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Flammarion (p. 1-252).

LE PAUVRE BOUGRE
et le
BON GÉNIE

Il y avait une fois un pauvre Bougre… Tout ce qu’il y avait de plus calamiteux en fait de pauvres Bougres.

Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre, s’était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n’en compte pas trois dans le siècle le plus fertile en guignes.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son gilet.

Le tout constituait un capital de 1 fr. 90 (un franc quatre-vingt-dix).

C’était la vie aujourd’hui. Mais demain ? Pauvre Bougre !

Alors, ayant passé un peu d’encre sur les blanches coutures de sa redingote, il sortit, dans la fallacieuse espérance de trouver de l’ouvrage.


Cette redingote, jadis noire, avait été peu à peu transformée par le Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de la meilleure foi du monde, disait maintenant : Ma redingote verte.

Son chapeau, qui lui aussi avait été noir, était devenu rouge (apparente contradiction des choses de la Nature !).

Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement valoir.

Ainsi rapprochés complémentairement, le vert était plus vert, le rouge plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour un original chromomaniaque.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en escaliers mille fois montés et descendus, en antichambres longuement hantées, en courses qui n’en finiront jamais. En tout cela pour pas le moindre résultat.

Pauvre Bougre !

Afin d’économiser son temps et son argent, il n’avait pas déjeuné !

(Ne vous apitoyez pas, c’était son habitude).


Sur les six heures, n’en pouvant plus, le pauvre Bougre s’affala devant un guéridon de mastroquet des boulevards extérieurs.

Un bon caboulot qu’il connaissait bien, où pour quatre sous on a la meilleure absinthe du quartier.

Pour quatre sous, pouvoir se coller un peu de paradis dans la peau, comme disait feu Scribe [1], ô joie pour les pauvres Bougres !

Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide, qu’un étranger vint s’asseoir à la table voisine.

Le nouveau venu, d’une beauté surhumaine, contemplait avec une bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d’engourdir sa peine à petites gorgées.

— Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre ? fit l’étranger d’une voix si douce qu’elle semblait une musique d’anges.

— Oh non… pas des tas !

— Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je suis un bon Génie. Parle… Que te faut-il pour être parfaitement heureux ?

— Je ne souhaiterais qu’une chose, bon Génie, c’est d’être assuré d’avoir cent sous par jour jusqu’à la fin de mon existence.

— Tu n’es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre ! Aussi ton souhait va-t-il être immédiatement exaucé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Être assuré de cent sous par jour ! Le pauvre Bougre rayonnait.

Le bon Génie continua :

— Seulement, comme j’ai autre chose à faire que de t’apporter tes cent sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence, je vais te donner tout ça… en bloc.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tout ça en bloc !

Apercevez-vous d’ici la tête du pauvre Bougre !

Tout ça en bloc !

Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant il allait toucher tout ça… en bloc !

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Le bon Génie avait terminé son calcul mental.

— Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre !

Et il allongea sur la table 7 fr. 50 (sept francs cinquante).

Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette somme.

Un jour et demi !

N’avoir plus qu’un jour et demi à vivre ! Pauvre Bougre !

— Bah ! murmura-t-il, j’en ai vu bien d’autres !

Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des danseuses.

BLAGUES


J’ai pour ami un peintre norvégien qui s’appelle Axelsen et qui est bien l’être le plus rigolo que la terre ait jamais porté.


(C’est à ce même Axelsen qu’arriva la douloureuse aventure que je contai naguère.

Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l’eau de mer, laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences de la lune. Une nuit, par une terrible marée d’équinoxe où il ventait très fort, l’aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son lit).


Bien qu’arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un grand nombre de sympathies.

J’ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l’avenue Trudaine, et, pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue Victor-Massé.

Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote : C’est un garçon qui boit.

Axelsen se saoûle, c’est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne vous dit rien.

Axelsen ne boit qu’un liquide par jour, un seul liquide, mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n’ont rien à voir avec la doctrine homéopathique.

Des jours c’est du rhum, rien que du rhum.

Des jours c’est du bitter, rien que du bitter.

Des jours c’est de l’absinthe, rien que de l’absinthe.

Il est bien rare que ce soit de l’eau de Saint-Galmier. Si rare, vraiment !

Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai, pour le vécu, pour le réel.

