Paroles d’un révolté/Les minorités révolutionnaires

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

C. Marpon et E. Flammarion (pp. 87-95).
◄  La guerre
L’ordre   ►


LES MINORITÉS RÉVOLUTIONNAIRES




— « Tout ce que vous affirmez est très juste », — nous disent souvent nos contradicteurs. — « Votre idéal de communisme anarchiste est excellent et sa réalisation amènerait en effet le bien-être et la paix sur la terre ; mais, combien peu le désirent, et combien peu le comprennent, et combien peu ont le dévouement nécessaire pour travailler à son avènement ! Vous n’êtes qu’une petite minorité, faibles groupes disséminés çà et là, perdus au milieu d’une masse indifférente, et vous avez devant vous un ennemi terrible, bien organisé, possédant armées, capitaux, instruction. La lutte que vous avez entreprise est au-dessus de vos forces. »

Voilà l’objection que nous entendons continuellement de la part de certains de nos contradicteurs, et souvent même de la part de nos amis. Voyons donc ce qu’il y a de vrai dans cette objection.

Que nos groupes anarchistes ne soient qu’une petite minorité en comparaison des dizaines de millions qui peuplent la France, l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne, — rien de plus vrai. Tous les groupes représentant une idée nouvelle ont toujours commencé par n’être qu’une minorité. Et il est fort probable que comme organisation, nous resterons minorité jusqu’au jour de la révolution. Mais, est-ce un argument contre nous ? — En ce moment, ce sont les opportunistes qui sont la majorité : devrions-nous, par hasard, devenir aussi opportunistes ? Jusqu’en 1790, c’étaient les royalistes, les constitutionnalistes qui faisaient majorité : les républicains de l’époque devaient-ils, pour cela, renoncer à leurs idées républicaines et se faire aussi royalistes, lorsque la France marchait à grands pas vers l’abolition de la royauté ?

Peu importe que, comme nombre, nous soyons minorité, la question n’est pas là ! Ce qui importe, c’est de savoir si les idées du communisme anarchiste sont conformes à l’évolution qui se produit en ce moment dans l’esprit humain, et surtout dans les peuples de race latine ? — Mais, à ce sujet, il ne peut pas y avoir de doute. L’évolution ne se produit pas dans le sens de l’autoritarisme ; elle se produit dans le sens de la liberté la plus complète de l’individu, du groupe producteur et consommateur, de la commune, du groupement, de la fédération libre. L’évolution se produit, non pas dans le sens de l’individualisme propriétaire, mais dans le sens de la production et de la consommation en commun. Dans les grandes villes, le communisme n’effraye plus personne, dès qu’il s’agit, bien entendu, du communisme anarchiste. Dans les villages, l’évolution se produit dans le même sens, et à part quelques parties de la France, placées dans des conditions spéciales, le paysan marche déjà, sous maint rapport, vers la mise en commun des instruments de travail. C’est pourquoi, chaque fois que nous exposons aux grandes masses nos idées, chaque fois que nous leur parlons en langage simple, compréhensible, appuyé par des exemples pratiques, de la révolution telle que nous l’entendons, nous sommes toujours accueillis par leurs applaudissements dans les grands centres industriels, aussi bien que dans les villages.

Et pourrait-il en être autrement ? — Si l’anarchie et le communisme eussent été le produit de spéculations philosophiques, faites dans l’ombre des cabinets, par des savants, certes, ces deux principes ne trouveraient point d’écho. Mais ces deux idées sont nées des entrailles mêmes du peuple. Elles sont l’énoncé de ce que pensent et disent l’ouvrier et le paysan, lorsque, sortis un jour ou l’autre de la routine quotidienne, ils se mettent à rêver un meilleur avenir. Elles sont l’énoncé de l’évolution lente qui s’est produite dans les esprits dans le courant de ce siècle. Elles sont la conception populaire de la transformation qui doit s’opérer bientôt pour apporter la justice, la solidarité, la fraternité dans nos villes et nos campagnes. Nées du peuple, elles sont acclamées par le peuple chaque fois qu’elles lui sont exposées d’une manière compréhensible.

Là est en effet leur vraie force, et non pas dans le nombre des adhérents actifs, groupes et organisés, qui sont assez courageux pour courir les dangers de la lutte, pour braver les conséquences auxquelles on s’expose lorsqu’on travaille pour la révolution populaire. Ce nombre grandit chaque jour et il ira toujours en grandissant ; mais ce ne sera qu’à la veille même du soulèvement qu’il deviendra majorité, de minorité qu’il est aujourd’hui.




