Paroles d’un révolté/L’expropriation

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C. Marpon et E. Flammarion (p. 315-342).


L’EXPROPRIATION




I


Nous ne sommes plus seuls à dire que l’Europe se trouve à la veille d’une grande révolution. La bourgeoisie de son côté commence à s’en apercevoir et le constate par la voix de ses journaux[1]. Le Times le reconnaît dans un article d’autant plus remarquable qu’il émane d’un journal qui jamais ne s’alarme de rien. Se moquant de ceux qui prêchent les vertus spartiates d’épargne et d’abstention, l’organe de la Cité invite la bourgeoisie à réfléchir plutôt sur le sort qui est fait dans notre société aux travailleurs, et à voir quelles concessions il y aurait à leur faire, puisqu’ils ont tout le droit d’être mécontents. Le Journal de Genève — cette vieille pécheresse, — s’empresse aussi de reconnaître que décidément la république ne s’est pas assez occupée de la question sociale. D’autres encore, qu’il nous répugne même de nommer, mais qui n’en sont pas moins l’expression fidèle de la grosse bourgeoisie ou de la haute finance, s’apitoient déjà sur le sort réservé dans un avenir très prochain au pauvre patron qui sera forcé de travailler comme ses ouvriers, ou bien constatent avec effroi que le flot des colères populaires monte autour d’eux.

Les événements récents dans la capitale de l’Autriche, la sourde agitation qui règne dans le nord de la France, les événements d’Irlande et de Russie, les mouvements de l’Espagne et mille autres indices que nous connaissons tous ; le lien de solidarité qui unit les travailleurs de la France entre eux et avec ceux des autres pays — ce lien impalpable qui à un moment donné fait battre à l’unisson les cœurs des travailleurs et les unit en un seul faisceau, autrement formidable que lorsque l’union n’était représentée que par un comité quelconque, — tout cela ne peut que confirmer les prévisions.

Enfin, la situation en France qui entre de nouveau dans cette phase où tous les partis ambitionnant le pouvoir sont prêts à se donner la main pour tenter un coup ; l’activité redoublée des diplomates qui présage l’approche de la guerre européenne, tant de fois remise et d’autant plus sûre ; les conséquences inévitables de cette guerre qui seraient nécessairement l’insurrection populaire dans le pays envahi et vaincu ; — tous ces faits se produisant ensemble, à une époque grosse d’événements comme la nôtre, font prévoir que nous nous sommes rapprochés sensiblement du jour de la Révolution.




La bourgeoisie comprend cela et se prépare à résister — par la violence, car elle ne connaît pas, ne veut pas connaître d’autres moyens. Elle est décidée à résister à outrance et à faire massacrer cent mille ouvriers, deux cent mille, s’il le faut, plus une cinquantaine de mille femmes et enfants, pour maintenir sa domination. Ce n’est pas, en effet, devant l’horreur du massacre qu’elle reculera. Elle l’a assez prouvé au champ de Mars en 1790, à Lyon en 1831, à Paris en 48 et 71. Pour sauver le capital et le droit à l’oisiveté et au vice tous les moyens sont bons pour ces gens-là.

Leur programme d’action est arrêté. — Pouvons-nous en dire autant du nôtre ?

Pour la bourgeoisie, le massacre est déjà tout un programme, pourvu qu’il y ait des soldats — français, allemands, turcs, peu importe — à qui le confier. Puisqu’elle ne cherche qu’à maintenir ce qui existe déjà, à prolonger le statu quo, ne serait-ce que pour quinze ans de plus — toute la question se réduit pour elle à une simple lutte armée. Tout autre se pose la question devant les travailleurs, puisqu’ils veulent précisément modifier l’ordre des choses existant ; le problème, pour eux, n’est plus si odieusement simple. Il se pose, au contraire, vaste, immense. La lutte sanglante, à laquelle nous devons être préparés tout aussi bien que la bourgeoisie, n’est cependant pour nous qu’un incident de la bataille que nous avons à livrer au capital. Cela ne nous amènerait à rien de terroriser la bourgeoisie et puis de laisser tout dans le même état. Notre but est bien autrement large, nos visées sont plus hautes.

Il s’agit, pour nous, d’abolir l’exploitation de l’homme. Il s’agit de mettre fin aux iniquités, aux vices, aux crimes qui résultent de l’existence oisive des uns et de la servitude économique, intellectuelle et morale des autres. Le problème est immense. Mais, puisque les siècles passés ont légué ce problème à notre génération ; puisque c’est nous qui nous trouvons dans la nécessité historique de travailler à sa solution tout entière, nous devons accepter la tâche. D’ailleurs, nous n’avons plus à chercher à tâtons la solution. Elle nous a été imposée par l’histoire, en même temps que le problème ; elle a été dite, elle se dit hautement dans tous les pays de l’Europe, et elle résume le développement économique et intellectuel de notre siècle. C’est l’Expropriation ; c’est l’Anarchie.

