sans avoir pris aucun diplôme. Sa mère raconte aujourd’hui aux reporters que Charles a montré, de bonne heure, de grandes facultés ; mais il ne faut pas en croire cette pauvre femme, dont les années et l’infortune ont troublé les souvenirs. Le jeune Parnell a été un écolier et un étudiant médiocre. Le fait est constant et nécessaire à établir. Il prouve combien nous trompons les enfans en donnant la première place aux talens qui sont des maladies, à l’imagination, à la mémoire, à l’affinement nerveux de la sensibilité artistique. Charles Parnell n’avait rien lu. Sa tête, très saine, était vide de littérature. Il n’avait de goût que pour les mathématiques, surtout pour la mécanique et pour ses applications. Il ne voyait dans l’art que la reproduction des choses. « Imitez, disait-il, une théière, une marmite plutôt que de copier, après mille autres, la copie d’une copie de Raphaël. »

Il revint à Avondale et commença d’y mener l’existence d’un gentilhomme campagnard, auprès de sa mère et de ses sœurs. On les croyait douées : l’une noircissait du papier et l’autre barbouillait de la toile. Lui-même s’inclinait volontiers devant leur supériorité. « Ce sont les femmes, disait-il à un de ses amis, qui ont l’intelligence de la famille. » Bien des années après, en pleine gloire, un Magazine ayant imprimé sous son nom un essai de sa sœur Fanny, il s’indignait de la supercherie et s’écriait : « C’est bien trop bon pour moi ! »

Une miniature le représente à l’âge de vingt ans, en costume de lieutenant de milice, grand, svelte, l’air timide et un peu sauvage. Il pratiquait passionnément et adroitement tous les sports : le saut, la nage, le cheval, le canotage, la chasse et la pêche. Les montagnes de Wicklow n’eurent pas de recoin si solitaire et si perdu qu’il ne l’eût exploré.

J’ai parcouru ces montagnes à une époque où le monde ne savait pas encore le nom du maître d’Avondale. Ce ne sont pas des beautés saisissantes, c’est plutôt le charme lent, mélancolique, pénétrant de certaines femmes qu’on ne peut quitter. Lorsque, pour passer de la vallée de l’Avonbeg dans celle de l’Avonmore, on s’élève en contournant les pentes du Lugnaquilla, tapissées de fougères roussies et de bruyères rose pâle, on croit entrer dans je ne sais quel monde naïf et reculé où fleurit encore la vie primitive. Près de là, au nord, se creuse la gorge de Glendalough, toute pleine de ruines et toute peuplée de fantômes, un des endroits les plus délicieusement tristes qu’il y ait au monde. Les eaux grises du petit lac sont toujours silencieuses. Aucun vent ne les effleure ; aucune vie ne s’agite dans leurs profondeurs ou ne chante sur leurs bords. Pourquoi ? La légende l’explique par un drame. Saint Kevin, l’anachorète, avait établi sa couche dans un creux de rocher, vertigineuse et inaccessible retraite qui, de haut, dominait le lac. L’amour sut y monter. Une nuit, le solitaire vit Catherine aux yeux bleus qui l’attirait de la main et du regard. Saisi d’une sainte fureur, il la précipita. Charles Parnell dut visiter le lieu et entendre le récit. Mais quand la femme vint troubler sa vie, il avait oublié la légende de Glendalough.

Ce pays porte à la somnolence mentale, à la rêverie, mais Parnell ne rêvait jamais. Il songeait aux richesses minières de la montagne, peut-être aux gisemens aurifères dont par le une autre légende, moins innocente que celle de saint Kevin, Un moulin, une usine, un cours d’eau à utiliser, un marais à dessécher, le perfectionnement de l’outillage agricole et industriel, voilà les sujets qui intéressaient son intelligence. Du passé de l’Irlande, il ne savait presque rien. Ce fut un vieux garde-chasse, nommé Hugh Gaffney, qui lui donna ses premières leçons d’histoire. Comme ces derniers chouans qu’on trouvait encore dans nos campagnes de l’ouest il y a quarante ans, et que leurs petits-fils écoutaient en frissonnant, Gaffney racontait au jeune Parnell ce qu’il avait vu en 98, au temps de la rébellion. Voici une des scènes auxquelles il avait assisté. « Il y avait un rebelle. On l’avait pris. On l’avait condamné à être attaché à l’arrière d’une charrette et fouetté jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Le commandant des Anglais, un colonel Yeo, trouva que la peine était trop douce. Il décida que l’homme recevrait les coups de fouet sur le ventre au lieu du dos. On l’a donc traîné depuis le moulin jusqu’à la vieille guérite de Rathdrum. Je l’ai vu fouetter ; j’ai entendu ses cris. Il hurlait : — Colonel Yeo ! colonel Yeo ! Par pitié ! Qu’on me tue ! — Non, disait le colonel. L’homme râlait, ses entrailles sortaient. A la fin il s’est tu. Il a rendu l’âme là où vous êtes... Oui, ils ont fait ça, les Anglais ! »

Le soir, après la chasse, dans sa shooting-box d’Aughavenna, le jeune Parnell, à son tour, répétait ce récit à ses amis. Et, pendant qu’ils pâlissaient d’horreur et de colère, lui restait calme. Peut-être le crurent-ils indifférent. Ils ne savaient pas qu’il y a, dans certaines âmes, au plus profond, une pitié grave et froide comme la justice. Il est d’ailleurs difficile de dire où et quand commença sa vocation. Thomas Power O’Connor, son ami, son collègue et le plus intelligent de ses biographes, dit justement : «Comment déchiffrer un homme qui ne s’ouvrait guère et ne s’étudiait point ? » c’est pourquoi, en ces longues années d’obscurité, son histoire intérieure est lettre close. Mais les événemens qui coïncidèrent avec sa vingtième année ne pouvaient manquer de faire impression sur son esprit. Après les horreurs de la famine, les misères de l’émigration, le soulèvement avorté de la « Jeune Irlande, » et la comédie parlementaire des hypocrites successeurs d’O’Connell qui aboutit à un scandale financier et à une trahison politique, l’Irlande était paisible comme la mort. Beaucoup de gens bénirent le fenianisme, qui vint troubler cette paix funèbre, très semblable à celle que Tacite nous a fait connaître. Ubi solitudinem faciunt pacem appellant. Les fenians nous paraissent des criminels ou des fous : l’imagination irlandaise en fit des héros et des martyrs. Pour des femmes qui ont lu des romans, cacher des proscrits est une émotion de haut goût. Les châtelaines d’Avondale s’y adonnèrent avec enthousiasme, et le jeune Parnell vécut plusieurs années dans cette atmosphère de sentimens exaltés, sans s’associer toutefois, par aucun acte, à la politique des conspirateurs.

En 1870, le parti irlandais se reconstitua sur le terrain parlementaire, ce qui donnait aux modérés le pouvoir de tenter quelque chose pour leur pays. Mais ce parti manquait de tout, de lumières, de courage, de cohésion et surtout d’argent. Au moment des élections générales de 1874, Parnell eût voulu se présenter comme candidat au parlement pour le comté de Wicklow. Mais il était alors haut shérif, comme son père l’avait été avant lui, et le gouvernement refusa d’accepter sa démission. Redevenu libre sous le ministère Disraeli, il s’offrit pour disputer la circonscription de Dublin au colonel Taylor, auquel le nouveau cabinet venait de donner un emploi et qui, en conséquence, était soumis à la réélection. Le comité du home-rule hésitait à agréer ce jeune homme de vingt-huit ans qui n’avait ni passé, ni promesses, mais qui appartenait à la classe des landlords et qui portait un vieux nom respecté. Ce fut Arthur Sullivan qui le présenta au public dans une réunion tenue à la Rotonde. Le candidat prit la parole. Pâle, une sueur froide au front, il bégaya à demi-voix un certain nombre de phrases presque inintelligibles que couvrirent miséricordieusement quelques tristes bravos de complaisance. Ses amis échangèrent une grimace et un haussement d’épaules. Si celui-là entrait au parlement, ce ne serait que pour y voter en silence. Le pauvre garçon avait prononcé son premier et son dernier discours : Parnell single speech !

Le jour de l’élection arriva et Parnell fut battu à plates coutures. Néanmoins, il s’obstina et, l’année suivante (1875), une vacance s’étant produite dans le comté de Meath, il réussit à se faire élire.


II.

Lorsqu’un soir de la fin du printemps, Parnell vint prendre sa place à Westminster, pas une tête ne se retourna pour regarder cet inconnu qui allait se perdre dans les rangs de la députation irlandaise. Cette députation comptait plus de trente conservateurs inféodés à Disraeli. Sur soixante-sept home-rulers nominaux, la moitié n’était que des whigs déguisés. Les autres, les patriotes proprement dits, guettaient une place ou croyaient avoir fait assez pour l’Irlande en appuyant, d’un vote indolent et platonique, la proposition d’autonomie, présentée chaque année par leur parti et chaque année repoussée par le parlement. On donnerait une idée beaucoup trop favorable encore de la députation irlandaise en disant qu’elle était divisée en trois tronçons. En réalité, il y avait dans ces trois partis autant de groupes que d’individus. On disait communément qu’il n’y avait pas deux députés irlandais qui fussent en assez bonnes relations pour s’adresser la parole, et il y avait du vrai dans cette plaisanterie.

Le chef des home-rulers Isaac Butt, était un avocat et un ancien professeur d’économie politique. Conservateur d’origine, whig par circonstance, il vénérait Disraeli et imitait Gladstone, même quand il était obligé de les combattre. Habile orateur, bon tacticien, il tombait dans le faible des manœuvriers, qui est de croire les parlemens, comme les armées, faits pour la manœuvre, et le «bien joué » le consolait d’avance du néant des résultats. Les mille irrégularités d’une vie livrée aux passions avaient mis le désordre dans sa fortune, et il s’épuisait, sans y réussir, à mener de front le métier ruineux de leader parlementaire et le métier lucratif d’avocat d’affaires. Le matin du jour où la dissolution du parlement fut prononcée, en 1874, les recors l’arrêtaient pour dettes, et ses amis politiques, presque aussi pauvres que lui pour la plupart, avaient grand’peine à le tirer de prison. Dans sa jeunesse, il avait écrit des romans et des vers. Vieilli et malade, à l’approche de la mort, dont il avait peur, la faculté imaginative se réveillait pour le torturer ; quoique protestant, il se cuirassait de médailles et de scapulaires. A la fois modeste et jaloux de son autorité, sympathique aux jeunes gens et dédaigneux des nouvelles méthodes, il inspirait plus de pitié et d’admiration que de respect et d’obéissance.

Ce qui manquait surtout à Isaac Butt, c’était la haine de l’Anglais. Cette haine est naturelle et nécessaire à un leader de l’Irlande. Malgré les attaches libérales, cette haine, tenue en échec par la religion ou par la prudence, ne s’éteignit jamais au cœur d’O’Connell et parfois elle en jaillissait comme un jet de flamme. Par exemple, dans son discours de Mallow, lorsque, saisi d’une fureur soudaine, il s’écriait : « Que sommes-nous donc, pour qu’on nous refuse l’égalité ? Est-ce que nous n’avons pas le courage des Anglais ? Nous laisserons-nous traiter comme des esclaves ? Nous laisserons-nous piétiner, écraser sous leur talon ?.. Ah ! moi, du moins, je vous le jure, ils ne m’écraseront pas !.. Ou, s’ils m’écrasent, ce sera mon cadavre, ce ne sera plus moi, l’homme vivant ! » C’était moins un discours qu’un monologue tragique, une scène de drame : de la douleur, de la rage, du désespoir, un sentiment dont on souffre parce que la poitrine humaine est trop étroite pour le contenir. Ce sentiment puissant et terrible, Isaac Butt ne l’a jamais éprouvé. Il lui naissait sur les lèvres des métaphores conciliantes comme celles-ci : « Que l’étoile de la constitution britannique brille sur l’Irlande : elle deviendra pacifique et prospère. » Un tel homme ne pouvait devenir le maître de l’âme irlandaise.