— Comme c’est laid, dit-il, tout ce qui arrive ! Et comme c’est beau, tout ce qu’on rêve ! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité sont de bien fangeux porcs ! Ne vous semble-t-il pas ?

— Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix.

— Si l’humanité n’était pas si gnolle [2], comme elle serait plus heureuse ! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement… il faudrait faire semblant d’y croire. Hein ?

— Évidemment, parbleu !

Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de la vie, inexistants, improbables, chimériques. Le plus bel éloge qu’il puisse faire d’un homme :

— Très gentil, ton ami, et très illusoire !


Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au beau soleil de la terrasse d’un distillateur (dix-huitième arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné.

Il se laissa choir, plutôt qu’il ne s’assit, sur une proxime chaise, et se tut, ce qui lui fut d’autant plus facile qu’il n’avait pas encore ouvert la bouche.

— Eh bien ! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas ? Tu as l’air navré.

— Je suis navré comme un Havrais lui-même !

(Il convient de remarquer qu’Axelsen ne prononce jamais les h aspirés, détail qui explique tout le sel de la plaisanterie).

— Peut-être n’as-tu pas bien dormi ?

— J’ai dormi comme un loir (Luigi).

— Alors quoi ?

— Alors quoi, dites-vous ? Je viens d’assister à un spectacle tellement déchirant ! Oh oui, déchirant, oh combien ! Garçon !… un vulnéraire !… Ça me remettra, le vulnéraire !

Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu’Axelsen ne lui donna pas le temps de moisir.

— Il n’est pas méchant, ce vulnéraire ! Garçon !… un autre vulnéraire !

— Eh bien ! Et ce spectacle déchirant ?

— Ah ! mes amis, ne m’en parlez pas ! Je sens de gros sanglots qui me remontent à la gorge ! Garçon !… un vulnéraire ! Rien comme le vulnéraire pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge !

— Causeras-tu, homme du Nord ?

— Voici : je viens d’assister au départ de l’omnibus qui va de la place Pigalle à la Halle-aux-Vins. C’est navrant ! Tous ces pauvres gens entassés dans cette caisse roulante !… Et ces autres pauvres gens qui, n’ayant que trois sous, se huchent péniblement sur ce toit, exposés à toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au givre en hiver, l’été à l’insolation, aux moustiques ! Ah ! pauvres gens ! Garçon !… un vulnéraire !

— Oui, c’est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès.

— Et les pauvres parents ! Les pauvres parents désolés, tordant leurs bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes ! Il y avait là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout petits à peine au seuil de la vie ! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux qui partent ? Garçon !… un vulnéraire !

— Pauvres gens !

— C’est surtout quand l’omnibus s’est ébranlé que cela fut véritablement angoisseux. Les mouchoirs s’agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s’en allaient, la bénédiction du Très-Haut !

— Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un aumônier à chaque station. Elle est assez riche pour s’imposer ce petit sacrifice.

— Enfin la voiture partit… Un moment elle se confondit avec un gros tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas ! car à la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue des Martyrs. Garçon !… Un vulnéraire !

— Et les parents ?

— Les parents ? Je ne les revis pas !… J’ai tout lieu de croire qu’ils profitèrent d’un moment d’inattention de ma part pour se noyer dans le bassin de la place Pigalle. On retrouvera sans doute leurs corps dans les filets de la fontaine Saint-Georges !… Garçon !… un vulnéraire !

— Axelsen ! fit l’un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les racontes ?

— Horreur ! Horreur ! Cet homme ose me taxer d’imposture. Je suffoque… Garçon !… un vulnéraire !

UNE MAUVAISE FARCE


Il y avait un monsieur très riche, mais qui s’embêtait énormément. Aussi, pour dissiper son ennui, se livrait-il à mille farces sur ses contemporains, toutes du pire goût, d’ailleurs.

Un matin, voilà qu’il arrive sur la place publique où, d’habitude, s’assemblent les maçons quêtant l’ouvrage. Il en avise deux qui avaient l’air un peu bête :

— Voulez-vous gagner chacun vingt francs, aujourd’hui ?

— Dame, monsieur !

— Eh bien ! écoutez.

Il s’agit d’un mur à construire tout de suite et très vite, mais de telle façon qu’il soit immédiatement sec et, sitôt fait, indestructible.