Si la richesse sociale reste entre les mains de quelques-uns qui la possèdent aujourd’hui ; si l’usine, le chantier et la manufacture restent la propriété du patron ; si les chemins de fer, les moyens de transport continuent à être entre les mains des compagnies et des individus qui les ont accaparés ; si les maisons des villes ainsi que les villas des seigneurs restent en possession de leurs propriétaires actuels, au lieu d’être mises, dès la révolution, à la disposition gratuite de tous les travailleurs ; si tous les trésors accumulés, soit dans les banques, soit dans les maisons des richards, ne reviennent pas immédiatement à la collectivité — puisque tous ont contribué à les produire, — si le peuple insurgé ne prend pas possession de toutes les denrées et provisions amassées dans les grandes villes et ne s’organise pas pour les mettre à la portée de tous ceux qui en ont besoin ; si la terre, enfin, reste propriété des banquiers et usuriers, — auxquels elle appartient aujourd’hui, de fait, sinon de droit, — et si les grands immeubles ne sont pas enlevés aux grands propriétaires, pour être mis à la portée de tous ceux qui veulent travailler le sol ; s’il se constitue en outre une classe de gouvernants qui ordonnent aux gouvernés, l’insurrection ne sera pas une révolution, et tout sera à recommencer. L’ouvrier, après avoir secoué le joug pour un moment, devra remettre de nouveau sa tête sous le même joug et de nouveau subir le fouet et l’aiguillon de son patron, l’arrogance de ses chefs, le vice et les crimes des oisifs, — sans parler de la terreur blanche, des déportations, des exécutions, de la danse effrénée des égorgeurs sur les cadavres des travailleurs.

L’expropriation — voilà donc le mot d’ordre qui s’impose à la prochaine révolution, sous peine de manquer à sa mission historique. L’expropriation complète de tous ceux qui ont le moyen d’exploiter des êtres humains. Le retour à la communauté de la nation de tout ce qui peut servir entre les mains de n’importe qui à exploiter les autres.

Faire en sorte que chacun puisse vivre en travaillant librement, sans être forcé de vendre son travail et sa liberté à d’autres qui accumulent les richesses par le labeur de leurs serfs, — voilà ce que doit faire la prochaine révolution.




Il y a dix ans, ce programme (du moins, dans sa partie économique) était accepté par tous les socialistes. Celui qui se disait socialiste l’admettait, et l’admettait sans réticences. Depuis, tant de chevaliers d’industrie sont venus exploiter le socialisme dans leur intérêt personnel, et ils ont si bien travaillé à écourter ce programme, qu’aujourd’hui les seuls anarchistes se trouvent l’avoir maintenu dans son intégrité. On l’a mutilé, bourré de phrases creuses, pouvant être commentées à volonté selon le bon plaisir de chacun ; et on l’a réduit ainsi, non pas pour plaire aux ouvriers, — si l’ouvrier accepte le socialisme, il l’accepte généralement en entier, — mais tout bonnement pour plaire à la bourgeoisie, pour s’ouvrir une place dans ses rangs. C’est donc aux anarchistes seuls qu’incombe la tâche immense de propager, jusque dans les recoins les plus inaccessibles, cette idée de l’expropriation. Il n’ont pas à compter sur d’autres pour cette besogne.

Ce serait une erreur funeste de croire que l’idée d’expropriation ait déjà pénétré dans les esprits de tous les travailleurs et qu’elle soit devenue pour tous une de ces convictions pour lesquelles l’homme intègre est prêt à sacrifier sa vie. Loin de là. Il y a des millions qui n’en ont pas entendu parler, sinon par la bouche des adversaires. Parmi ceux-mêmes qui l’admettent, combien peu nombreux sont ceux qui l’aient examinée sous ses divers aspects, et dans tous ses détails ! Nous savons, il est vrai, que c’est surtout lors de la révolution même que l’idée de l’expropriation fera le plus d’adhérents, lorsque tout le monde s’intéressera à la chose publique, lira, discutera, agira, et lorsque les idées les plus concises et les plus nettes seront surtout capables d’entraîner les masses. Et nous savons aussi que s’il n’y avait, pendant la Révolution, que deux partis en présence : la bourgeoisie et le peuple, l’idée d’expropriation serait acceptée d’emblée par celui-ci, dès qu’elle serait lancée par le moindre petit groupe. Mais nous avons à compter avec d’autres ennemis de la révolution sociale que la bourgeoisie. Tous les partis bâtards qui ont surgi entre la bourgeoisie et les socialistes révolutionnaires ; tous ceux qui, quoique sincères, sont pénétrés néanmoins jusqu’à la moelle de cette timidité d’esprit qui est la conséquence nécessaire des siècles de respect pour l’autorité ; enfin tous les gens de la bourgeoisie qui chercheront à sauver dans le naufrage une partie de leurs privilèges et crieront d’autant plus fort contre les quelques privilèges qu’ils seront prêts à sacrifier pour le moment — quitte à les reconquérir après ; — tous ces intermédiaires déploieront leur activité pour engager le peuple à lâcher la proie pour l’ombre. Il se trouvera des milliers de gens qui viendront dire qu’il vaut mieux se contenter de peu pour ne pas perdre le tout ; des gens qui chercheront à faire perdre le temps et à épuiser l’élan révolutionnaire en vaines attaques contre des choses futiles et des hommes insignifiants, au lieu de s’attaquer résolument aux institutions ; qui voudront jouer au Saint-Just et au Robespierre, au lieu de faire comme faisait le paysan du siècle passé, c’est-à-dire, — prendre la richesse sociale, l’utiliser de suite et établir ses droits sur cette richesse en la faisant profiter au peuple entier.

Pour parer à ce danger, il n’y a à présent qu’un moyen : c’est de travailler incessamment, dès maintenant, à semer l’idée d’expropriation par toutes nos paroles et tous nos actes : que chacun de nos actes se rattache à cette idée-mère ; que le mot : Expropriation pénètre dans chaque commune du pays ; qu’il soit discuté dans chaque village et devienne pour chaque ouvrier, pour chaque paysan, une partie intégrante du mot Anarchie, et alors, — mais seulement alors, — nous serons sûrs que le jour de la Révolution il sera sur toutes les lèvres, qu’il s’élèvera formidable, poussé par le peuple entier, et que le sang du peuple n’aura pas coulé en vain.