Parnell alla s’asseoir auprès d’un député nommé Biggar. C’était un petit homme, d’âge moyen, de mine vulgaire, qui avait été et était encore marchand de comestibles à Belfast. Il était entré depuis un an dans le parlement où il s’était signalé par ses excentricités. Comme son commerce souffrait de son absence, il se trouvait trop pauvre pour dîner au buffet du parlement ; les reporters s’amusaient à « filer » le bonhomme jusqu’à la porte d’un petit cabaret voisin où il mangeait à bon compte. Lorsqu’il demandait la parole. pour attirer l’attention du président, il agitait son chapeau comme on fait à Londres lorsqu’on veut héler un cab. Sa voix, affligée d’un enrouement chronique, eût rappelé à un Français notre traditionnel Jean Hiroux. Il hurlait ses violences à voix basse, en sorte que les insultés étaient obligés de s’approcher de lui et se faisaient un cornet acoustique de leurs mains arrondies autour de leurs oreilles pour ne rien perdre de ses injures.

Il avait pour compère un certain major O’Gorman, sorte de géant à voix de stentor, qui embellissait ses prodigieux discours de citations classiques et de chansons populaires, avec de grands gestes, de grands mots et un inimitable accent de terroir. Comme les comiques en vogue, il n’avait qu’à paraître pour faire rire, et son dos immense, en croupe de montagne, n’était pas moins amusant que sa physionomie. Lequel était le plus irrésistible ? Le major vu de face ou le major vu de dos ?

On se moquait franchement d’O'Gorman. En ce qui touche Biggar, le sentiment était mélangé de gaîté, d’impatience et de mépris. On rappelait à satiété la boutique d’où il sortait ; on affectait de renifler autour de lui un relent de charcuterie et de porc salé. On le croyait sans danger parce qu’il était mal élevé. « Ce n’est pas un gentleman, » disait-on volontiers. Le mot, en ce temps-là, avait encore beaucoup de force ; il équivalait à une condamnation sans appel. Les Anglais ont infiniment de peine à prendre au sérieux un homme qui se fâche ou qui a des façons vulgaires. Aussi, dans ces jours d’indolence et d’insolence où les tories régnaient sans rien faire et où Disraeli déployait sa a magistrale inertie » (masterly inactivity), Biggar et O’Gorman jouaient-ils au parlement le rôle que jouent, dans une troupe de music hall, les grotesques irlandais. Un fou rire courait le long des bancs, à droite et à gauche lorsque le petit Biggar trottait à côté du grand O’Gorman, faisant trois pas pour une enjambée du major, et que tous deux traversaient ainsi le parquet de la chambre pour courir à un vote où personne ne les suivait.

Et cependant, M. Biggar n’était rien moins que l’inventeur de l’obstructionnisme, cette redoutable machine de guerre qui a fait plus pour l’Irlande que les sarcasmes de Swift, plus que l’éloquence de Grattan et d’O’Connell, plus que la guerre civile, la famine et la dynamite, et qui, par surcroît, a presque paralysé la vie parlementaire et le progrès social en Angleterre depuis quinze ans. L’idée de M. Biggar était simple. « On nous tient prisonniers à Westminster : rendons la vie impossible à nos geôliers. L’Angleterre nous empêche de faire nos affaires ; empêchons-la de faire les siennes. » La tactique se dévoila pour la première fois dans la séance du 30 juillet 1874, où M. Biggar parla cinq heures de suite contre le coercion bill. Dès lors, ce jeu ne cessa plus. Le point était de traîner jusqu’à quatre heures et demie le mercredi, jusqu’à minuit et demi les autres jours de la semaine : passé cette heure, on ne pouvait plus mettre en discussion de nouvelles mesures devant le parlement. Harasser les ministres de questions, demander à tout propos et hors de propos l’ajournement de la chambre, introduire des amendemens et des contre-amendemens sans fin furent les moyens employés chaque soir. En une nuit, le seul major O’Gorman provoqua dix-sept votes, et il ne faut pas oublier que, pour voter, les membres du parlement doivent sortir tous de l’enceinte et y rentrer un à un [1]. M. Biggar, ayant appris que le petit garçon d’une gardienne de workhouse venait voir sa maman tous les jours à cinq heures et qu’il était fortement soupçonné de prendre le thé avec elle, demandait au ministre quelles mesures il comptait prendre pour connaître la vérité et mettre fin à cet abus, s’il existait. Dès que le nombre des membres présens tombait au-dessous de quarante, il avertissait le président et le sommait de lever la séance ; ce qui obligeait les députés à quitter précipitamment leur dîner pour garnir les banquettes. Un autre jour, il remarquait « la présence de plusieurs étrangers dans la chambre. » Or, à cette époque, la publicité des séances, tolérée depuis un siècle et plus, n’avait encore été légalisée par aucun acte du parlement. Force était d’obéir au règlement et de faire évacuer les tribunes, y compris celle où siégeait le prince de Galles. Quelle impertinence ! Quel scandale ! M. Biggar restait impassible sous les reproches. Tous les moyens étaient bons pour gaspiller le temps des législateurs. On se rappelle peut-être, dans un récit célèbre de Jules Verne, ce correspondant de journal qui, pour ne pas perdre son tour au télégraphe, expédie à Londres les premiers versets de la Genèse''. Le député de Cavan était capable d’en faire autant et de réciter le contenu du Blue-book des vingt dernières années plutôt que de lâcher la parole.

C’est cet homme-là que Parnell choisit pour voisin et pour initiateur. Une amitié invraisemblable s’établit entre le maître et l’élève, entre le marchand de salaisons et le jeune homme élégant dont la redingote révélait la coupe savante des grands tailleurs et dont la boutonnière exhibait toujours une fleur rare. Biggar expliqua à Parnell son vaste et minutieux programme de taquineries, ainsi que le but à atteindre. Leurs armes se trouvaient dans les règles mêmes du parlement, dans cet inextricable pêle-mêle de précédens, d’ordres du jour, de résolutions, de procédures contradictoires qui avaient successivement tout permis et tout défendu. « Comment apprendre les règles du parlement ? — A force de les violer. — Mais comment parler quand on ne sait pas, quand on ne peut pas, quand toute parole dite en public est un effort et une souffrance ? — Rien de plus simple. On prend les premiers mots venus. Le verbe suit son sujet, entraîne l’attribut. Essayez. Deux choses seulement sont nécessaires et ces deux choses, à le bien prendre, n’en sont qu’une : Haïr les Anglais et mépriser l’opinion. Il faut se garder d’être juste ou généreux, ne jamais prêter une bonne pensée à ses adversaires, n’en jamais accepter la réalisation. Au lieu d’aller vers eux la main ouverte, il faut les attendre le poing fermé. Et il faut encore être insensible au respect humain ; il faut être de pierre sous la moquerie et de bronze sous l’insulte. »

Telles ne furent pas, sans doute, les propres paroles de M. Biggar, mais tel était le sens de ses leçons. Parnell s’enrôla dans la petite phalange obstructionniste. Je trouve à grand’peine la trace de son début, tant il passa inaperçu. Pour parler, il choisissait de préférence l’heure du dîner. Notre parlement français, malgré ses alternatives d’agitation et de calme, ne peut pas donner la moindre idée des variétés d’aspect de la chambre des communes, qui se transforme trois ou quatre fois dans une même soirée, se vide, se remplit, se vide de nouveau pour se remplir encore et offre, à une demi-heure d’intervalle, la solitude, le sans-façon, l’intimité d’une discussion à demi-voix dans une grande salle déserte, puis le murmure orageux ou le silence haletant et le frémissement électrique d’une foule entassée où l’émotion surabonde et où les passions sont montées au comble. A sept heures et demie du soir, c’est l’endroit le plus tranquille de Londres. Heure bénie pour les débutans et les timides. Parnell en usa largement et s’y aguerrit. C’est là qu’il apprit non l’éloquence, non l’art fascinateur qui tient du comédien, du chanteur et du poète, mais l’usage de penser tout haut et debout, of thinking on his legs, comme disait Brougham. Avec lui, l’obstructionnisme cessa d’être une farce. De celui-là, on ne pouvait pas dire, comme du père Biggar, que ce n’était pas un gentleman. Petit-neveu d’un pair d’Angleterre, un vieux sang anglais coulait dans ses veines, un sang qui s’était mêlé, disait-on, à celui des rois. Dans sa voix, pas la moindre trace de ce brogue irlandais qui met en joie le parlement anglais comme fait, à notre tribune, l’accent de Tarascon. Sur sa figure, pas un trait du facies irlandais, ni la vigueur bestiale et sournoise du Finn, ni l’œil gris bleu du Celte, au fond duquel danse toujours une étincelle de gaîté ou de poésie. Son geste sobre, ses traits pâles, finement sculptés, sa barbe et ses cheveux un peu rares, son mince poignet d’aristocrate, tout en lui sentait la race, racontait plusieurs générations de vie noble et pensante. Rire de lui ? Personne n’y songeait. Ce masque tragique où s’immobilisait un froid dédain, crispé de haine à certains momens rapides, inspirait de tout autres sentimens, des sentimens qu’il n’était pas toujours agréable d’éprouver et contre lesquels on protestait comme on pouvait. « Avec cette figure-là, disait quelqu’un, Parnell ne peut mourir que sur l’échafaud. » Il ne s’agit point de l’échafaud vulgaire où l’on traîne les scélérats, mais de l’échafaud politique qui est une tribune, un piédestal, presque un autel, d’où un Algernon Sidney, un lord Russell parle à la pitié et à l’admiration des siècles. On croyait voir ce beau visage couché sur le billot, la tête séparée du tronc, d’un seul coup de hache, montrée aux assistans par un bourreau vêtu de rouge : « Ainsi périssent les ennemis de l’Angleterre ! » Et un peuple en larmes se précipitait pour recueillir quelques gouttes de ce noble sang. J’affirme que plus d’un a évoqué ce spectacle en pleine chambre des communes, les soirs où parlait Charles Parnell.

Ceux qui liront ses discours y retrouveront un sens ferme et droit, un esprit pratique, je dirais opportuniste si le mot n’avait été affreusement galvaudé, de la simplicité, de la clarté, toutes les qualités politiques, une seule qualité oratoire, celle que les Romains appelaient gravitas. Encore vient-elle du caractère plutôt que de l’esprit. Son prestige résidait-il dans l’action ? Chez lui, elle était nulle. Lorsqu’on le félicitait d’être orateur, il refusait cet éloge : « Ce qu’on fait bien, disait-il, on le fait avec plaisir. Or je déteste parler. » En effet, il n’a pas prononcé un seul discours sans avoir à se vaincre lui-même, sans avoir à dompter la timidité qui lui serrait la gorge. Sa figure ne trahissait rien de cette lutte ; mais ceux qui étaient placés derrière lui voyaient frémir la main qu’il tenait repliée derrière son dos ; ils voyaient ses ongles en labourer la paume avec une convulsive énergie. Peut-être est-ce cette tension même qui donnait à ses moindres paroles un je ne sais quoi de hagard, de farouche, et comme une sévérité émouvante.

Orateur, il ne l’était point, il ne l’a jamais été à la façon des O’Connell, des Gambetta, des Castelar ou des Disraeli et des Jules Simon. Il ne pouvait ni causer, ni chanter, ni vaticiner. Il n’eut ni les effusions passionnées, ni l’envolée poétique, ni le torrent oratoire, ni les curieuses trouvailles de mots, ni les académiques bonnes fortunes d’expression, ni la familiarité spirituelle et conteuse. Dans tous ses discours pas un trait, pas une anecdote, pas une image, rien qui fasse appel au sentiment et à l’imagination, c’est-à-dire aux qualités que les Saxons reprochent aux Celtes, depuis six cents ans, comme des défauts. Rien que des idées justes, avec des documens à l’appui. « Lorsqu’il parlait des souffrances de l’Irlande, il ressemblait, nous dit un témoin, à un professeur qui fait une démonstration. » Pour expliquer son pouvoir, je suis tenté d’écrire que les Anglais le trouvaient plus Anglais qu’eux. Mais il y avait quelque chose de plus : un phénomène de magnétisme qu’il appartient peut-être aux physiologistes d’étudier. Ses noirs regards, d’ordinaire froids et morts, jetaient par instans des effluves ; de toute sa personne émanait une volonté. Parnell était un dompteur.