Les deux maçons se procurent tout ce qu’il faut : des moellons et un certain ciment qu’ils savent.

Le monsieur riche les fait monter en voiture et les emmène vers un immeuble loin, loin, à une portée de fusil, à peine, du tonnerre de Dieu.

Ils entrent dans une petite salle éclairée par deux étroites fenêtres en ogive, robustement grillagées et qui prennent jour sur une vieille cour, un puits plutôt, laquelle semble un congrès de toutes les males herbes de chaque flore.

Un maçon dit :

— Ça n’est pas rigouillard, ici.

Mais le monsieur riche leur indique le travail : une porte à murer. Un louis tout de suite, l’autre, la besogne terminée.

Au moment précis où ils posaient le dernier moellon, la nuit commençait à tomber.

De la manche, les maçons essuient la sueur de leur front, avec la satisfaction de la bonne ouvrage faite.

Mais une lividité soudaine envahit leur face. La porte… cette porte qu’ils ont mis tant de conscience (et d’inconscience) à murer, cette porte est la seule issue de la chambre !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et bien que l’aventure date de pas mal de temps, le monsieur riche ne peut passer devant cette maçonnerie sans rire de bon cœur.

GERMES


Le bouillant Achille, comme chacun sait, s’était nourri, dans sa jeunesse, de la moelle des lions. Cette coutumière alimentation lui communiqua un courage dont, par la suite, il donna maintes preuves.

C’était là le premier pas d’une théorie d’adaptation qui ne demandait qu’à marcher : elle marcha.

L’effarante méthode du papa Brown-Sequard n’est qu’un cas particulier dans cet ordre d’idées.

Le quidam, quotidien mangeur de viande de tigre ou de panthère, devient à bref délai le plus cruel des êtres.

Repaissez-vous fréquemment de porc suranné, et je ne vous donne pas vingt minutes pour donner toutes les marques extérieures de la sénile saligauderie.

Un militaire qui s’adonnerait volontiers à la dégustation de cœurs de lièvres serait vite impropre au métier des armes, mais s’il en mangeait aussi les pattes (des lièvres, pas des armes), on pourrait l’utiliser à la communication rapide des dépêches.

Je pourrais multiplier les exemples à l’infini ; ce n’est pas que cela serait sale, mais cela tiendrait de la place, laquelle m’est comptée, farouchement.

Pas de règle sans exception pourtant.

Ainsi, moi :

Si on veut me faire plaisir, dans les maisons où on m’invite, on n’a qu’à m’offrir un joli maquereau sur le gril. Eh bien, je ne me souviens pas d’avoir, sous aucun prétexte, accepté un sou d’une femme !


Tout ce préambule pour vous conter l’histoire de ces gens, bien tranquilles jusqu’alors…

Arrivés à l’improviste chez un ami rural, ils se mirent à table, sans façon, devant une omelette improvisée (par une bonne nouvellement venue, notez ce détail) et d’autres mets dont la nomenclature ne ferait qu’allonger ce récit (et j’ai dit plus haut que la place m’est comptée, farouchement).

Ces braves gens n’eurent pas plutôt consommé l’omelette, que la cristallerie de l’hôte et ses objet mobiliers volèrent dans l’espace, projetés violemment, sans raison apparente, par les invités.

Ces derniers ne s’en tinrent pas là… Mais le récit de ces violences… (Et j’ai dit plus haut…)

Il était tout simplement arrivé, que la bonne (nouvellement venue) avait composé l’omelette avec des œufs provenant d’un poulailler spécialement affecté à des volailles de combat, primées dans tous les concours d’Angleterre et de Flandre.

Il est bizarre, tout de même, de penser que, dans un de ces œufs, dans un jaune tranquille, dans un blanc peu inquiétant, mijotent des germes de rosserie, d’hostilité, de meurtre.

C’est drôle la nature !

UN POINT D’HISTOIRE


Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère.

Ne faut-il voir dans cette absence qu’un oubli impardonnable, ou bien si c’est un parti pris formel de m’éloigner des affaires ?

La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France est là pour juger.

Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d’enfiler un pantalon, de mettre mon ruban d’officier d’Académie à ma chemise de flanelle, j’étais à lui.

— M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J’ai ma voiture en bas. Y êtes-vous ?

— Un bout de toilette et me voilà.

— Inutile, vous êtes très bien comme ça.