Voilà l’idée qui se fait jour en ce moment au sein des anarchistes de tous pays sur la tâche qui leur incombe. Le temps presse ; mais cela même nous donnera des forces nouvelles et nous fera redoubler d’énergie pour atteindre ce résultat ; car sans cela, tous les efforts et tous les sacrifices du peuple seraient de nouveau perdus.


II


Avant d’exposer notre manière de voir sur l’expropriation, nous devons répondre à une objection, très faible en théorie, mais très répandue. L’économie politique — la pseudo-science par excellence de la bourgeoisie — ne cesse de vanter sur tous les tons les bienfaits de la propriété individuelle. — « Voyez, dit-elle, les prodiges qu’accomplit le paysan dès qu’il devient propriétaire du sol qu’il cultive ; voyez comment il pioche et remue son lopin, quelles récoltes il retire d’une terre très souvent ingrate ! Voyez enfin ce que l’industrie a su réaliser depuis qu’elle s’est libérée des entraves, des maîtrises et jurandes ! Tous ces prodiges sont dus à la propriété individuelle ! »

Il est vrai qu’après avoir fait ce tableau, les économistes n’en concluent pas : « La terre à qui la cultive ! » mais ils s’empressent d’en déduire : « La terre au seigneur qui la fera cultiver par des salariés ! » Tout de même il paraît qu’il y a nombre de bonnes gens qui se laissent prendre par ces raisonnements et les répètent sans y mettre plus de réflexion. Quant à nous, « utopistes », — précisément parce que nous sommes des « utopistes », — nous cherchons à approfondir, à analyser, et voici ce que nous trouvons.

Par rapport au sol, nous constatons aussi que la culture se fait beaucoup mieux dès que le paysan devient propriétaire du champ qu’il cultive. Mais à qui messieurs les économistes comparent-ils le petit propriétaire foncier ? — Est-ce au cultivateur communiste ? Est-ce, par exemple, à l’une de ces communautés de doukhobortsi (défenseurs de l’esprit) qui, arrivant sur les rives de l’Amour, mettent en commun leur bétail et le travail de leurs jeunes gens, font passer la charrue attelée de quatre, cinq paires de bœufs sur les broussailles de chêne, bâtissent tous ensemble leurs maisons et se trouvent, dès la première année, riches et prospères, tandis que l’émigrant individuel et isolé qui avait essayé de défricher un bas-fond marécageux, mendie à l’État quelques kilos de farine ? Est-ce à une de ces communautés américaines dont nous parle Nordhof, qui, après avoir donné à tous les communeux nourriture, vêtement et logement, allouent aujourd’hui une somme de cent dollars par tête, pour permettre à chacun et à chacune de ses membres d’acheter l’instrument de musique, l’objet d’art, le colifichet qui ne se trouvent pas dans les magasins de la commune ?

Non ! rechercher, accumuler soi-même les faits contradictoires afin de les expliquer, pour appuyer ou rejeter son hypothèse, c’est bon pour un Darwin ; la science officielle préfère les ignorer. Elle se contente de comparer le paysan propriétaire… au serf, au métayer, au tenancier !

Mais le serf, lorsqu’il travaillait la terre de son seigneur, ne savait-il pas d’avance que le seigneur lui prendrait tout ce qu’il récolterait, sauf une maigre ration de sarrazin et de seigle, — juste de quoi tenir ensemble la chair et les os, — ne savait-il pas qu’il aurait beau s’esquinter au travail, et que néanmoins, le printemps venu, il se verrait forcé de mêler des herbes à sa farine, comme le font encore les paysans russes, comme le faisaient encore les paysans français avant 1789 ! que s’il avait le malheur de s’enrichir un peu, il deviendrait le point de mire des persécutions intéressées du seigneur ? Il préférait donc travailler le moins possible, labourer le plus mal possible. Et on s’étonnerait que les petits-fils de ce paysan cultivent infiniment mieux dès qu’ils savent qu’ils pourront engranger leur récolte pour leur compte ?

Le métayer offre déjà un progrès sur le serf. Il sait que la moitié de la récolte lui sera prise par le propriétaire du sol, il est donc sûr que l’autre moitié, du moins, lui restera. Et malgré cette condition, — révoltante selon nous, très juste aux yeux des économistes, — il parvient à améliorer sa culture, autant que cela peut se faire par le seul travail de ses bras.

Le fermier, si son bail lui est assuré pour un certain nombre d’années et si les conditions du bail ne sont pas trop onéreuses, si elles lui permettent de mettre quelque chose de côté pour améliorer sa culture, ou s’il possède quelque capital roulant, fait encore un pas de plus dans la voie des améliorations. Et enfin le paysan propriétaire, s’il n’est pas criblé de dettes par l’achat de son lopin, s’il peut créer un fonds de réserve, cultive encore mieux que le serf, le métayer, le fermier parce qu’il sait qu’à part les impôts et la part de lion du créancier, ce qu’il retirera de la terre par un rude labeur lui appartiendra.

Mais que peut-on conclure de ces faits ? — Rien, sinon que personne n’aime travailler pour autrui et que jamais la terre ne sera bien cultivée si le cultivateur sait que d’une manière ou d’une autre le plus clair de sa moisson sera dévoré par un fainéant quelconque — qu’il soit seigneur, bourgeois, ou créancier — ou par les impôts de l’État. Quant à trouver dans ces faits le moindre terme de comparaison entre la propriété individuelle et la possession collective, il faut être très disposé à tirer des conclusions de faits qui n’en contiennent même pas les éléments.