Je ne puis le montrer, chaque soir, entrant dans la cage et aveuglant les fauves de ses phrases cinglantes. Mais je prendrai une soirée caractéristique, celle du 25 juillet 1877. Il s’agissait d’un bill sur l’Afrique du Sud, triste loi qui préparait les échecs et les hontes des années suivantes : Isandula, Majuba-hill. Parnell parlait depuis longtemps au milieu des interruptions impertinentes, des conversations et des toux affectées. Ses paroles avaient déjà été relevées et censurées ; elles avaient fait l’objet d’une motion du chef de la majorité. C’était l’honnête et sympathique Stafford Northcote qui, comme tous les hommes très doux, se fâchait à tort, quand par hasard il se fâchait. Ce soir-là, énervé, à bout de patience, il guettait un faux pas, un mot violent de l’orateur. Cependant, Parnell continuait, impassible, rapprochant du sort de l’Irlande celui de l’Afrique du Sud où l’Angleterre s’est introduite par fraude pour y exploiter une autre race. « Je viens d’un pays qui a éprouvé dans toute son étendue les inconvéniens de l’ingérence anglaise dans ses affaires intérieures, les conséquences de la cruauté et de la tyrannie des Anglais. C’est pourquoi je ressens une satisfaction toute particulière à entraver, à de jouer les intentions du gouvernement qui présente cette loi ! »

Ces paroles ne sont ni inconstitutionnelles, ni antiparlementaires. Ce fut, sans doute, l’accent, le regard, l’attitude de l’orateur qui les rendit provocantes. Comme il arrive dans les expériences de suggestion où le magnétiseur ordonne au patient de trouver dans l’eau pure la saveur du vin, Parnell voulut que le parlement vît dans ces simples mots une insulte intolérable, qu’il se cabrât sous une blessure imaginaire. En effet, tous les députés se dressèrent, en criant. On était en comité ; on rappela en hâte le speaker. Le chef de la majorité, perdant la tête, proposa de suspendre pour trois jours M. Parnell de ses fonctions de député « pour avoir paralysé l’expédition des affaires publiques et bravé le parlement. » M. Parnell avait le droit de s’expliquer. Les bras croisés, toujours dédaigneux, il fit remarquer que sir Stafford Northcote violait le règlement en introduisant une motion alors qu’une autre était déjà soumise aux délibérations du parlement. Après quoi, il se retira posément, sans oublier de saluer le président, au milieu des bravos enthousiastes de la petite troupe des patriotes irlandais. Il alla se placer sur le premier banc d’une tribune et, de là, considéra avec un grand calme le bouillonnement, la vaine agitation, le désarroi physique et mental de ses adversaires. En effet, en y regardant de plus près, on avait reconnu que la phrase était inattaquable. M. Parnell avait énoncé une opinion historique sur le passé de la domination anglaise en Irlande. Il n’avait point manqué de respect à la chambre ; il avait parlé seulement « d’entraver l’action du gouvernement. » Mais l’opposition fait-elle autre chose, et bien d’autres n’avaient-ils pas parlé de même avant lui ? Il fallut s’avouer qu’on avait manqué de tact, d’intelligence, de sang-froid ; il fallut reculer, laisser tomber la motion dans le vide. Le parlement dut subir la rentrée de M. Parnell, qui acheva son discours sans avoir rien rétracté.

Six jours après, eut lieu la dernière délibération sur cette loi de malheur. Les amis de Parnell et de Biggar se relayèrent pour faire durer le débat et provoquer de nouveaux retards par des amendemens et des votes incessans. Toute la nuit, ils parlèrent dans la sonorité d’une salle vide. Lorsque le soleil du matin vint éclairer ces visages blêmis par l’insomnie, il n’y avait plus dans la tribune réservée aux spectatrices qu’une seule femme. C’était Fanny Parnell, dont le souffrant et énergique visage encourageait encore de là-haut la résistance de son frère et de ses amis. Il était deux heures de l’après-midi quand la petite bande s’avoua vaincue, comme se rend une infime garnison, longtemps bloquée par une puissante armée, après avoir brûlé sa dernière gargousse et mangé son dernier morceau de pain.

L’effet produit en Irlande fut immense. Trois semaines après la mémorable séance de vingt-six heures, Parnell faisait à Dublin une entrée triomphale (21 août). Dès l’année suivante, le gouvernement anglais, jusque-là si insensible aux revendications des Irlandais, faisait passer une loi sur l’éducation conforme aux indications de leurs représentans et essayait ainsi de se les rendre propices. La politique obstructionniste devenait déjà une politique de résultats.

Isaac Butt avait affecté de rire du mouvement. Puis il s’était fâché et avait solennellement excommunié les coupables, mais bientôt ses propres partisans l’avaient abandonné. La plupart étaient des quémandeurs de places ; mais, pour occuper des positions lucratives sous le futur gouvernement Gladstone, il fallait d’abord être réélus, et pour être réélus, il fallait suivre le mouvement de l’opinion populaire, adorer le soleil levant. « La mort dans l’âme, » ils se séparèrent d’un homme « si parfaitement aimable » et le laissèrent mourir dans la solitude, de douleur et d’épuisement. Avant de finir ainsi, il eut le loisir de méditer sur cette loi inexorable qui condamne à être trahis et insultés tous les leaders de l’Irlande, Grattan après Flood, O’Connell après Grattan, Butt après O’Connell, et qui ne devait pas épargner son heureux rival.


III.

L’obstruction est une tactique ; elle n’est pas une politique. C’est la land-league qui fournit à Parnell et à ses amis le programme dont ils avaient besoin et pour lequel ils combattirent. Si Biggar est le véritable inventeur de l’obstructionnisme, la land-league doit surtout l’existence à Michel Davitt.

Vingt-cinq ans plus tôt, dans une des douloureuses années qui suivirent la grande famine, un pauvre fermier de la paroisse de Braid, dans le comté de Mayo, incapable de payer son loyer, était jeté hors de la maison dont il était tenancier. Les voici sur la route, sans asile et sans pain, l’homme, la femme et les petits enfans. Un de ces enfans était Michel Davitt. Supposons que nous soyons entrés ainsi dans la vie et essayons de nous figurer ce que nous aurions été. Alors, mais seulement alors, nous pourrons juger Michel Davitt.

L’enfant travailla dès qu’il eut la force et peut-être avant qu’elle fût venue. Il était employé à un moulin ; un accident le priva pour jamais de l’usage du bras droit. A onze ans, l’énergique petit manchot entrait comme commis auxiliaire chez un libraire-papetier qui tenait un bureau de poste. Il fit son éducation comme il put en dévorant les livres de la boutique. Quand éclata le mouvement révolutionnaire de 1865, il s’y jeta avec passion. Comme il ne pouvait épauler un fusil, il portait les cartouches dans un sac, incapable de se défendre, mais fier de partager le péril. On l’arrêta plusieurs fois. De 1870 à 1877, il passa sept années consécutives en prison. Il y subit un régime très dur dont certaines rigueurs ne sont rien moins que la torture d’autrefois, hypocritement déguisée sous des noms modernes et décens. Mais il avait été à si rude école ! La misère fait paraître douce la prison. Davitt y était entré presque enfant ; il était homme quand il en sortit. La première main qui se tendit vers lui sur le quai de Dublin lorsqu’il y débarqua fut celle de Parnell. Davitt avait beaucoup réfléchi sur le passé et l’avenir de son pays. Il observa s’entretint avec les hommes les plus intelligens et les plus expérimentés en Irlande et en Amérique. De ces réflexions, de ces observations, de ces entretiens naquit en lui la conviction que la question irlandaise est avant tout une question agraire.

Il n’y a pour l’Irlande d’autre richesse que la terre. La loi tyrannique qui l’a exclue des bénéfices de l’Acte de navigation, les lois pénales contre les catholiques, les mesures prohibitives contre lesquelles protestèrent éloquemment et vainement Molyneux et Swift, ont tué dans l’œuf son industrie et son commerce extérieur. Une autre raison a empêché de se créer et de s’accroître la richesse mobilière, dont l’excès est un mal, mais dont l’absence est un danger encore plus grand, car elle seule prépare aux nations la réserve nécessaire, le fond accumulé dont elles vivent aux jours de révolution, de guerre ou de disette. Cette raison, c’est l’absentéisme, Comme l’humidité qui naît du sol, y retourne en pluie ou en rosée, ainsi doit faire l’argent. Or plus d’un tiers de l’argent produit par l’Irlande se dépense hors de chez elle.

La terre irlandaise doit nourrir le cultivateur et le propriétaire ; elle doit faire vivre, de plus, le collecteur de fermages, ce personnage intermédiaire qu’on appelait autrefois le middleman et qu’a remplacé l’agent. Elle doit encore alimenter le créancier du domaine, le détenteur d’hypothèques, parfois très anciennes. Tel dont l’aïeul a laissé ses plumes entre les mains des usuriers du temps du prince-régent, ou a eu l’honneur d’entretenir, pendant deux ou trois saisons, une gentille actrice de Haymarket vers l’époque de la bataille de Waterloo, doit aujourd’hui jeûner avec les siens et faire travailler ses paysans pour expier les défaites du grand-père sur le turf ou ses triomphes dans les boudoirs de 1815. Et c’est pitié de voir ces quatre existences, l’aisance des uns, le pain des autres, le bonheur de tous, suspendus à une bonne ou à une mauvaise récolte.

Voici quelques chiffres, très simples, propres à rendre la question visible et tangible même à ceux qui redoutent ce genre d’études. La production agricole de l’Irlande se monte, dans les années très prospères, à environ neuf cents millions de francs. Six cents millions sont nécessaires pour assurer la subsistance des six cent mille familles de fermiers petits et grands. Les trois cents millions restans représentent le revenu du maître du sol, et cette somme coïncide précisément avec le chiffre du rendement maximum des pommes de terre. Or cette récolte est sujette à des variations terribles. Sans parler des années médiocres, elle est tombée à rien en 1846, en 1847, en 1879. En ce cas, c’est la gêne au château ou la faim dans les chaumières ; quelquefois l’un et l’autre. Alors les propriétaires procèdent à des évictions qui leur coûtent cher et rendent irrévocable la ruine du paysan. Du moins, comme on dit, force reste à la loi.

Hé bien ! non, l’éviction sans compensation, — Tout le monde le reconnaît aujourd’hui, — n’est ni juste ni légale. Ne regardons point ces faits avec les préjugés inhérens à notre législation sur les baux et les contrats et à toutes les habitudes qu’elles ont créées chez nous. Le fermier irlandais se considère et s’est considéré de tout temps comme quelque chose de plus qu’un locataire : il a son droit propre qui limite le droit de propriété. Le landlord n’est que le nu-propriétaire ; sa rent n’est pas un loyer, c’est une prime, une redevance, un tribut ou ce qu’il vous plaira. Il a livré la terre, rien que la terre au fermier. A celui-ci de cultiver, de fournir aux semailles et aux plantations, d’acheter des animaux, d’établir et d’entretenir l’outillage agricole, de conserver ou de construire, s’il y a lieu, les bâtimens d’exploitation. Il crée ainsi une valeur qui s’ajoute à celle de la propriété. Doit-il en être frustré ? Le bon sens et la coutume répondent que non. En Ulster, le « droit du tenant » est généralement admis ; dans les autres provinces, il n’existe qu’à l’état d’exception ; mais il est partout désiré et réclamé avec énergie.

Un de nos anciens ministres des affaires étrangères, un savant que tout le monde respecte, disait récemment à un reporter : « Que les Irlandais consentent à travailler, et voilà la question irlandaise résolue ! » Il y a du vrai dans cette parole sévère. Mais si l’éminent traducteur d’Aristote interrogeait un paysan de Kerry ou de Galway, ce malheureux lui répondrait : « Nous ne travaillons pas parce qu’aucun fruit de notre travail ne nous restera, parce que, plus nous améliorerons la terre par notre travail, plus on augmentera la rent et plus nous pâtirons. » De son côté, le landlord nécessiteux fait un autre calcul. Il convoite les six cents millions qui font vivre les six cent mille familles d’agriculteurs indigènes. Il rêve une Irlande sans Irlandais, qui ne serait qu’une vaste prairie où paîtraient ses bœufs sans péril et sans gardien. Par les évictions, par l’émigration régulière, subventionnée et presque forcée, il a, pendant longtemps, cherché à atteindre ce résultat. Pendant longtemps aussi, le gouvernement anglais l’y a aidé de tout son pouvoir, qui est grand. C’est ainsi que l’Irlande s’est appauvrie et dépeuplée, que sa population est tombée de huit millions à cinq et que la superficie des terres ensemencées a diminué de moitié en quarante ans.

Cependant, à de rares intervalles, le parlement anglais avait manifesté quelques velléités bienfaisantes. En 1849, avait été passé l’Encumbered estate bill, pour débarrasser, au moins, la terre irlandaise d’un des parasites qui la rongent, du créancier. L’intention était bonne, le résultat fut détestable. Les domaines grevés d’hypothèques furent vendus par autorité de justice et tombèrent aux mains des spéculateurs, qui n’avaient acheté que pour revendre plus cher, et qui, en attendant, se montrèrent impitoyables pour les fermiers. Le nombre des évictions augmenta d’autant. Puis, l’Angleterre se ravisa, revint aux traditions brutales du passé avec la loi Deasy, qui prenait, encore une fois, le parti du propriétaire contre le tenancier.