L’histoire est là pour nous dire que ceux qui ont été minorité la veille de la révolution, deviennent force prédominante le jour de la révolution, s’ils représentent la vraie expression des aspirations populaires et si, — autre condition essentielle, — la révolution dure un certain temps, pour permettre à l’idée révolutionnaire de se répandre, de germer et de porter ses fruits. Car, ne l’oublions pas, ce n’est pas par une révolution d’un jour ou deux que nous arriverons à transformer la société dans le sens du communisme anarchiste ; un soulèvement de courte durée peut bien renverser un gouvernement pour en mettre un autre à sa place. Il peut remplacer un Napoléon par un Jules Favre ; mais il ne change rien aux institutions fondamentales de la société. C’est toute une période insurrectionnelle de trois, quatre, cinq ans peut-être, que nous devrons traverser pour accomplir notre révolution dans le régime de la propriété et le mode de groupement de la société. Il a fallu cinq ans d’insurrection en permanence, depuis 1788 jusqu’en 1793, pour abattre en France le régime féodal foncier et l’omnipotence de la royauté : il en faudra bien trois ou quatre pour abattre la féodalité bourgeoise et l’omnipotence de la ploutocratie.

Eh bien, c’est surtout pendant cette période d’excitation, quand l’esprit travaille avec une vitesse accélérée, quand tout le monde, dans la ville somptueuse comme dans la sombre cabane, prend intérêt à la chose commune, discute, parle, et cherche à convertir les autres, que l’idée anarchiste, semée dès aujourd’hui par les groupes existants, pourra germer, porter ses fruits et se préciser dans la grande masse des esprits. C’est alors que les indifférents d’aujourd’hui deviendront partisans convaincus de l’idée nouvelle.

Telle a toujours été la marche des idées, et la grande révolution française peut en servir d’exemple.




Certes, cette révolution n’a pas été aussi profonde que celle que nous rêvons. Elle n’a fait que renverser l’aristocratie, pour mettre à sa place la bourgeoisie. Elle n’a pas touché au régime de la propriété individuelle : au contraire, elle l’a renforcé ; c’est elle qui a inauguré l’exploitation bourgeoise. Mais elle a atteint un résultat immense par l’abolition définitive du servage, et elle a aboli ce servage par la force, ce qui est bien autrement efficace que l’abolition de n’importe quoi par les lois. Elle a ouvert l’ère des révolutions qui se suivent depuis à courts intervalles, en se rapprochant de plus en plus de la Révolution Sociale. Elle a donné au peuple français cette impulsion révolutionnaire, sans laquelle les peuples peuvent croupir des siècles sous l’oppression la plus abjecte. Elle a légué au monde tout un courant d’idées fécondes pour l’avenir ; elle a réveillé l’esprit de révolte, elle a donné l’éducation révolutionnaire au peuple français. Si, en 1871 la France a fait la Commune, si elle accepte aujourd’hui volontiers l’idée du communisme anarchiste, tandis que les autres nations sont encore dans la période autoritaire ou constitutionnaliste (traversée en France avant 1848, ou bien même avant 1789), c’est parce que, à la fin du siècle dernier, elle a passé par les quatre années de la grande révolution.

Eh bien, rappelons-nous quel triste tableau offrait la France quelques années avant cette révolution, et quelle faible minorité étaient ceux qui rêvaient l’abolition de la royauté et de la féodalité.

Le paysan était plongé dans une misère et dans une ignorance dont il nous serait même difficile aujourd’hui de nous faire une idée. Perdus dans les villages, sans communications régulières, ne connaissant pas ce qui se passait à vingt lieues de distance, ces êtres courbés sous la charrue et enfermés dans des taudis empestés semblaient voués à un servage éternel. L’entente commune était impossible, et à la moindre insurrection, la troupe était là pour sabrer les insurgés, pour pendre les meneurs près de la fontaine, à une potence de dix-huit pieds de haut. C’est à peine si quelques obscurs propagandistes parcouraient les villages, soufflaient la haine contre les oppresseurs et réveillaient l’espérance chez les quelques rares individus qui osaient les écouter. C’est à peine si le paysan se hasardait à demander du pain et quelque diminution des impôts. Parcourez seulement les cahiers des villages pour vous en convaincre !