Il y a cependant autre chose à déduire de ces faits.

Le travail du métayer, du fermier dont nous parlons, et surtout celui du petit propriétaire est plus intense que celui du serf ou de l’esclave. Et cependant, ni sous le système du métayage, ni sous celui du fermage, ni même sous celui de la petite propriété, l’agriculture ne prospère. On pouvait croire, il y a un demi-siècle, que la solution de la question agraire était trouvée dans la petite propriété foncière, car vraiment, à cette époque, le paysan-propriétaire commençait à jouir d’une certaine prospérité, d’autant plus frappante qu’elle succédait à la misère du siècle dernier. Mais cet âge d’or de la petite propriété foncière est vite passé. Aujourd’hui le paysan possesseur d’un petit lopin joint à peine les deux bouts. Il s’endette, il devient la proie du marchand de bétail, du marchand de terre, de l’usurier ; le billet à ordre et l’hypothèque ruinent des villages entiers, bien plus encore que les impôts formidables prélevés par l’État et la commune. La petite propriété se débat dans les angoisses, et si le paysan garde encore le nom de propriétaire, il n’est, au fond, que le tenancier des banquiers et des usuriers. Il croit s’acquitter un jour de ses dettes, et en réalité elles ne font qu’augmenter. Pour quelques centaines qui prospèrent, on compte déjà des millions qui ne sortiront des étreintes de l’usure que par la révolution.

D’où vient donc ce fait établi, prouvé par des volumes de statistiques, — qui renverse complètement les théories sur les bienfaits de la propriété ?

L’explication en est bien simple. Elle n’est pas dans la concurrence américaine — le fait lui étant antérieur ; elle n’est même pas seulement dans les impôts : réduisez ceux-ci, — le procès se ralentira, mais il ne sera pas arrêté dans sa marche. L’explication est dans cet autre fait, que l’agriculture en Europe, après être restée pendant quinze siècles stationnaire, commence depuis une cinquantaine d’années à faire quelques progrès. Elle est encore, jusqu’à un certain point, dans les besoins croissants de l’agriculteur lui-même, dans les facilités d’emprunt que lui offrent la banque, l’usine, les courtiers, les hobereaux de la ville, pour l’entortiller de leurs filets ; elle est enfin dans les prix si élevés de la terre, accaparée par les riches, soit comme propriété d’agrément, soit pour les besoins de l’industrie ou du trafic.

Analysons le premier de ces facteurs, le plus général à nos yeux. Pour tenir tête aux progrès de l’agriculture, pour pouvoir vendre au même prix que celui qui cultive à la vapeur et qui force les récoltes avec des engrais chimique le paysan doit avoir aujourd’hui un certain capital qui lui permette d’apporter quelques améliorations dans sa culture. Sans un fonds de réserve, point d’agriculture possible. La maison se délabre, le cheval vieillit, la vache cesse de donner du lait, la charrue s’use, le char se brise : il faut les remplacer, les réparer. Mais en outre, il faut encore augmenter le cheptel, se procurer quelques instruments perfectionnés, améliorer son champ. Pour cela il faut tout de suite débourser quelques billets de mille francs, et ce sont ces billets de mille francs que le paysan ne peut jamais trouver. — Que fait-il alors ? Il a beau pratiquer « le système de l’unique héritier », qui dépeuple la France, il ne parvient pas à se tirer d’affaire. Il finit donc par envoyer son enfant à la ville, — renforcer le prolétariat urbain, et lui-même il hypothèque, il s’endette, et il redevient serf, — serf du banquier, comme il l’était jadis du seigneur.

Voilà la petite propriété aujourd’hui. Ceux qui lui chante encore des cantiques se trouvent en retard d’un demi-siècle : ils raisonnent sur des faits observés il y a cinquante ans ; ils ignorent la réalité du présent.




Ce fait si simple qui se résume en deux mots : « Point d’agriculture sans fonds de réserve » contient tout un enseignement auquel les « nationalisateurs du sol » feraient bien de réfléchir.

Que demain les partisans de M. Henry George parviennent à déposséder tous les lords anglais de toutes leurs propriétés ; qu’ils distribuent ces terres, par petits lopins, à tous ceux qui voudront les cultiver ; que les prix de bail soient aussi réduits que l’on voudra, ou même nuls ; — il y aura un surcroît de bien-être pendant vingt à trente ans ; mais au bout de trente ans tout sera à recommencer.

La terre demande beaucoup de soins. Pour obtenir des vingt-neuf hectolitres de froment par hectare comme on le fait au Norfolk, et jusqu’à trente-six et quarante-deux hectolitres, — une pareille récolte n’est plus du roman, — il faut épierrer, drainer, approfondir le sol, il faut remplacer la pioche par le bissoc ; il faut acheter des engrais, entretenir les routes. Il faut enfin défricher, afin de tenir tête aux besoins croissants d’une population croissante.