C’est en 1870 seulement que fut proposé par M. Gladstone et voté par le parlement le land act qui devait marquer une ère nouvelle pour les fermiers irlandais.

Cet acte donnait au tenant right de l’Ulster une consécration légale, et, par la clause à laquelle John Bright attacha son nom, ouvrait au paysan la perspective de devenir propriétaire. Et cependant le land act de 1870 échoua, comme avait échoué vingt ans plus tôt la loi sur les domaines grevés d’hypothèques. Pour quelle raison ? Parce qu’il s’arrêtait à mi-chemin de toutes les réformes, parce qu’il ne protégeait pas les paysans contre l’augmentation de la rente. Le tenancier n’obtenait de compensation qu’en cas d’éviction arbitraire. Encore fallait-il qu’il intentât un procès à son maître. S’imagine-t-on ce que c’est qu’un procès pour un homme dont la ferme paie un loyer annuel inférieur à 200, ou même à 100 francs ? Eût-il gain de cause, le paysan restait évincé ; car comment admettre que le propriétaire, battu par lui devant la justice, s’empresserait de le rappeler sur son domaine ? Quant à la clause de Bright, elle ne produisit que des désastres individuels. Lorsque le paysan, qui avait quelques réserves, voulut acheter sa terre, il trouva sur le marché, comme compétiteurs, les gros spéculateurs de la ville ou ces usuriers de village, qui sont, en tout pays, les pires sangsues des populations rurales. Il acheta à des prix fous et se ruina.

M. Butt enchérit sur les défauts du land act en proposant à son tour un projet de loi qui compliquait encore les formalités sous prétexte d’augmenter les garanties. Si ce projet eût été voté, le paysan du Connaught eût mangé sa dernière pomme de terre en frais de justice. Jusqu’en 1879, les amis de l’Irlande demandaient que le tenant right fût régularisé, consolidé, étendu à tout le pays ; ils ne rêvaient, ne réclamaient rien au-delà. Quant au gouvernement de Disraeli, il déclarait, par la bouche de M. James Lowther, le plus incapable parmi tous les incapables qui se sont succédé à la secrétairerie de l’Irlande, que, « dans ce pays, le problème politique n’avait rien à voir avec la question de la propriété foncière. »

C’est alors que Michel Davitt conçut son plan et fonda la land league pour le soutenir et l’exécuter. La land league n’était pas une société secrète ; elle n’était révolutionnaire ni dans son but ni dans ses moyens. Rien de si public que son programme, et, j’ajouterai, rien de plus légitime. Si l’on relit aujourd’hui, de sang-froid, les anciennes circulaires et les premiers manifestes de cette ligue, répandus à travers l’Irlande et l’Amérique à des millions d’exemplaires, on reconnaîtra, et l’histoire dira, que ceux qui les ont écrits étaient d’honnêtes gens et des hommes d’État.

Ils proposaient une série de mesures provisoires propres à remédier aux souffrances. Eux aussi, ils voulaient garantir le fermier contre les caprices ou la rapacité des propriétaires. Mais ils voyaient plus loin et de plus haut. Le tenant right n’était qu’un palliatif, le débris d’un droit bizarre et suranné, une conception ambiguë et naïve, propre aux âges de bonne foi et d’ignorance, merveilleusement apte, dans le nôtre, à enfanter des procès. Le vrai principe, à leurs yeux, c’est que la terre doit appartenir à celui qui la cultive. C’est pourquoi Davitt et ses amis voulaient constituer un corps de paysans-propriétaires analogue à celui qui existe en France et qui en fait le pays le plus conservateur de l’Europe, le mieux abrité contre la révolution sociale. Et comment ce but serait-il atteint ? Par la revendication violente des terres autrefois usurpées ? Non, mais par le rachat graduel de la propriété, par un transfert légal dont les étapes et les moyens étaient minutieusement détaillés. Aucun appel à la violence ni aux souvenirs amers, beaucoup de documens, beaucoup de preuves, avec cette clarté irrésistible et cette simplicité puissante qui mettent les grandes idées à la portée de tous.

Cependant M. Parnell hésitait à s’enrôler parmi les fondateurs de la ligue, à lui donner son nom, déjà populaire. Il sentait que ce grand mouvement allait remuer l’Irlande jusqu’en son fond, jusqu’à la vase ; il prévoyait des solidarités involontaires et de pesantes responsabilités. Si l’on persistait à refuser ces choses si justes, et que le peuple se soulevât, serait-il maître de l’arrêter ? Et sur quel front retomberait la première goutte de sang répandue ? Il songeait à toutes ces choses, mais n’en disait rien : assis dans un fauteuil, il fumait et écoutait en silence Michel Davitt exposer ses plans. A la fin, Parnell se leva, secoua la cendre de son cigare et dit : « Je le ferai... Je ne sais si je pourrai m’entendre avec tous vos amis... N’importe : je le ferai, I will do it. » En effet, il le fit. Il semble même qu’à dater de ce jour il ait trouvé sa vraie mission, car il a plus d’une fois répété, dans le cours de sa vie : « Mon œuvre est de résoudre la question agraire et de rendre le sol de l’Irlande aux Irlandais. »

Pour alimenter cette puissante machine, il fallait de l’argent : Parnell alla en chercher en Amérique. Il s’adjoignit comme secrétaire Timothée Healy, qu’on voit ici apparaître pour la première fois. Petit-fils d’un maître d’école de Bantry, élève des frères de la doctrine chrétienne, commis à Newcastle, puis employé de commerce à Londres et correspondant d’une feuille irlandaise, c’est dans cette modeste situation que Parnell l’avait découvert et deviné. Ils parcoururent ensemble les États-Unis. Le champion de l’obstructionnisme fut admis à l’honneur de donner une conférence, à Washington, devant les membres du congrès. Partout on l’acclama ; derrière lui il laissait des associations vivaces, affiliées à la land league, et auxquelles les plus humbles apportaient leur souscription. Réunies, ces oboles du pauvre formèrent un trésor. C’est depuis ce temps qu’il est devenu spirituel de dire, en Angleterre, que le sort de l’empire britannique est entre les mains des bonnes d’enfans et des garçons marchands de vin de New-York et de Chicago, comme autrefois celui de l’empire romain dépendait des barbares Ostrogoths ou Wisigoths. Ce mot fait passablement dans un article de journal, mais est-ce bien un argument ?

Averti que la dissolution se préparait, Parnell revint en hâte. Débarqué à Queenstown quelques jours avant les élections, il déploya une activité que ses amis eux-mêmes caractérisent de « diabolique. » Cinquante mille francs, fournis par la land league, formaient tout le budget électoral du parti. Avec ces faibles ressources, Parnell fit face à tout, se montra presque en même temps sur tous les points du pays, se présenta lui-même dans trois circonscriptions, où il fut élu. Aussitôt après les élections, cinquante et un députés se réunirent au City-Hall de Dublin., au milieu de cette attente anxieuse, de cette émotion de l’inconnu qui caractérise les commencemens de révolution. C’étaient des hommes nouveaux appelés à soutenir une politique nouvelle. On les regardait et ils se regardaient entre eux avec curiosité, comme durent se regarder, dans les rues de Versailles, les députés du tiers en mai 1789.

Ce qui manquait, dans cette assemblée, c’était la gentry campagnarde, cette classe de propriétaires qui, suivant l’idée anglaise, donnent seuls de la respectabilité et de la substance à un parti. Mais comment cette classe eût- elle été représentée parmi des hommes qui venaient la combattre et la déposséder ? Dans le nombre, on aurait pu reconnaître des entrepreneurs de Music-Halls, certains grands cabaretiers de Liverpool ou de Manchester, dont le patriotisme ne couvrait pas suffisamment les origines ; mais, en tête du groupe, marchait une élite de talens ou de caractères. Je citerai seulement les principaux : Gray, directeur du Freeman’s journal et fils d’un des plus vaillans compagnons d’O’Connell ; Sexton, le journaliste, parti de bas, comme Healy, et, comme lui, obligé de gagner sa vie à l’âge de treize ans. Habile manieur de chiffres, doué d’une mémoire miraculeuse, d’une rare facilité d’élocution et d’une vigueur dialectique plus rare encore, Thomas Sexton allait prendre rang parmi les premiers orateurs du parlement. Près de lui, O’Connor Power, le statisticien du parti, qui avait passé sa jeunesse dans les bureaux du War-office et y avait pris les froids dehors d’un gentleman anglais. Une des figures les plus vivantes, les plus originales, assurément, c’était O’Kelly qu’entourait une sorte de légende héroïque. Il avait combattu au Mexique et en Algérie dans notre légion étrangère ; puis, il avait servi le fenianisme de toute son énergie. En 1870,1e danger de la France le rappelait au secours de sa seconde patrie, et Paris le comptait parmi ses défenseurs. Ensuite on le retrouvait correspondant d’un grand journal américain dans l’île de Cuba, alors en révolte. Passant d’un camp dans l’autre, risquant vingt fois sa vie pour un renseignement, il avait réalisé, en plein XIXe siècle, les admirables folies de d’Artagnan et de ses compagnons. Ce héros de quelque futur drame qu’écrira un Alexandre Dumas encore à naître, cet homme qui avait vécu plusieurs romans, touchait du coude un lettré paisible qui s’était contenté de les écrire. Historien, journaliste et conteur, Justin Mac-Carthy, le populaire auteur de l’Histoire de mon temps, avait, à seize ans, débuté comme reporter dans les dernières années d’O'Connell ; il était le lien vivant de deux générations. Daniel-Thomas Sullivan, avec son frère Arthur Sullivan, complétait la phalange. Ses poèmes sont si vite adoptés par l’âme populaire de l’Irlande, qu’il lui arriva d’entendre le soir, chantés en chœur par des étudians, dans un wagon de chemin de fer, des vers qui avaient paru le matin même dans la Nation. Une autre anecdote est plus frappante encore. C’était au siège de Fredericksburg, pendant la guerre de sécession, La nuit, dans la tranchée, un soldat irlandais s’avisa de chanter le God save Ireland de Sullivan. Il n’avait pas achevé la strophe, que la compagnie, puis le régiment, avaient repris le chant avec lui. Bientôt toute l’armée chantait en chœur. Quand elle se tut, et que la dernière vibration du refrain final mourut dans le calme de la nuit, on entendit une rumeur de voix lointaines qui renvoyait ce refrain comme un écho. C’était l’armée ennemie : elle chantait à son tour l’hymne de Sullivan.

Tels étaient les hommes qui choisirent pour chef, au lendemain des élections de 1880, Charles Stewart Parnell. On convint de soutenir devant le parlement la politique de la land league, de ne s’inféoder à aucun des deux partis anglais, de n’accepter aucune place qui dépendît du gouvernement. Ces points réglés, on marcha au combat.


IV.

En arrivant au pouvoir, M. Gladstone n’avait pas de plan arrêté sur les questions irlandaises. En délivrant ce malheureux pays des dîmes ecclésiastiques, en lui donnant le land act de 1870, il avait montré, tout au moins, d’honnêtes et libérales intentions à son égard. Une de ses grandes réformes, l’établissement du scrutin secret, avait été, pour l’Irlande, un bienfait plus grand que les actes qui la concernaient directement, parce que le scrutin secret avait assuré la liberté et la sincérité des élections. M. Gladstone avait donc quelque droit à se considérer comme l’ami et le bienfaiteur de l’Irlande. Il ne demandait qu’à continuer ce rôle et, dès sa première année de pouvoir, en 1880, il préluda à des réformes plus larges par quelques mesures partielles qui devaient, pensait-il, commencer l’œuvre de réparation et d’apaisement. Ces mesures furent toutes rejetées par la chambre des lords, à l’exception du Relief of distress bill, dont le titre indique le but. L’Angleterre aristocratique était prête à faire l’aumône à l’Irlande. Mais ceux qui demandent justice n’acceptent pas la charité. Cependant le désordre, en Irlande, croissait pour ainsi dire d’heure en heure. Qui avait créé cette intolérable situation ? Autour de M. Gladstone on accusait la land league, et la land league, à son tour, attribuait le mal aux évictions qui s’étaient multipliées, comme toujours, au lendemain de la famine. L’Irlande était-elle une coupable ou une malade ? Fallait-il la punir ou la traiter ? C’était un dilemme, mais on doit bien se garder de croire que les dilemmes étonnent ou embarrassent M. Gladstone. Il les recherche, il s’y complaît. Il lui faut une antithèse pour exciter ses facultés. S’il est mis en demeure par les circonstances de choisir entre deux partis opposés, il les choisit tous deux. Sa politique favorite est ce bizarre et ingénieux entrecroisement de deux motifs qui se poursuivent sans jamais s’atteindre et que les musiciens appellent une fugue. Donner d’une main, frapper de l’autre ; d’une part, accorder satisfaction aux griefs de l’Irlande et attaquer résolument la réforme de la propriété foncière ; de l’autre, réprimer avec une implacable sévérité les attentats contre les biens et les personnes, de sorte que la loi fût exécutée et respectée jusqu’à sa dernière minute d’existence ; enfin, accomplir le programme de la land league et mettre les land leaguers en prison : c’est ce double plan d’action auquel s’arrêta le chef du ministère et que l’on vit se déployer pendant l’année 1881 et le commencement de l’année 1882.