— Mais vous n’y songez pas, mon cher Bourgeois…

M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D’une main vigoureuse il m’empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon rez-de-chaussée de garçon et m’enfourna dans sa berline.

Cinq minutes après nous étions à l’Élysée.


M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde ; sans faire attention à mes pantoufles en peau d’élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m’indiqua un siège.

— Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement ? me demanda-t-il.

Un moment, je songeai aux beaux-arts à cause des petites élèves du Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente entrée.

Je pensai également aux finances, à cause de ce que vous pouvez deviner.

Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la cupidité.

— Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le portefeuille de la Guerre.

— Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette question ?

— J’t’écoute ! répliquai-je peut-être un peu trivialement.

Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m’invita à m’expliquer.

— Voici. Je commence par supprimer l’artillerie…

— !!!!!

— Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure avoisine les polygones !

M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance. Je continuai :

— Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon plan de réformes.

— !!!!!

— On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes !

— Et l’infanterie ?

— L’infanterie ? Ce serait folie et crime que de la conserver ! Avez-vous servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe ?

Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.

— Jamais ! articula-t-il à la fin d’une voix nette.

— Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas vous en douter !

— Et le génie ?

— Je n’ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale, mais… laissez-moi vous dire. J’avais, il y a quelques années, une petite bonne amie, gentille comme un cœur, qui se nommait Eugénie, mais que moi, dans l’intimité, j’appelais Génie. Un jour, cette jeune femme me lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d’Ache qui, depuis… mais alors… ! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à l’heure qu’il est, le seul proféré de ces deux syllabes Gé-nie me rouvre au cœur la cicatrice d’amour…

Je m’arrêtai ; M. Carnot essuyait une larme furtive.

— Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme sérieux, Monsieur le Président, je m’étonne que vous ayez conservé jusqu’à maintenant, dans l’armée française, la présence de ces individus dont la seule mission consiste à monter des bateaux !

À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant indiquer que l’entretien avait assez duré.

Pendant tout ce temps, on n’avait rien bu ; j’offris à MM. Carnot et Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin de la place Beauvau.

Ces messieurs n’acceptèrent pas.

Je ne crus pas devoir insister ; je me retirai en saluant poliment.

INANITÉ DE LA LOGIQUE


La logique mène à tout à condition d’en sortir, dit un sage.

Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré service à l’humanité.

Sans aller plus loin, moi, j’ai un ami qui serait le plus heureux garçon de la création sans la rage qu’il a de tirer des conclusions des faits et d’arranger sa vie logiquement, comme il dit.

Aussi son existence n’est-elle qu’une forêt de gaffes.

Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance :

À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires acomptes.

Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et panpanpana à sa porte.

Devinant de quoi il s’agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même, selon le procédé autruchien, enfouit sa tête emmy les linceux.

Pan, pan, pan ! insista le tailleur.

Pareil mutisme.

À la fin, l’homme s’impatienta :

— Mais répondez donc, nom d’un chien ! proféra-t-il. Je vois bien que vous êtes chez vous, puisque vos bottines sont à la porte !


Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami rentrait ses chaussures.

À quelques jours de là, revint le tailleur. Ses panpanpan demeurèrent sans écho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de se fâcher. Il cria, de son lit :

— Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le corridor, espèce d’imbécile ?… Vous voyez bien que je ne suis pas chez moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte !

Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.

L’INTERMÉDIAIRE


On ne pouvait risquer devant lui un : Tiens, je vais acheter une paire de gants, sans que, immédiatement, il intervînt : Veux-tu l’adresse d’un bon gantier ?

Il en était de même pour les chaussures, à cette différence près que c’était un bon bottier qu’il vous offrait.

Il en était de même pour tout, d’ailleurs : pour les bouchons de liège, les coffres-forts, les batteuses mécaniques, les momies, les fumivores, les monte-charges, les crocodiles adultes, en un mot pour tous les objets innombrables et multiformes dont l’acquisition ou la vente constituent ce que M. Pierre Delcourt appelle les transactions commerciales.

Un petit garçon mal élevé lui aurait dit qu’il voulait d’la peau, qu’il l’eût immédiatement envoyé chez un excellent mégissier pas cher.

Que pouvait lui rapporter cette éternelle et jamais lasse complaisance ? Oh ! les tout petits profits que cela devait faire !