Tout cela demande des dépenses et une quantité de travail que la famille ne peut pas donner seule, — et c’est pourquoi l’agriculture reste stationnaire. Pour obtenir les récoltes qu’on obtient déjà dans la culture intense, il faut dépenser quelquefois en drainage, en un mois ou deux, quatre à cinq mille journées de travail (vingt mille francs) sur un seul hectare. C’est ce que fait le capitaliste, et c’est ce que ne peut jamais faire le petit propriétaire avec le maigre magot qu’il réussit à mettre de côté en se privant de tout, de tout ce qui doit entrer dans la vie d’un être vraiment humain. La terre demande que l’homme vienne lui apporter son travail vivifiant pour déverser sur lui sa pluie d’épis dorés — et l’homme fait défaut. Enfermé toute sa vie dans les casernes industrielles, il fabrique des tissus merveilleux pour les rajahs de l’Inde, pour les possesseurs d’esclaves en Afrique, pour les femmes des banquiers ; il tisse pour habiller les Égyptiens, les Tartares du Turkestan, s’il ne se promène pas les bras croisés autour des usines silencieuses, — et la terre ne reçoit pas la culture qui donnerait le nécessaire et le confort aux millions. La viande est encore un objet de luxe pour vingt millions de Français.

Outre ceux qui s’appliquent au jour le jour au travail de la terre, celle-ci demande encore des millions de bras en plus à certaines époques, pour améliorer les champs, pour épierrer les prairies, pour créer avec l’aide des forces de la nature un sol enrichi, pour engranger à temps les riches moissons. Elle demande que la ville lui envoie ses bras, ses machines, ses moteurs, et ces moteurs, ces machines, ces bras restent à la ville, les uns inoccupés, les autres employés à satisfaire la vanité des riches du monde entier.

Loin d’être une source de richesse pour le pays, la propriété individuelle est devenue une source d’arrêt dans le développement de l’agriculture. Pendant que quelques chercheurs ouvrent des voies nouvelles à la culture de la terre, celle-ci reste stationnaire sur presque toute la vaste surface de l’Europe — grâce à la propriété individuelle.




S’en suit-il que la Révolution Sociale doive renverser toutes les bornes et les haies de la petite propriété, démolir jardins et vergers et faire passer dessus la laboureuse à vapeur, afin d’introduire les bienfaits problématiques de la grande culture, ainsi que le rêvent certains réformateurs autoritaires ?

Certes, pour notre part, nous nous garderons bien de le faire. Nous prendrons garde de toucher au lopin du paysan tant qu’il cultive lui-même avec ses enfants, sans recourir au travail salarié. Mais nous exproprierons tout ce qui n’est pas cultivé par les bras de ceux qui détiennent la terre en ce moment. Et lorsque la Révolution Sociale sera un fait accompli, lorsque l’ouvrier des villes ne travaillera plus pour un patron, mais pour le besoins de tous, — les bandes ouvrières, gaies et joyeuses, se rendront à la campagne donner aux champs expropriés la culture qui leur manque et transformer en quelques jours les bruyères incultes en plaines fertiles, apportant la richesse dans le pays, fournissant à tous — « prends-en, il en reste. » — les produits riches et variés que la terre, la lumière, la chaleur, ne demandent qu’à leur donner. Quant au petit propriétaire, croyez-vous qu’il ne comprendra pas les avantages de la culture commune s’il les voit sous ses yeux ? qu’il ne demandera pas lui-même à faire partie de la grande famille ?

Le coup de main que les bataillons des désœuvrés en guenilles de Londres, les hop-pickers, donnent aujourd’hui au cultivateur du Kent, que la ville donne quelquefois au village à l’époque des vendanges, sera donné pour la culture, comme il est donné aujourd’hui pour la récolte. Industrie éminemment périodique, (les spéculateurs du Far West l’ont admirablement compris) qui demande à certaines époques un surcroît de bras, pour l’amélioration du sol, bien plus encore que pour la récolte, l’agriculture, devenue la culture en commun, sera le trait d’union entre la ville et le village : elle les fondra en un seul jardin, cultivé par une seule famille. Les Mammouth-Farms et autres des États-Unis, où la culture se fait aujourd’hui sur une immense échelle par des milliers de va-nu-pieds, loués pour quelques mois et renvoyés aussitôt le labour et la récolte terminés[2], deviendront les parcs de délassement des travailleurs industriels.

L’avenir n’est pas à la propriété individuelle, au paysan parqué sur un lopin qui le nourrit à peine : il est à la culture communiste. Elle seule, — oui, elle seule — peut faire rendre à la terre ce que nous avons droit de lui demander.




Est-ce peut-être dans l’industrie que nous trouverons les bienfaits de la propriété individuelle ?

Ne nous étendons pas sur les maux qu’engendrent dans l’industrie la propriété privée, le Capital. Les socialistes les connaissent assez. Misère du travailleur, insécurité du lendemain, là même où la faim ne frappe pas à la porte ; crises, chômage, exploitation de la femme et de l’enfant, dépérissement de la race. Luxe malsain des oisifs et réduction du travailleur à l’état de bête de somme, privé des moyens de prendre part aux jouissances du savoir, de l’art, de la science, — tout cela a déjà été dit tant de fois et si bien qu’il est inutile de le répéter ici. Guerres pour l’exportation et la domination sur les marchés ; guerres intérieures ; armées colossales, budgets monstrueux, extermination de générations entières. Dépravation morale des oisifs, fausse direction qu’ils donnent à la science, aux arts, aux principes éthiques. Gouvernements rendus nécessaires pour empêcher la révolte des opprimés ; la loi et ses crimes, ses bourreaux et ses juges ; l’oppression, la sujétion, le servilisme qui en résultent, la dépravation qu’elle déverse sur la société, — voilà le bilan de la propriété personnelle et du pouvoir personnel qu’elle engendre.

Mais peut-être, malgré tous ces vices, malgré tous ces maux, la propriété privée nous rend-elle encore quelques services qui contre-balancent ses mauvais côtés ? Peut-être, étant donnée la bêtise humaine dont nous parlent nos dirigeants, est-elle encore le seul moyen de faire marcher la société ? Peut-être lui devons-nous le progrès industriel et scientifique de notre siècle ? Des « savants » nous le disent, du moins. Mais, alors, voyons sur quoi se basent leurs affirmations, quels sont leurs arguments ?