Peut-être, beaucoup de lecteurs trouveront-ils que M. Gladstone avait raison dans sa double politique, et peut-être suis-je moi-même de leur avis. Mais les faits se prononcèrent dans un sens différent. Il y eut deux groupes dans le cabinet, correspondant aux deux faces de M. Gladstone, dont l’une souriait à l’Irlande, l’autre la regardait en fronçant les sourcils et en grinçant des dents. D’un côté, Dilke et Chamberlain, de l’autre Forster et lord Hartington. Si toute maison divisée contre elle-même doit périr, la prophétie ne s’appliquera-t-elle pas à certaine maison de Downing-Street où siègent les ministres de la reine ? Il était aussi à craindre que l’Irlande ne comprît pas cette attitude de croquemitaine-sauveur. En effet, c’est ce qui arriva.

Le land act de 1881 attaquait hardiment le problème agraire, créait des tribunaux spéciaux chargés d’intervenir entre le landlord et son fermier et de réduire la rente à un taux raisonnable, sans frais pour le plaignant. Cet acte visait sans ambages à la création d’un corps de paysans-propriétaires et, pour aider le tenancier à acquérir la terre, lui ouvrait un crédit par l’intermédiaire des Boards of works, avec des conditions de remboursement exceptionnellement faciles. Mais la chambre des lords, qui semble, depuis quinze ou vingt ans, le mauvais génie de la politique, par tout ce qu’elle introduisit dans la loi et surtout par tout ce qu’elle en retrancha, en atténua, à l’avance, les bons effets. D’ailleurs, — soit mauvaise volonté, information incomplète, inintelligence des choses d’Irlande ou simplement oubli, — il manquera toujours quelque chose à une loi irlandaise faite par des Anglais. Pour que le land act de 1881 fût efficace, il eût fallu d’abord déblayer le terrain, faire table rase du passé, délivrer le fermier du fardeau de l’arriéré, effroyablement accru par quatre ou cinq années de disette. C’est de quoi ne s’avisa pas le cabinet Gladstone.

Si le land act resta bien en deçà des espérances et des besoins, les mesures répressives dépassèrent de beaucoup les craintes du peuple irlandais et les exigences de l’ordre public. La loi Forster enchérit, à certains égards, sur les sévérités de l’état de siège : elle eut un caractère préventif, policier, arbitraire, qui irrita profondément. C’était une véritable loi des suspects.

Les débats qui en précédèrent l’adoption furent singulièrement orageux ; le gouvernement s’y montra médiocre. Le secrétaire pour l’Irlande avait deux statistiques à sa disposition. Lorsque les tories l’accusaient de mal gouverner l’Irlande, il leur démontrait, avec des chiffres, que le nombre des crimes diminuait. Lorsque les partisans de Parnell réclamaient contre l’impitoyable rigueur de certains articles, le même Forster, avec d’autres chiffres, leur prouvait que les crimes augmentaient. Ces soirs-là, il arrivait à un formidable total de 2,590 crimes. Le lecteur qui, d’après ce chiffre, s’imaginerait un pays livré aux dernières horreurs de l’anarchie et de la guerre civile, sera un peu réconforté s’il apprend qu’il y avait dans le nombre 1,337 lettres anonymes, et une remarquable quantité de carreaux cassés.

Contre les deux partis coalisés, les députés irlandais se défendirent en désespérés. L’obstructionnisme déploya toutes ses ressources. Un soir, — c’était au mois de février 1881, — M. Gladstone vint dire au parlement, d’un ton significatif, qu’il fallait en finir avec la loi. On poussa le vote des derniers articles. Quarante et une heures furent nécessaires pour venir à bout de la résistance des home-rulers, assistés de quelques radicaux. Cette séance, la plus longue dont on se souvienne, commença le mardi à quatre heures du soir et se termina seulement dans la matinée du jeudi suivant. C’est au cours de cette séance que Thomas Sexton prononça son plus remarquable discours, l’un des meilleurs que le parlement eût entendus, s’il avait daigné l’entendre. Il fut débité entre cinq et huit heures du matin devant sept ou huit membres endormis dont les ronflemens accompagnaient l’orateur. Tout y était en sa place ; tout y était juste, probant, éloquemment dit ; ne manqua à ce beau discours que des auditeurs, mais les lecteurs ne lui manquèrent pas.

Cette séance extraordinaire eut un dénoûment qui ne l’était pas moins. Le speaker fît un coup d’État en fermant la discussion, et mit la loi aux voix. Les Irlandais crièrent : « Liberté ! liberté ! » Les Anglais répondirent : « Privilège ! privilège ! »

Parnell était absent au moment du vote ; il était allé prendre quelques heures de repos. Il trouva ses collègues encore émus, tout vibrans de colère. Réunis dans une des salles de commission, ils agitaient la question de savoir s’il ne convenait pas de se retirer en masse et de rester dorénavant étrangers aux délibérations de Westminster. Le leader ne fut pas de cet avis et en détourna ses partisans. Dès le soir même, il était à son poste, dénonçant l’abus de pouvoir du speaker avec cette calme hardiesse et ces termes froidement insolens dont il était coutumier.

Cependant la loi semblait porter ses fruits même avant d’avoir été approuvée par les lords et d’avoir reçu l’assentiment royal, Michel Davitt était arrêté et, comme ses amis réclamaient l’explication du fait, un des ministres répliquait que le forçat libéré Davitt avait violé les conditions auxquelles il avait été mis en liberté. — « En quoi, demanda-t-on, les a-t-il violées ? » Point de réponse. M. Dillon, ayant osé disputer la parole au speaker était, pour ce fait, suspendu de ses fonctions de député et expulsé par la force. Le premier ministre allait parler : Parnell se leva et proposa « que M. Gladstone ne fût pas entendu. » Cette motion, tombée en désuétude depuis plus de deux siècles, avait été retrouvée et utilisée par M. Gladstone lui-même, peu de temps auparavant, pour fermer la bouche à un catholique irlandais qui se plaignait de M. Challemel-Lacour, alors ambassadeur de la République française à Londres. Parnell retournait ironiquement contre le premier ministre l’arme surannée dont il s’était servi. Le speaker ayant refusé d’admettre cette proposition, jugée inconvenante, Parnell insista en termes amers et méprisans. Son expulsion fut prononcée. Il refusa « respectueusement » de se retirer, et déclara qu’il ne céderait qu’à la force. Dans cette vénérable enceinte où tout est fiction et symbole, la « force » était représentée par le sergent d’armes, le vieux capitaine Gossett et par ses huissiers (messengers) qui avaient, dit-on, deux cent soixante ans à eux quatre. M. Parnell n’entendait pas donner à ses collègues le hideux spectacle d’une lutte corps à corps, semblable à celle de Bradlaugh avec ses quatorze policemen. Il avait seulement voulu pousser la résistance jusqu’aux dernières limites de la légalité et de la décence. Dès que la main de l’huissier se fut posée sur son épaule, il se retira avec dignité. Les autres députés irlandais, ayant refusé de voter (l’abstention n’est pas permise aux présens), furent expulsés de la même façon. Ce jour-là le parlement anglais avait offert au monde une nouvelle édition, très augmentée, du fameux : « Empoignez-moi, monsieur Manuel ! » qui fit bouillonner le sang dans les veines libérales de nos grands-pères. A Londres, la scène parut bonne et on la reprit souvent, parfois avec tant de brutalité et de légèreté qu’on expulsa des absens.

Les vacances qui suivirent la tumultueuse session de 1881 virent à l’œuvre les agens de Forster. Un matin d’octobre, Parnell, qui venait de commencer une tournée oratoire à travers les quatre provinces, fut arrêté dans un hôtel de Dublin, où il avait passé la nuit, et conduit à la prison de Kilmainham. Escortée de quelques cavaliers, la voiture traversa les rues qui commençaient à s’animer sans que personne, derrière ces vitres closes, pût reconnaître ou soupçonner le leader de l’Irlande. Mais, au bout de quelques heures, Dublin était en rumeur et presque en insurrection. Un reporter put pénétrer jusqu’à Parnell. « J’espère, lui dit-il, que vous serez bientôt libre. » Parnell répondit gravement : « Si j’étais promptement relâché, c’est que le peuple n’aurait pas fait son devoir. »

Les chefs parlementaires ne tardèrent pas à se trouver tous sous les verrous, et la direction du mouvement fut livrée aux violons et aux outranciers. Le mot d’ordre révolutionnaire : no rent commença de circuler ; 17,000 évictions eurent lieu en quelques mois. En revanche, l’impitoyable quarantaine, connue sous le nom de boycotting, réduisit certains propriétaires et leurs familles à la ruine, au désespoir, presqu’à la faim. Chaque nuit fut témoin des exploits des moonlighters, vit des clôtures brisées, des arbres arrachés, des bestiaux mutilés, des granges incendiées, des scènes d’intimidation, de torture, de meurtre, qui rappelaient nos chauffeurs de l’Ouest. De farouches et ténébreuses associations, comme celle des Invincibles, se répandaient dans le pays et le ramenaient aux pires momens du fenianisme, en attendant une vaste et sanglante révolte comme celle de 1798.

M. Gladstone jugea que l’expérience avait assez duré et qu’elle donnait tort au parti de la répression. Il résolut de traiter avec son prisonnier. L’intermédiaire choisi était un gentleman fort connu sans être célèbre, qui s’était mêlé de tout, de courses, d’affaires, de politique. Il appartenait à l’Irlande par son origine et ses intérêts, à l’Angleterre par son éducation et par son mariage, à l’armée par son grade, au parti conservateur par son passé et ses opinions, car il était l’ami de Parnell et non son partisan. Le monde ignorait alors ce que cachait cette intimité, et, pas plus que le monde, le capitaine O’Shea, — il faut bien le nommer ! — ne s’en doutait.

Dans sa prison de Kilmainham, Parnell n’était pas occupé à préparer des plans d’insurrection, mais à mûrir des projets de loi. Quelles étaient ses conditions ? Que voulait-il ? Sa liberté, et celle de ses amis ? Oui, certes ; mais surtout une loi sur les arrérages, qui ferait du land act de l’année précédente une vérité bienfaisante au lieu d’une malsaine ironie. Ce land act lui-même n’était pas complet, n’était pas définitif. Un autre bill sur la question agraire allait être présenté par M. Redmond. Que le gouvernement lui donnât une attention sympathique, qu’il répudiât hautement la politique Forster, et lui, Parnell, aiderait le gouvernement à pacifier l’Irlande.

Voilà le traité « secret» de Kilmainham, et beaucoup de traités publics, écrits sur vélin avec une plume d’or, promulgués au son du canon et des cloches, me paraissent moins honnêtes et moins avouables.

Des deux parts on se préparait à l’exécuter. Forster se retira ; lord Frederick Cavendish, nommé à sa place, fut chargé de porter à Dublin la branche d’olivier. Le 6 mai, Parnell, sorti de Kilmainham, et Michel Davitt, devant qui venaient de s’ouvrir les grilles de Portland, se rencontraient à la station de Wauxhall, et retrouvaient leurs amis réunis au Westminster palace hotel, leur bruyant quartier-général. Il y eut quelques heures d’exaltation et de triomphe. Puis, dans ce ciel sans nuages, éclata un coup de tonnerre. Le soir même de son débarquement en Irlande, lord Frederick Cavendish était assassiné dans Phœnix-Park, en essayant de défendre M. Burke attaqué par les invincibles, alors que tous deux, vers la tombée du jour, montaient seuls et à pied à la lodge vice-royale où ils devaient dîner avec lord Spencer.