Quant à la bourgeoisie, ce qui la caractérisait, c’était surtout la lâcheté. Des individus isolés, très rares, se hasardaient parfois à attaquer le gouvernement et réveillaient l’esprit de révolte par tel acte audacieux. Mais la grande masse de la bourgeoisie courbait honteusement le dos devant le roi et sa cour, devant le noble, devant le domestique du noble. Qu’on lise seulement les actes municipaux de l’époque et l’on verra de quelle vile bassesse sont imprégnées les paroles de la bourgeoisie d’avant 1789. C’est la lâcheté la plus ignoble qui suinte de leurs paroles, — n’en déplaise à M. Louis Blanc et autres adulateurs de cette bourgeoisie. C’est d’un désespoir profond que sont inspirés les quelques rares révolutionnaires de l’époque lorsqu’ils jettent un regard autour d’eux, et Camille Desmoulins disait avec raison cette parole célèbre : — « Nous étions à peine une douzaine de républicains à Paris avant 1789. »




Et néanmoins quelle transformation trois ou quatre ans plus tard ! Dès que la force de la royauté est tant soit peu ébranlée par la marche des événements, le peuple commence à s’insurger. Durant toute l’année 1788, ce ne sont que petites émeutes partielles des paysans ; comme les petites grèves partielles d’aujourd’hui, elle éclatent çà et là sur la surface de la France, mais peu à peu elles s’étendent, se généralisent, deviennent plus âpres, plus difficiles à vaincre.

Deux années auparavant, on osait à peine demander une diminution de redevances (comme on demande aujourd’hui une augmentation de salaires). Deux ans plus tard, en 1789, le paysan va déjà plus loin. Une idée générale surgit : celle de secouer complètement le joug du noble, du prêtre, du bourgeois propriétaire. Dès que le paysan s’aperçoit que le gouvernement n’a plus la force de résister à l’émeute, il s’insurge contre ses ennemis. Quelques hommes résolus vont mettre le feu aux premiers châteaux, tandis que la grande masse, encore soumise et peureuse, attend que les flammes des châteaux brûlant sur les collines montent jusqu’aux nuages, pour accrocher les receveurs d’impôts aux potences qui ont vu le supplice des précurseurs de la Jacquerie. Mais cette fois-ci la troupe ne vient pas pour réprimer l’insurrection, elle est occupée ailleurs, et la révolte se propage de hameau en hameau, et bientôt la moitié de la France est en feu.

Tandis que les futurs révolutionnaires de la bourgeoisie se prosternent encore à genoux devant le roi, tandis que les grands personnages de la future révolution cherchent à maîtriser l’émeute par des bribes de concessions, les villages et les villes s’insurgent, bien avant la réunion des États généraux et les discours de Mirabeau. Des centaines d’émeutes (Taine en connaît trois cents) éclatent dans les villages, avant que les Parisiens, armés de piques et de quelques méchants canons, s’emparent de la Bastille.

Dès lors, il devient impossible de maîtriser la révolution. Si elle eût éclaté seulement à Paris, si elle n’eût été qu’une révolution parlementaire, elle eût été noyée dans le sang, et les hordes de la contre-révolution eurent promené le drapeau blanc de village en village, de ville en ville, en massacrant les paysans et les sans-culottes. Mais, heureusement, dès le début, la révolution avait pris un autre caractère. Elle avait éclaté presque simultanément en mille endroits ; dans chaque village, dans chaque bourg, dans chaque grande ville des provinces insurgées, les minorités révolutionnaires, fortes de leur audace et du soutien tacite qu’elles trouvaient dans les aspirations du peuple, marchaient à la conquête du château, de l’hôtel-de-ville, de la Bastille, terrorisaient l’aristocratie et la haute bourgeoisie, abolissaient les privilèges. La minorité commençait la révolution et entraînait la masse avec elle.

Il en sera de même pour la révolution dont nous prévoyons l’approche. L’idée du communisme anarchiste, représentée aujourd’hui par de faibles minorités, mais se précisant de plus en plus dans l’esprit populaire, fera son chemin dans la grande masse. Les groupes répandus partout, si peu nombreux qu’ils soient, mais forts de l’appui qu’ils trouveront dans le peuple, lèveront le drapeau rouge de l’insurrection. Celle-ci, éclatant en même temps sur mille points du territoire, empêchera l’établissement d’un gouvernement quelconque qui puisse entraver les événements, et la révolution sévira jusqu’à ce qu’elle ait accompli sa mission : l’abolition de la propriété individuelle et de l’État.

Ce jour-là, ce qui est minorité aujourd’hui sera le Peuple, la grande masse, et cette masse insurgée contre la propriété et l’État marchera au communisme anarchiste.