Leurs arguments ? — Le seul, l’unique, qu’ils aient avancé, le voici : « Regardez, disent-ils, les progrès de l’industrie depuis cent ans, depuis qu’elle s’est affranchie des entraves corporatives et gouvernementales ! Voyez ces chemins de fer, ces télégraphes, ces machines qui remplacent chacune le travail de cent, de deux cents personnes, qui fabriquent tout, depuis le volant qui pèse des centaines de tonnes jusqu’aux dentelles les plus fines ! Tout cela est dû à l’initiative privée, au désir de l’homme de s’enrichir ! »

Certainement, les progrès accomplis dans la production des richesses depuis cent ans sont gigantesques, et c’est pour cela même — notons-le en passant — qu’une transformation correspondante dans la répartition des produits s’impose aujourd’hui. Mais, est-ce bien à l’intérêt personnel, à l’avidité intelligente des patrons que nous devons ces progrès ? N’y a-t-il pas eu quelques autres facteurs beaucoup plus importants qui ont pu produire les mêmes résultats et qui ont pu même contrebalancer jusqu’aux effets nuisibles de la rapacité des industriels ?

Ces facteurs, nous les connaissons tous. Il suffit de les nommer pour faire ressortir leur importance. C’est d’abord le moteur à vapeur, — commode, maniable, toujours prêt à travailler, qui a révolutionné l’industrie. C’est la création des industries chimiques devenues si importantes que leur développement, au dire des technologistes, donne la vraie mesure du développement industriel de chaque nation. Elles sont entièrement un produit de notre siècle : souvenez-vous de ce qu’était la chimie au siècle passé ! C’est enfin tout ce mouvement d’idées qui s’est produit depuis la fin du dix-huitième siècle et qui, dégageant l’homme des étreintes métaphysiques, lui a permis de faire ces découvertes physiques et mécaniques qui ont bouleversé l’industrie. Qui oserait dire, en présence de ces facteurs puissants, que l’abolition des maîtrises et jurandes fût plus importante pour l’industrie que les grandes découvertes de notre siècle ? Et ces découvertes étant données, qui oserait affirmer d’autre part, qu’un mode quelconque de production collective, quel qu’il soit, n’aurait pas su en bénéficier au même titre, ou plus encore, que l’industrie privée ?

Quant aux découvertes elles-mêmes, il faudrait n’avoir jamais lu les biographies des inventeurs, ni connu un seul d’entre eux, pour supposer qu’ils sont poussés par la soif du gain ! La plupart sont morts sur la paille, et on sait comment le capital, la propriété privée, ont retardé la mise en pratique, l’amélioration des grandes innovations.




D’autre part, pour soutenir sur ce terrain les avantages de la propriété individuelle contre la possession collective, il faudrait encore prouver que celle-ci s’oppose aux progrès de l’industrie. Sans cette preuve, l’induction n’a aucune valeur. Or, cette thèse précisément est insoutenable, par cette seule et bonne raison que nous n’avons jamais vu un groupement communiste, possédant le capital nécessaire pour faire marcher une grande industrie, s’opposer à l’introduction, dans cette industrie, des nouvelles inventions. Au contraire, quelqu’imparfaites que soient les associations, coopérations, etc., que nous avons vues surgir, quels que soient leurs défauts, elle n’ont jamais pêché par celui d’être sourdes au progrès industriel.

Nous aurions beaucoup à reprendre aux diverses institutions ayant un caractère collectif qui ont été essayées depuis un siècle. Mais, — chose remarquable — le plus grand reproche que nous puissions leur faire, c’est précisément celui de ne pas avoir été assez collectives. Aux grandes sociétés d’actionnaires qui ont percé les isthmes et les chaînes de montagnes, nous reprochons surtout d’avoir constitué un nouveau mode de patronat anonyme et d’avoir blanchi d’ossements humains chaque mètre de leurs canaux et de leurs tunnels ; aux corporations ouvrières nous reprochons la constitution d’une aristocratie de privilégiés, qui ne demandent qu’à exploiter leurs frères. Mais ni les unes ni les autres ne peuvent être accusées d’un esprit d’inertie, hostile aux améliorations de l’industrie. L’unique enseignement que nous puissions tirer des entreprises collectives faites jusqu’à ce jour, c’est que — moins l’intérêt personnel, moins l’égoïsme de l’individu ont de chances à se substituer dans ces entreprises à l’intérêt collectif, plus elles ont de chances pour réussir.




Il résulte donc de cette rapide analyse, forcément trop brève, que lorsqu’on nous vante les bienfaits de la propriété personnelle, ces affirmations sont d’un superficiel vraiment désespérant. Ne nous en préoccupons donc pas outre mesure. Cherchons plutôt à déterminer sous quelle forme doit se présenter l’appropriation par tous de la richesse sociale ; essayons de préciser la tendance de la société moderne et, en nous appuyant sur cette base, essayons de découvrir quelle forme peut prendre l’expropriation lors de la prochaine révolution.


III


Nul problème n’a plus d’importance, et nous convions tous nos camarades à l’étudier sous toutes ses faces et à le discuter sans cesse en vue de la réalisation qui, tôt ou tard, viendra s’imposer à nous. De cette expropriation, bien ou mal appliquée, dépendra la réussite définitive ou l’insuccès temporaire de la révolution.