Les détails de ce drame, l’émotion que la nouvelle causa en Europe, sont encore familiers à beaucoup de mémoires. Dès le soir même, la nouvelle était connue au palace hotel. Ceux qui ont vu Parnell ce soir-là assurent qu’il était comme assommé, et garda le silence pendant qu’autour de lui les paroles se croisaient et qu’on échangeait les plus fiévreux discours. Dans un manifeste, aussitôt publié, les députés irlandais répudièrent solennellement, devant leur pays et devant l’histoire, toute solidarité avec les assassins. Ils vinrent tous au parlement vêtus de deuil, et quand les deux partis, par l’organe de leurs chefs, eurent rendu hommage à la noble victime, M. Parnell, plus pâle encore que de coutume, se leva pour exprimer les sentimens de ses amis. Il commença d’une voix basse, triste et comme humiliée. Un sourd murmure d’indignation grondait sur les bancs des tories et des whigs, pour lui faire entendre que ses regrets insultaient le mort et que le silence de la honte convenait seul à des Irlandais. C’est à peine si l’on put suivre les premières phrases de l’orateur. Bientôt sa voix s’éleva, vibrante et forte, pour affirmer la loyauté et la douleur de ses collègues, de l’Irlande entière dont les intérêts venaient d’être mis en péril, dont les espérances renaissantes venaient d’être encore une fois brisées et détruites par ses plus mortels ennemis. Parnell s’assit, au milieu d’un silence ému, presque sympathique ; quelques radicaux osèrent applaudir et nul ne protesta.

V.

La mort de lord Frederick Cavendish parut avoir fait plus pour la pacification de l’Irlande que les promesses de M. Gladstone ou les violences de M. Forster. Le parti du crime se cacha, n’osa plus bouger, étonné de l’horreur qu’il inspirait ; la presse anglaise montra de la générosité et du sang-froid. Mais cette paix apparente n’était que de l’abattement. Bientôt les récriminations acharnées recommencèrent, avec un échange de provocations et d’injures. Tombé du pouvoir, M. Forster poursuivait encore son ennemi, et cherchait à le convaincre de complicité avec les meurtriers de Phœnix-Park. « C’est un mensonge ! » criait M. Dillon, et il était expulsé du parlement. Parnell, lui, avait repris son accent amer, sa froide et dédaigneuse ironie : « Je n’ai, disait-il, aucun espoir, ni aucun désir de convaincre ceux qui m’écoutent, et je suis persuadé que mes paroles ne peuvent produire d’effet sur aucun Anglais. Il me suffit que ma conduite soit parfaitement claire pour mes compatriotes... Le très honorable gentleman m’a sommé de plaider ma cause : je n’ai pas de cause à plaider. » Puis, il faisait une comparaison entre Forster et ce misérable Carey qui, après avoir joué le principal rôle dans l’assassinat de lord Frederick, s’était fait le dénonciateur de ses compagnons, et qui excitait en ce moment l’exécration universelle. Des deux, Carey était celui qui méritait le plus d’indulgence, car il cherchait à sauver sa vie. Parnell concluait ainsi : « Par ce discours, M. Forster a bien mérité du gouvernement. Il est digne d’y rentrer. Qu’on le renvoie en Irlande pour aider lord Spencer à dresser des potences ! »

Ce langage haineux indique assez clairement que toute entente était devenue impossible. Le parlement Gladstone approchait de sa fin, et les espérances de ses adversaires s’étaient ranimées. Une sorte de rapprochement eut lieu entre les home-rulers et le parti conservateur. Dans la grande réforme qui allait appeler quinze cent mille nouveaux électeurs à la vie politique, on fut tenté un moment de refuser à l’Irlande quelques-uns des avantages accordés à l’Angleterre, au pays de Galles et à l’Ecosse. Ce fut lord Randolph Churchill qui disputa aux radicaux l’honneur de servir de champion aux droits des électeurs irlandais.

Un vote de coalition renversa M. Gladstone au mois de juin 1885. Pendant les mois qui s’écoulèrent entre l’entrée des tories au pouvoir et la dissolution du parlement, le nouveau vice-roi de l’Irlande, lord Carnarvon, fut censé étudier un plan de réformes qui devait donner satisfaction à M. Parnell et à ses amis. Lord Carnarvon joua d’autant mieux son rôle qu’il était sincère et qu’il eût été heureux d’exécuter ses promesses. Les dispositions de lord Salisbury étaient toutes différentes, et les tories n’eurent même pas la patience, ou la pudeur, d’attendre la fin de la période électorale pour jeter le masque et combattre leurs alliés de la veille. Cependant la coalition n’était pas complètement rompue, et plus d’un candidat conservateur, en Angleterre, escamota les votes des électeurs irlandais. Si lord Salisbury était rentré au pouvoir avec une faible majorité, peut-être se serait-il souvenu des engagemens de lord Carnarvon. Mais la fortune du scrutin en décida autrement. M. Parnell rentrait au parlement à la tête d’un parti compact de 86 députés, ce qui le rendait maître de déplacer 172 voix dans un vote important. Les libéraux perdaient 18 voix ; les conservateurs en gagnaient 13. Les uns n’étaient plus assez forts pour gouverner avec Parnell pour ennemi ; les autres étaient trop faibles encore pour gouverner avec Parnell pour allié. Ce double fait suffirait pour expliquer le changement de front auquel nous avons assisté dans l’hiver de 1886. Mais, si l’on veut être juste envers M. Gladstone, il faut se rappeler tout le bien qu’il avait déjà fait ou essayé de faire à l’Irlande. Il n’y a point ici de « chemin de Damas, » et la conversion du grand leader libéral avait été annoncée, préparée par des symptômes significatifs. Le 7 octobre 1881, M. Gladstone avait déclaré que Parnell ne représentait qu’une minorité. Il ne pouvait répéter cette phrase-là après les élections de 1885. Chef du pouvoir dans un pays où l’opinion gouverne, ne devait-il pas lui obéir lorsqu’elle se manifestait d’une façon si éclatante ?

Parmi les graves enfantillages de la vie, on trouve des jeux pour tous les âges, pour tous les caractères et toutes les sortes d’esprit, Il n’en est pas de plus attachant pour les vétérans de la politique que d’élaborer une constitution. Ils savent aussi bien et mieux que nous que les constitutions ne s’improvisent pas. Une constitution doit être une constatation. Elle légalise l’action du temps, précise scientifiquement le mode de croissance d’un organisme social. Quand on l’écrit, souvent elle a fait son œuvre et usé sa vertu : d’un être vivant elle devient une chose morte, un document historique. M. Gladstone n’ignorait rien de tout cela, mais il n’y a pas d’exemple qu’un homme d’État ait eu l’occasion de composer une constitution et ne s’en soit point passé l’envie.

On a admiré, dans son ingéniosité et sa hardiesse, la combinaison financière par laquelle M. Gladstone proposait de mettre hors de l’Irlande les propriétaires du sol, dépouillés et contens. Le grand manieur de chiffres s’était donné la peine de préparer aux Irlandais un petit budget modèle dont les charges et les dépenses se balançaient à merveille. Mais où il étonnait par son invention, où il battait les Platon, les Thomas Morus, les Harrington, les Fénelon et les Sieyès, c’est dans sa conception des deux ordres parlementaires. En effet, l’Irlande ne devait pas avoir une seule assemblée, ni deux assemblées, mais bien une assemblée qui en formerait deux, ou deux assemblées qui n’en feraient qu’une ; un parlement à cloisons mobiles, composé de deux compartimens qui rentreraient l’un dans l’autre. Du premier ordre faisaient partie : 1° les 28 représentans de la pairie irlandaise qui siègent actuellement à la chambre des lords, et dont le droit devait s’éteindre au bout de trente ans ; 2° 70 membres élus par un corps d’électeurs spécial. Éligibilité et électorat reposeraient sur un cens plus élevé que le cens ordinaire. Les membres du premier ordre, nommés pour dix ans et en deux fournées quinquennales, ne seraient soumis, en aucun cas, à la dissolution. Les membres du second ordre n’étaient autres que les députés actuels, auxquels se joignait un nombre égal de représentans, élus par les mêmes circonscriptions et d’après le mode de suffrage presque universel, aujourd’hui en vigueur dans le royaume-uni. Le premier ordre représentait donc les intérêts, le second ordre les opinions, celles-ci restant avec ceux-là dans le rapport de 2 à 1. Combien il eût été curieux de voir fonctionner ces institutions que n’avaient connues ni Salente, ni Utopia ! Combien intéressant de voir délibérer, voter, ensemble ou séparément, ces deux ordres qui devaient se joindre ou se quitter à certains momens prévus, évoluer sur le théâtre de la politique à la façon des deux demi-chœurs de l’antique tragédie ! Parmi les amateurs de « chinoiseries » (comme disait M. Thiers), qui n’en voudra à lord Hartington et à M. Chamberlain pour nous avoir privés de ce spectacle ?

Parnell, dans un discours très digne, signifia au parlement que l’Irlande approuvait pleinement le projet de M. Gladstone. L’approuvait-il lui-même dans le fond de son cœur ? j’ai des raisons de penser qu’il en trouvait certains détails ridicules et d’autres impraticables. Mais à force de considérer la dissimulation comme une force et comme un devoir, il s’en était fait une seconde nature.

On sait que le bill fut rejeté. M. Gladstone fit appel au pays, qui se prononça pour ses adversaires. Maîtres d’une majorité considérable, grâce à l’appoint des unionistes, les conservateurs, à peine réinstallés au pouvoir, s’occupèrent de l’Irlande pour la soumettre à un régime de rigueurs exceptionnelles. Les landlords, qui avaient perdu l’espoir de vendre leurs domaines à de bonnes conditions, mais qui, du moins, se sentaient soutenus par le gouvernement, eurent de nouveau recours aux évictions. La land league, supprimée officiellement depuis plusieurs années, revivait sous le nom de national league. Elle exhorta les tenanciers à se défendre par la force. Évincés, elle les nourrit, paya les frais de justice. Enfin elle encouragea, et, dans certains cas, obligea les fermiers à refuser le paiement de la rente lorsque les propriétaires ne consentaient point aux réductions demandées. Les sommes étaient alors perçues par la ligue elle-même et servaient à alimenter la résistance. C’est ce qu’on nomme le Plan de Campagne. Cette action, toute révolutionnaire, justifiée, prétendait-on, par les violences administratives et la dureté des propriétaires, devait fatalement amener des représailles et une recrudescence d’arbitraire. Combien on était loin des beaux commencemens de la land league et de ces manifestes si calmes, si logiques, si éloquens ! Parnell n’était pas l’inventeur du Plan de Campagne, mais il ne désapprouva pas, et ce fut sa première faute.

Il n’était que trop aisé de le rendre solidaire des exagération de conduite et de langage de John Dillon ou de William O’Brien. On voulait chercher dans le passé des responsabilités encore plus lourdes et plus compromettantes. Au moment psychologique, le jour même où le bill de répression contre l’Irlande devait être voté en seconde lecture, paraissait dans le journal le Times une révélation qui devait foudroyer Parnell, le mettre au ban de l’opinion, en faisant de lui le complice des Invincibles. S’il était prouvé une bonne fois, par quelques lignes de son écriture même, qu’il avait mis le poignard aux mains des assassins, pourrait-on encore soutenir à Westminster la vue de cet homme ? Ces lignes dénonciatrices, irrécusables, certifiées véritables par un expert, le Times les possédait, il les publiait et, pour rendre le doute impossible, les accompagnait d’un fac-similé. Ce premier billet fut bientôt suivi de plusieurs autres. Les députés irlandais, l’un après l’autre, étaient mis en cause. Le Times, qui semblait avoir à sa discrétion un arsenal inépuisable, publiait chaque jour, sous ce titre expressif : Parnellism and Crime, un nouvel amas de documens qui s’ajoutaient aux précédens et redoublaient l’impression produite.

La vie de Parnell n’avait été qu’un long duel avec le peuple anglais, où il s’était toujours réservé le choix du terrain, de l’heure et des armes. Il ne releva point la provocation du Times. Pour l’obliger à un aveu ou à un démenti, un membre du parlement posa la question de violation de privilège contre le journal le Times. Quand il fallut rompre le silence, Parnell réclama une enquête parlementaire ; le gouvernement refusa d’y consentir. Après de longs débats, dont les péripéties n’auraient rien d’intéressant pour les lecteurs français, il fut convenu que le leader de l’Irlande, celui qu’on appelait le roi sans couronne, et le journal le Times comparaîtraient devant une commission composée de juges du Banc de la Reine. Par leur indépendance et leur équité, de tels arbitres devaient inspirer respect et confiance à tous. Mais que d’abus de pouvoir, que d’étrangetés juridiques dans ce procès ! Le même homme, changeant de fonction comme maître Jacques change de souquenille, choisissait les membres de la commission en qualité d’attorney-général, puis, en qualité d’avocat, dirigeait la défense du Times. La police était employée à découvrir des témoins à charge et l’argent des contribuables à payer leurs frais de voyage. S’il y avait dans quelque prison un pauvre Irlandais qui languissait loin de sa famille et de ses affaires, on lui promettait sa liberté en échange d’un mot qui incriminât Parnell. Ainsi se trouva levée et soldée une armée de dénonciateurs. Ce n’était plus le procès de Parnell contre le Times, mais le procès d’un peuple contre un autre peuple : l’Irlande accusée et jugée par l’Angleterre.

Les lettres disparaissaient presque dans cet élargissement inopiné et extraordinaire d’une cause privée. Cependant c’était là qu’il fallait en revenir ; c’est là qu’était le nœud du drame. D’où venaient-elles, ces lettres ? Un sieur Houston, secrétaire de je ne sais quelle société de propagande loyaliste, à Dublin, les avait remises au solicitor du Times. Mais qui les avait données à Houston ? Et quel en était le destinataire primitif ? Au journal on disait n’en rien savoir, on ne s’en était pas préoccupé un seul instant. On avait mandé un expert : celui-ci avait comparé le manuscrit avec des lettres authentiques de Parnell. C’étaient bien là ses t et ses g ; certains mots étaient absolument identiques. Que demander de plus ? Dans ce grand journal qui a longtemps mené l’opinion européenne, il ne se rencontra personne pour s’inquiéter de l’origine anonyme des lettres, de leur orthographe honteuse, de leur niaise contexture ; car ces billets stupides semblaient n’avoir été écrits que pour compromettre leur auteur, et cet auteur était précisément l’homme le plus prudent, le plus rebelle à tout épanchement, le plus hermétiquement clos à la curiosité qui ait paru dans la politique depuis Guillaume III !

Mais la commission voulut en savoir davantage, et c’est alors que Pigott paraît sur la scène. Sous ce nom, quelques mois auparavant, vivait, ou plutôt mourait de faim, à Kingstown, un malheureux qui s’était cru journaliste, faute d’être propre à autre chose, et qui avait vainement labouré sa cervelle pour gagner honnêtement son pain et celui de ses quatre enfans. Il avait essayé du chantage auprès de l’archevêque de Dublin et du ministre Forster, moitié suppliant, moitié menaçant, et n’avait obtenu qu’une aumône, sans plus. C’est alors que Houston vint le trouver : « Procurez-nous, lui dit-il, des lettres qui établissent la complicité de Parnell dans le meurtre de Phœnix-Park. Vous toucherez 50 francs par jour pendant vos recherches et une grosse somme le jour de la livraison. » Lorsqu’on fait une telle proposition à un tel homme, lorsqu’on lui promet une fortune en échange de documens qui n’existent pas et ne peuvent exister, on fait de lui un faussaire, et je laisse aux consciences délicates à déterminer quelle part d’infamie revient au tentateur.

Mais suivons le roman de Pigott tel qu’il le raconta devant la commission ; accompagnons-le dans ses voyages à la recherche des précieuses lettres. D’abord, sur une vague indication, il s’était rendu à Lausanne sans y trouver les révélations espérées. De là il revient à Paris, et, comme il se promène, découragé, sur le boulevard, une main se pose sur son épaule, un inconnu l’aborde : « Vous cherchez des documens ? Ils sont ici. — Où cela ? — Dans un sac noir, au fond d’un appartement abandonné. — Courons-y ! — Non, il faut d’abord aller en Amérique leur demander la permission... » Et Pigott part pour l’Amérique. Il revient, muni de la fameuse permission. De leur côté, le docteur Maguire et M. Houston sont arrivés à Paris ; anxieux, ils attendent Pigott dans une chambre d’hôtel. Celui-ci paraît tout ému. On l’a conduit dans un petit restaurant, près de la Madeleine. Là il s’est vu seul avec des personnages mystérieux. On lui a fait prêter serment à genoux,.. et voici les lettres de M. Parnell !

On reconnaît les procédés du bas feuilletonisme. Non-seulement le docteur Maguire et M. Houston, mais le solîcitor et le rédacteur en chef du Times, et, après eux, le gouvernement et une bonne partie du public en furent dupes. Devant les juges, les choses prirent un autre aspect. Serré de près par l’avocat de Parnell, qui avait fouillé son passé et l’éclairait impitoyablement, traqué, chassé de mensonge en mensonge, Pigott, comme une bête aux abois, faisait tête aux poursuivans, payait d’impudence, insultait au lieu de se défendre, indigné quand on se riait de lui, sarcastique lorsqu’on le flétrissait. Toute cette audace tomba en une nuit. Le vendredi 22 février, il tenait encore bon. Le lendemain samedi, il arrivait chez M. Labouchère, député radical et directeur du Truth. Devant lui et devant M. Sala, appelé en hâte pour servir de témoin, il se reconnaissait l’auteur des lettres et signait sa confession. De là il se rendait chez un des hommes de loi de la partie adverse et faisait une autre confession qui, en beaucoup de points, différait de la première.

Le lundi, on l’attendit vainement à l’ouverture de l’audience. Il s’était enfui à Paris et de là à Madrid. Là il se mettait en communication télégraphique avec ses amis du Times. Naïf dans son infamie, il attendait encore d’eux des subsides. Au lieu de l’argent qu’il espérait, il reçut la visite d’un officier de police qui venait l’arrêter. Il demanda quelques secondes pour se préparer, passa dans une pièce voisine et se brûla la cervelle. Cette mort, avec les aveux qui l’avaient précédée, mettait en quelque sorte fin au procès. Cependant, le défenseur de Parnell, sir Charles Russell, tint à prononcer sa plaidoirie, qui dura plusieurs jours. Quoiqu’on puissent penser les admirateurs de l’avocat anglais, ce n’est pas un morceau d’éloquence, c’est un cours de droit et d’histoire, parfois prolixe et décousu, mais clair, complet, persuasif et où les défenseurs de l’Irlande puiseront toujours de sûrs argumens.

Quant à Parnell, il put se rappeler ce mot de Cobden : «Pas de haute réputation, de bonne cause, de noble idée à laquelle l’hostilité du Times n’ait mis le sceau. On n’est grand que quand on a été insulté par ce journal. « Il reprit sa place dans le parlement au milieu d’une ovation enthousiaste. Ce triomphe, ménagé par des ennemis, fut peut-être le plus grand de sa vie. Cependant la catastrophe s’approchait.


VI.

Depuis quelques années, on remarquait un changement dans l’humeur et dans les allures de Charles Parnell. Il ne prenait plus le même plaisir à ces dîners du Palace hotel dont il composait le menu avec autant de soin que Gambetta à Ville-d’Avray et où il réunissait autour de lui la bouillante jeunesse du parti. Il s’était toujours montré calme et silencieux au milieu de leur effervescence passionnée, se bornant à dire, quand la veillée se prolongeait : « Mes enfans, il est plus de minuit, allez-vous coucher, » du ton d’un frère aîné qui se plaît à jouer le père. Maintenant son silence, au lieu d’être souriant, attentif, encourageant, se faisait sombre et distrait. Son commandement prenait de la brusquerie et de la hauteur. De soudains éclats de colère troublaient la noblesse et la perfection de ses manières de gentleman, trahissaient une autorité ombrageuse, ardente à réprimer le moindre empiétement ou le plus léger oubli. Il lui arriva de traiter d’âne ou d’oie un collègue qui était arrivé trop tard pour parler ou pour voter. « Ne recommencez pas, » disait-il à la façon du maître qui tance un enfant. Et il tournait le dos au coupable. Cet homme, qu’on avait vu si modeste, n’acceptait plus de conseil. Son beau visage se durcissait dans une rigidité marmoréenne comme s’il eût défié le monde.

Que se passait-il ? Sa santé, délabrée par des fatigues inouïes, par la vie nocturne du parlement, par le tracas des affaires et l’énervement de la lutte, était-elle la cause de ce grand changement ? Était-ce le souci de sa fortune personnelle, absorbée, et au-delà, par les dépenses de cette royauté sans liste civile et qu’un don national de 250,000 francs n’avait pu suffire à rétablir ? S’affligeait-il de voir l’influence passer aux mains de quelques nouveaux-venus, de ce John Dillon qui est l’auteur du Plan de campagne et de ce William O’Brien dont quelqu’un a dit : « Ce n’est pas un violent, c’est la violence même ! »

Son existence était devenue énigmatique. Depuis qu’il avait quitté ses modestes lodgings, près de Russell Square, ses collègues ignoraient son adresse et ne le voyaient plus qu’à la chambre des communes quand il s’y montrait. Quelquefois, pendant des jours et des semaines, il disparaissait, enfoui on ne savait où. Aucun être humain ne connaissait le secret de sa retraite et n’aurait pu lui faire passer le moindre billet. Qui se cachait ainsi ? Était-ce le conspirateur politique ou l’amant de Mrs O’Shea ?

Je ne raconterai point les débuts ni les progrès de cette passion. Dans cette étude politique, on ne doit voir que l’action indirecte et comme l’ombre projetée sur la carrière du grand leader par cette femme qui fut, sans le vouloir, la rivale de l’Irlande. Cette action, il faut le dire, ne se traduisit par aucune démarche contraire à la dignité de Parnell ou aux intérêts de son parti. Lorsqu’on 1885 il imposait le capitaine O’Shea aux suffrages des électeurs, c’était le négociateur de Kilmainham et non le mari de sa maîtresse qu’il entendait récompenser. C’est à des services politiques que songeait M. Chamberlain lorsqu’il écrivait au capitaine en janvier 1886 : « Parnell vous doit bien un siège au parlement ; vous avez fait assez pour lui. » Toute autre arrière-pensée serait indigne de celui qui signait ce billet.

Et cependant Mrs O’Shea a eu une influence incalculable et désastreuse sur la destinée de Parnell et sur celle de l’Irlande. J’échouerais sûrement si j’essayais de réconcilier les idées des Français et celles des Anglais sur la question de l’adultère. Chez nous, l’adultère varie de l’extrême tragique à la plus basse bouffonnerie. Le jury acquitte fréquemment un mari qui a tué sa femme coupable d’un coup de revolver. Le juré qui prononce l’acquittement, le mari qui s’est fait justice, se sont amusés plus d’une fois au théâtre des mésaventures de Dandin et de Sganarelle. D’où vient cette contradiction ?

c’est que la notion du péché est depuis longtemps abolie chez nous. L’adultère est une contravention à certain article du 

code ; il est la violation d’un contrat signé par-devant maître un tel et « son collègue » que personne n’a jamais vu. Quant à la faute morale, avant de l’apprécier, nous faisons plusieurs questions. Le mari a-t-il, par sa négligence ou par toute autre raison, attiré le malheur sur sa tête ? Les deux complices n’ont-ils eu que cette seule défaillance ? Se sont-ils uniquement et exclusivement aimés ? Ont-ils, l’un pour l’autre, tout bravé, tout souffert ? Si ces conditions sont réunies, — comme c’est ici le cas, — notre verdict est tempéré de tant d’admiration et de sympathie que la condamnation équivaut à une apothéose.

La moralité sans nuances de l’Anglais ne reconnaît pas de variétés dans l’adultère. Elle commence par en gêner l’accomplissement en mettant sur le passage des coupables mille curiosités d’espions volontaires, des yeux toujours avides, des oreilles toujours ouvertes. En France, l’amant d’une femme mariée n’a qu’un seul adversaire, le mari ; en Angleterre, il a contre lui un peuple de policemen, de cochers, de garçons d’hôtel, de logeurs et de logeuses, de femmes de chambre et d’employés de chemin de fer. On dirait que toute la société a un intérêt vital à le faire prendre. De là, pour celui qui goûte ce bonheur sans cesse menacé, d’énervantes et corrosives émotions, la nécessité de beaucoup dépenser et de beaucoup mentir, une foule d’actes misérables qui entraînent une sorte de déchéance morale. Enfin, il est vaincu, le scandale éclate. Les coupables ne sont pas punis de mort comme ils l’eussent été chez les sauvages Saxons, leurs ancêtres, dans les forêts de. la Germanie. Mais ils sont frappés d’un ostracisme social qui ne manque pas de noblesse et même de grandeur. A une condition, cependant : c’est que ceux qui le prononcent, ceux qui l’exécutent soient d’abord descendus dans leur conscience et se soient assurés qu’ils avaient encore le droit de jeter la première pierre.