En effet, nul parmi nous ne peut ignorer que toute tentative de Révolution est condamnée d’avance si elle ne répond aux intérêts de la grande majorité et ne trouve moyen de les satisfaire. Il ne suffit pas d’avoir un noble idéal. L’homme ne vit pas seulement de hautes pensées ou de superbes discours, il lui faut aussi du pain : le ventre a plus de droits encore que le cerveau, car c’est lui qui nourrit tout l’organisme. Eh bien ! si le lendemain de la Révolution les masses populaires n’ont que des phrases à leur service, si elles ne reconnaissent pas, par des faits d’une évidence solaire, aveuglante, que la situation s’est transformée à leur avantage, si le renversement n’aboutit qu’à un changement de personnes et de formules, rien ne sera fait. Il ne restera qu’une désillusion de plus. Et de nouveau nous nous mettrons à l’œuvre ingrate de Sisyphe, roulant son éternel rocher !

Pour que la révolution soit autre chose qu’un mot, pour que la réaction ne nous ramène pas dès le lendemain à la situation de la veille, il faut que la conquête du jour vaille la peine d’être défendue ; il faut que le misérable d’hier ne soit plus misérable aujourd’hui. Vous vous rappelez les naïfs républicains de 1848 venant mettre « trois mois de misère au service du gouvernement provisoire ». C’est avec enthousiasme que les trois mois de misère furent acceptés, et l’on ne manqua pas de les payer au temps révolu, mais par les mitraillades et les transportations en masse. Les malheureux avaient espéré que les pénibles mois d’attente suffiraient pour la rédaction de ces lois de salut qui devaient les transformer en hommes libres et leur assurer avec le travail, le pain de chaque jour. Au lieu de demander, n’eût-il pas été plus sûr de prendre ? Au lieu de faire parade de sa misère, n’était-il pas préférable d’y mettre un terme ? Ce n’est pas que le dévouement ne soit une grande et belle chose, mais ce n’est pas se dévouer, c’est trahir, que d’abandonner à leur malheureux sort tous ceux qui marchent avec nous. Que les combattants meurent, c’est bien, mais que leur mort soit utile ! Que les hommes de dévouement se sacrifient, rien de plus juste, mais que la foule profite du sacrifice de ces vaillants !




Seule, l’expropriation générale peut satisfaire la multitudes des souffrants et des opprimés. Du domaine de la théorie il faudra la faire entrer dans celui de la pratique. Mais pour que l’expropriation réponde au principe, qui est de supprimer la propriété privée et de rendre tout à tous, il faut qu’elle s’accomplisse en de vastes proportions. En petit, on n’y verrait qu’un vulgaire pillage ; en grand, c’est le commencement de la réorganisation sociale. Sans doute, nous serions tout à fait ignorants des lois de l’histoire si nous nous imaginions que, tout à coup, tout un vaste pays puisse devenir notre champ d’expérience. La France, l’Europe, le monde, ne se feront pas anarchistes par une transformation soudaine ; mais nous savons aussi que d’une part l’insanité des gouvernants, leurs ambitions, leurs guerres, leurs banqueroutes, et d’autre part la propagande incessante des idées auront pour conséquences de grandes ruptures d’équilibre, c’est-à-dire des révolutions. Ces jours-là nous pourrons agir. Que de fois déjà, les révolutionnaires ont été surpris, laissant passer les événements sans les utiliser pour leur cause, voyant s’enfuir la fortune propice sans la saisir !

Eh bien, quand ces jours viendront, — et c’est à vous d’en hâter la venue, — quand toute une région, quand de grandes villes avec leurs banlieues se seront débarrassées de leurs gouvernants, notre œuvre est toute tracée, il faut que l’outillage entier revienne à la communauté, que l’avoir social détenu par les particuliers fasse retour à son véritable maître, tout le monde, afin que chacun puisse avoir sa large part à la consommation, que la production puisse continuer dans tout ce qu’elle a de nécessaire et d’utile, et que la vie sociale, loin d’être interrompue, puisse reprendre avec la plus grande énergie. Sans les jardins et les champs qui nous donnent des denrées indispensables à la vie, sans les greniers, les entrepôts, les magasins qui renferment les produits accumulés du travail, sans les usines et les ateliers qui fournissent les étoffes, les métaux ouvrés, les mille objets de l’industrie et de l’art, ainsi que les moyens de défense, sans les chemins de fer et autres voies de communication qui nous permettent d’échanger nos produits avec les communes libres des alentours et de combiner nos efforts pour la résistance et pour l’attaque, nous sommes condamnés d’avance à périr, nous étouffons comme le poisson hors de l’eau, qui ne peut plus respirer, quoique baignant en entier dans l’immense océan de l’air.

Rappelons-nous la grande grève des mécaniciens de chemins de fer qui eut lieu en Amérique, il y a quelques années. La grande masse du public reconnaissait que leur cause était juste ; tout le monde était las de l’insolence des compagnies, et l’on se félicitait de les voir réduites à la merci de leurs équipes. Mais quand celles-ci, maîtresses des voies et des locomotives, eurent négligé de s’en servir, quant tout le mouvement des échanges se trouva interrompu, quand les vivres et les marchandises de toute espèce eurent doublé de prix, l’opinion publique changea de bord. « Plutôt les compagnies qui nous volent et qui nous cassent bras et jambes que ces jobards de grévistes qui nous laissent mourir de faim ! » Ne l’oublions pas ! Il faut que tous les intérêts de la foule soient sauvegardés et que ses besoins en même temps que ses instincts de justice soient pleinement satisfaits.

Toutefois, il ne suffit pas de reconnaître le principe, il faut l’appliquer.