Telle a été l’histoire de Parnell. On en connaît le dénoûment judiciaire. J’en ai raconté les suites politiques dans un récent article sur John Morley [2]. Quelques jours seulement s’écoulèrent entre la conclusion du procès de divorce et la réunion du parlement. Toute la tactique de Parnell consista à être introuvable pendant ces jours-là. Par ce moyen il retarda l’explosion de la lettre de rupture et réussit à se faire réélire, sans opposition et à l’unanimité, président du parti. Mais dès le lendemain, la décision de M. Gladstone était portée à la connaissance du public ; une scission se produisait parmi les députés irlandais. C’est alors que s’engagèrent entre eux, dans la quinzième salle de commission, ces longues et orageuses discussions qui nous ont donné l’image du futur parlement irlandais. Le spectacle était unique : un président qui est en même temps un accusé, qui dirige les débats dans sa propre cause, plaide, gourmande, réfute, insulte, tour à tour tremblant d’émotion, pâle de rage, puis gouailleur, indifférent, échangeant une farce avec son voisin dont on veut faire son successeur. Là, on se soulagea le cœur et on vida, par surcroît, la poche au fiel ; là on se dit des choses inoubliables ; là un gouffre se creusa entre des hommes qui, la veille, marchaient la main dans la main et se seraient fait tuer les uns pour les autres. Finalement, le roi de l’Irlande, qui refusait d’abdiquer, fut déposé par les deux tiers des suffrages, et Justin Mac-Carthy, l’honnête et paisible Mac-Carthy, fut élu en sa place, quoique manquant de la volonté nécessaire pour se faire obéir, peut-être à cause de cet heureux défaut. Les hommes qui ont été trop gouvernés ont de ces calculs et de ces prévoyances.

Restait à savoir ce que dirait l’Amérique qui tient les cordons de la bourse, ce que penserait l’Irlande, juge suprême des querelles de ses représentans. Parnell tenta une sorte d’appel au peuple, chercha son salut dans ce rôle de tribun, pour lequel, je l’ai dit, il n’était point fait. Cependant tout parut marcher à souhait. Jamais Parnell n’avait semblé plus énergique, plus hardi. Dès le premier jour de son arrivée, il prenait d’assaut l’imprimerie de l’United Ireland qui, par une ironie de la destinée, faillit servir de théâtre à une rixe sanglante entre Irlandais. A Cork comme à Dublin, les foules acclamaient l’ancien leader, qui répétait partout ses accusations contre le chef du libéralisme anglais. A l’en croire, M. Gladstone éludait ses promesses, violait les termes du pacte primitif. Voilà ce qui se cachait derrière ses pudeurs hypocrites. C’était l’Irlande qu’on trahissait en Parnell, et c’était aussi l’Irlande qu’il défendait en sa personne. Que les libéraux fissent leur devoir, tinssent leurs engagemens : aussitôt il s’effacerait et abandonnerait sans regret un rôle où il n’avait trouvé qu’amertume, souffrance et ruine.

Un siège de député était vacant à Kilkenny. Les deux partis voulurent voir dans cette élection le verdict même du pays. Les chefs accoururent à ce tournoi plébiscitaire ; toute l’Irlande semblait dans Kilkenny. De son côté, l’Angleterre voulait savoir, heure par heure, ce qui se disait, ce qui se passait dans ce coin perdu de l’Europe. Presque chaque jour on se battait à Kilkenny et dans les bourgades voisines. Davitt fut menacé, frappé. Parnell reçut dans les yeux une poignée de plâtre qui lui causa de vives souffrances et fit craindre un moment pour sa vue. Enfin, arriva le jour du scrutin, qui fut une surprise pour tous : le candidat antiparnelliste triomphait avec une grosse majorité.

O’Brien et Dillon revenaient alors d’Amérique. Si Parnell réussissait à les garder dans son alliance, rien n’était perdu pour lui. Les négociations de Boulogne, abandonnées, reprises, aboutissaient finalement à un échec irrémédiable le 12 février. C’est alors que Parnell se sentit vraiment seul. Toutes les fois que les électeurs étaient consultés, ils donnaient tort à ses partisans. Il avait parlé de donner sa démission, à Cork, pour recevoir un nouveau baptême électoral. On le sommait de tenir sa parole, et il n’osait. Dans cette Irlande enthousiaste qui l’avait investi, en 1880, d’un triple mandat, qui, par deux fois, en 1885 et 1886, lui avait envoyé une légion serrée de partisans fidèles et obéissans, il ne se serait pas trouvé une seule circonscription ’pour le renvoyer à Westminster.

Il disait : «Les prêtres me tuent. » En effet, les prêtres, qui l’avaient subi sans l’aimer, le combattaient maintenant avec passion. En Irlande, ils sont encore maîtres de l’opinion. Enfans du peuple, ils n’ont jamais trahi la cause du peuple. Façonnés, dans la grande école de Maynooth, à toutes les duretés de la vie religieuse, ils sont pauvres, ils sont purs ; l’innocence de leur vie est admirable, et ils n’ont d’autre intérêt humain que celui de la patrie. leaders naturels de la démocratie, ils ont, de plus, étudié ce métier et le possèdent. C’est pourquoi il est difficile de se passer d’eux, impossible de les vaincre.

Que ferait Parnell ? Ferait-il appel aux hommes de désordre, aux passions d’en bas ? Tenterait-il de s’allier aux conservateurs qui déjà l’avaient dupé et rejeté, mais qui, peut-être, l’eussent encore utilisé comme « pierre de scandale ? » On le voyait souvent, maigre et pâle comme un spectre, assis à ce coin familier d’où il faisait face au speaker et avait si longtemps terrorisé le parlement. Mais le coude qui pressait le sien était celui d’un ennemi. Parfois il l’oubliait, adressait familièrement la parole à ces anciens compagnons, qu’il venait de dénoncer tout haut en mots amers. Un jour, il entra à l’improviste chez Justin Mac-Carthy, s’assit, causa quelque temps sur le ton de l’ancienne confiance, mais d’une voix étrange et lointaine, comme un homme qui parle en rêve ; puis il s’en alla sans voir les larmes qui montaient aux yeux de son hôte.

Celle qu’il avait tant aimée, — not wisely hut too well, comme disait la légende de saint Kevin, — avait cessé légalement de s’appeler Mrs O’Shea ; elle était devenue sa femme. Du moins sa femme à demi : le registrar les avait unis civilement, mais il ne s’était pas encore trouvé de clergyman pour bénir leur mariage. Ses forces étaient épuisées ; la main de la mort était sur lui.. Cependant son activité n’en était que plus fébrile. Il courut l’Irlande pendant les mois d’août et de septembre, recueillant des ovations sans portée, prodiguant des harangues sans prix. On le vit, on l’entendit à Dublin, à Drogheda, à Kells, à Thurles, et enfin à Creggs... Il faut en venir à ce lamentable dimanche du 27 septembre où, durant trois heures, sous une pluie impitoyable, Parnell tint son dernier meeting, prononça son dernier discours, qui couvrit à peine quelques lignes dans les journaux du lendemain.

Ce jour-là, habitué qu’il était à la souffrance, il se plaignit d’éprouver des douleurs qu’il ne connaissait pas encore. Le lendemain, il était de retour à Aldrington, près de Brighton, où il occupait une maison avec sa femme et sa belle-fille. Il prit le lit, mais la gravité de son état n’apparut que le matin du mardi 6 octobre. Il vit le danger, la fin certaine : — « Donnez, dit-il, mon amour à mes collègues et à l’Irlande. Puisse-t-elle être soignée dans ses souffrances comme je l’ai été dans les miennes ! » — En anglais, la phrase est très simple, digne d’un homme, qui, dans toute sa vie, n’avait pas prononcé un seul mot à effet. A onze heures du soir, pendant que la mer se gonflait dans un spasme de fureur et que le vent du large secouait les fenêtres à les arracher, le cœur de Parnell cessa de battre. Sa mort a été comme sa vie : calme dans l’orage.

Le dimanche suivant, Dublin vit les funérailles du grand leader. Mais elles ne furent point marquées par la réconciliation solennelle qu’on avait espérée. Ceux qui gardaient le corps de Parnell signifièrent aux chefs du parti adverse qu’ils eussent à se tenir cois dans leurs demeures, sinon ils répondraient du sang versé. Des placards, affichés partout, portaient ces mots en grosses lettres : « Assassiné par les Anglais. » Le peuple défila devant le cercueil de Parnell dans le City hall qui gardait l’écho de sa parole. Puis, O’Connell, du haut de son piédestal, regarda passer ce mort qui, autant que lui et plus que lui, avait connu l’amertume de l’impopularité finale. Il était nuit close lorsqu’on laissa seul Charles Parnell sous les ombrages funèbres de Glasnevin.

Depuis, les symptômes de discorde se sont multipliés et aggravés. Les rues de Cork en proie à l’émeute, Timothée Healy fustigé et cravaché à Dublin, en plein palais de justice, et beaucoup d’autres incidens analogues n’indiquent pas un grand progrès dans l’apaisement des esprits. Cependant les amis d’Amérique commencent à s’irriter et menacent de couper les vivres aux deux partis si un rapprochement ne s’opère. Ce rapprochement s’impose, car le parnellisme sans Parnell est un non-sens. Si M. Redmond, M. Harrington et leurs partisans s’entêtent dans une action séparée, la prochaine élection générale les balaiera.

Oui, mais après ?

Après, l’anarchie renaîtra sous un autre nom et sous une autre forme. Elle sera d’autant plus aiguë, d’autant plus dangereuse le jour où l’Irlande obtiendra son autonomie. Le nord luttera avec le midi, les protestans avec les catholiques, le parti prêtre avec le parti laïque, les socialistes avec les propriétaires. La guerre sera dans chaque ville, dans chaque maison, et, tant qu’il y aura une Irlande, il y aura des dissidens et des traîtres.

Les vrais amis de l’Irlande hésitent à souhaiter qu’elle obtienne gain de cause dans ses revendications. La dépossession progressive et pacifique des landlords anglais a commencé ; en attendant, le paysan, déjà délivré de la dîme, a vu la rente diminuée d’un quart, parfois du tiers ou de la moitié par les land courts. L’an prochain, on lui concédera toutes les libertés locales dont jouit le peuple anglais. L’Irlande ne se trouvera-t-elle pas bientôt dans la situation de ces victimes d’anciennes injustices, qui se plaignent encore par habitude et sur lesquelles on s’apitoie par routine, longtemps après que leurs misères ont cessé ? Elle partage aujourd’hui l’honneur de régner sur le premier empire du monde ; elle aspire à descendre au rang honorable, mais secondaire, d’une colonie autonome comme le Cap, le Canada ou la Nouvelle-Galles du Sud. Ou si elle préfère devenir une nation, elle sera une nation sans colonies, sans marine, sans finances et sans industrie. C’est là une étrange ambition ; mais à quoi bon raisonner ? La haine, comme l’amour, veut être satisfaite.

Quand Parnell était là, tout était possible. Homme d’État bien plus qu’orateur, il eût gouverné son pays comme il gouvernait son parti. Sa volonté de magicien tenait dans une cohésion forcée, quasi surnaturelle, ces élémens disparates et réfractaires. Il imposait aux Anglais parce qu’il était de leur race ; il dominait les Irlandais parce qu’il n’était pas un d’entre eux. Parnell mort, l’Irlande retombe en poussière et l’Angleterre retourne à son indifférence. Elle se réveille, s’aperçoit qu’elle a donné quinze ans au cauchemar irlandais, quinze ans qui ont été perdus, ou à peu près, pour le progrès social. Les choses reprennent leur cours ancien, l’évolution historique recommence. Une place reste à jamais vide, car Parnell a trop de successeurs pour être remplacé.


AUGUSTIN FILON.

  1. C’est à peu près le mode de votation du sénat romain, pedibus ire in sententiam alicujus.
  2. Voyez la Revue du 1er novembre 1891.