On nous répète souvent : « Essayez donc de toucher au lopin de terre du paysan, à la bicoque du manouvrier, et vous verrez comment ils vous recevront : à coup de fourche et à coup de pied ! » Fort bien ! Mais, nous l’avons déjà dit, nous ne toucherons pas au lopin de terre ni à la bicoque. Nous nous garderons bien de nous attaquer à nos meilleurs amis, à ceux qui, sans le savoir aujourd’hui seront certainement nos alliés de demain. C’est à leur profit que se fera l’expropriation. Nous savons qu’il existe une moyenne de revenus au-dessous de laquelle on souffre de la disette, au-dessus de laquelle on jouit de superflu. Dans chaque ville, dans chaque pays, cette moyenne diffère ; mais l’instinct populaire ne s’y trompera point, et, sans qu’il soit nécessaire de dresser des statistiques sur beau papier, et de remplir de chiffres toute une série de volumes, le peuple saura retrouver son bien. Dans notre belle société, c’est une faible minorité qui s’est adjugé le plus clair du revenu national, qui s’est fait bâtir les palais de ville et de campagne, qui accumule dans les banques et sous son nom les pièces de monnaie, les billets et les paperasses de toute sorte qui représentent l’épargne du travail public. C’est là ce qu’il faut saisir, et, du même coup, on libère le malheureux paysan dont chaque motte de terre est grevée par une hypothèque, le petit boutiquier qui vit constamment dans les transes en prévision des traites, des contraintes, de l’inévitable faillite, et toute cette foule lamentable qui n’a pas le pain du lendemain. Eût-elle été indifférente la veille, toute cette multitude peut-elle ignorer au jour de l’expropriation qu’il dépend d’elle de rester libre ou de retomber dans la misère et dans l’éternelle anxiété ? Ou bien aura-t-elle encore la naïveté, au lieu de s’affranchir elle-même, de nommer un gouvernement provisoire de gens à mains souples et à langues bien pendues ? N’aura-t-elle point de répit qu’elle n’ait remplacé les anciens maîtres par de nouveaux ? Qu’elle fasse son œuvre si elle doit être faite ; qu’elle la confie à des délégués, s’il lui plaît d’être trahie !




La raison n’est pas tout, nous le savons. Il ne suffit pas que les intéressés arrivent à reconnaître leur intérêt, qui est celui de vivre sans continuelles préoccupations de l’avenir et sans l’humiliation d’obéir à des maîtres ; il faut aussi que les idées aient changé relativement à la propriété et que la morale correspondante se soit modifiée en conséquence. Il faut comprendre sans hésitation ni réticence morale, que tous les produits, l’ensemble de l’épargne et de l’outillage humain, sont dus au travail solidaire de tous et n’ont qu’un seul propriétaire, l’humanité. Il faut voir clairement dans la propriété privée ce qu’elle est en réalité, un vol conscient ou inconscient à l’avoir de tous et s’en saisir joyeusement au profit commun quand sonnera l’heure de la revendication. Lors des révolutions antérieures, lorsqu’il s’agissait de remplacer un roi de la branche aînée par un roi de la branche cadette, ou de substituer des avocats à la « meilleure des républiques », les propriétaires succédaient aux propriétaires et le régime social ne devait point changer. Aussi les affiches : « Mort aux voleurs ! » que l’on plaçait à l’entrée de tous les palais étaient-elles en parfaite harmonie avec la morale courante, et maint pauvre diable touchant à un écu du roi, ou peut-être même au pain du boulanger, fut-il fusillé, en exemple de la justice du peuple.

Le digne garde national, incarnant en lui toute l’infâme solennité des lois que les accapareurs ont rédigées pour la défense de leurs propriétés, montrait avec orgueil le cadavre étendu sur les marches du palais, et ses camarades l’acclamaient comme un vengeur du droit. Ces affiches de 1830 et de 1848 ne se reverront plus sur les murailles des cités insurgées. Il n’y a point de vol possible là où tout appartient à tous. « Prenez et ne gaspillez point, car tout cela est à vous, et vous en aurez besoin ». Mais, détruisez sans retard tout ce qui doit être renversé, les bastilles et les prisons, les forts tournés contre les villes et les quartiers insalubres où vous avez si longtemps respiré un air chargé de poison. Installez-vous dans les palais et les hôtels, et faites un feu de joie des amas de briques et de bois vermoulu qui furent vos sentines. L’instinct de destruction, si naturel et si juste parce qu’il est en même temps l’instinct du renouvellement, trouvera largement à se satisfaire. Que de vieilleries à remplacer ! Tout n’est-il pas à refaire, les maisons, les villes, l’outillage agricole et industriel, enfin le matériel de la société tout entière ?




À chaque grand événement de l’histoire correspond une certaine évolution dans la morale humaine. Certes la morale des égaux n’est pas la même que celle du riche charitable et du pauvre reconnaissant. À un nouveau monde il faut une nouvelle loi, et c’est bien un monde nouveau qui s’annonce. Nos adversaires eux-mêmes ne le répètent-ils pas sans cesse ? « Les dieux s’en vont ! Les rois s’en vont ! Le prestige de l’autorité disparaît. » Et qui remplacera les dieux, les rois, les prêtres, si ce n’est l’individu libre, confiant dans sa force ? La foi naïve s’en va. Place à la science ! Le bon plaisir et la charité disparaissent. Place à la justice !


FIN
  1. Écrit en novembre 1882.
  2. Voyez la brochure à un sou : Ouvrier, prends la machine ! prends la terre, paysan ! publiée par le Révolté.