Car mon pauvre ami ne semblait pas très riche. Et souvent, moi aussi, j’eus l’idée, à l’aspect de sa consternante lingerie, de lui donner l’adresse d’un bon chemisier.


Bien que ces choses-ci ne nous regardent, ni vous ni moi, laissez-moi vous dire qu’il ne fut pas en mesure de payer son récent terme d’octobre.

Il n’avait pas réglé, non plus, celui de juillet, et — pauvre type ! — pas davantage celui d’avril.

Furibard, le concierge, ne lui montait plus son courrier, uniquement composé, d’ailleurs, de prospectus, circulaires, périodiques furtifs, etc.

Le propriétaire s’en mêla et le menaça de papier timbré.

Et mon pauvre ami de lui dire pâlement :

Voulez-vous l’adresse d’un bon huissier ?

IDYLLE MODERNE


Lui demeurait à l’entresol.

Elle, demeurait au cinquième étage.

Lui, était un garçon dans les vingt-cinq ans, pas vilain garçon, mais bête comme tout.

Elle, était une jeune fille dans les vingt-deux ans, plutôt jolie, mais un peu drôle.

Ses parents, à lui, étaient des commerçants retirés, riches, nu-propriétaires, usufruitiers, et pas trop mauvaises gens, tout de même.

Son père, à elle, (car morte la mère), était un chef de bataillon du génie en retraite.

(Avez-vous remarqué comme, souvent, les chefs de bataillon du génie en retraite ont des filles drôles ?)

Et cet ancien officier supérieur d’une armée d’élite n’avait pour vivre que la maigre retraite qu’alloue, à ses vieux serviteurs, le rapace État.

La petite, toute jeune encore, avait vaillamment pris par les cornes le taureau de l’existence :

— Puisque, s’était dit la mignonne, puisque je n’aurai pas de dot et que je ne saurais descendre au rang de courtisane, comme tant d’autres, je vais essayer d’embrasser une carrière libérale à la fois et rémunératrice.


L’intrépide jouvencelle avait passé ses deux bachots et voici que, maintenant, elle étudiait la médecine.

L’austérité de ses études mettait sur sa jolie figure comme une ressemblance de jeune garçon grave. Ses yeux avaient, des fois, les pâles lueurs du revenu de tout, qui lui seyaient à miracle.

Charmante escholière, comme je vous eusse aimée !

Malheureusement, ce fut lui, le jeune homme un peu bête, annoncé plus haut, qui la rencontra dans l’escalier et s’en éprit vivement.


Le coup de foudre ? Non. Mais, seulement, un jour qu’Alfred (appelons-le Alfred pour éviter les périphrases toujours difficiles à varier dans un récit de cette importance), un jour, dis-je, qu’Alfred manquait d’appétit sa maman (une grosse maman toute ronde) lui avait dit :

— Tu ne manges pas, Alfred ! Est-ce que par hasard tu serais amoureux ?

Alfred avait rougi, tel un coq.


C’en était fait. Pincé le pauvre Alfred, avec conscience de sa flamme !

Dès lors, il guetta les arrivées, les en-allées de la demoiselle. Il la suivit, oh ! discrètement, sur l’autre trottoir, et c’est ainsi qu’il découvrit que la jeune personne se rendait quotidiennement à l’École de médecine pour aller boire la parole des maîtres.

Cette constatation ne laissa point que de jeter un vague trac en l’âme du pauvre garçon.

Une étudiante ! Une savante ! Que trouverait-il jamais à lui dire ?

Mais un dimanche qu’il la vit descendre l’escalier avec son vieux commandant de père, il crut constater, à un rien, qu’elle était bonne, et l’espoir refleurit au bosquet de son cœur.

Alfred avait raison : Valentine (Valentine était son nom), Valentine jouissait d’un cœur d’or.

D’un cœur d’or et d’une finesse d’ambre.

Tout de suite, elle avait deviné la passion dont elle était l’objet.

Les renseignements qu’elle prit, sans en avoir l’air, furent favorables. Et puis (car n’avilissons point, de parti pris, les purs mobiles), l’air un peu niais de ce joli garçon ne lui déplaisait pas, au contraire.


Ce fut à l’angle du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain qu’eut lieu l’explication, pendant un embarras de voitures.

Au moment où le pauvre Alfred s’y attendait le moins, Valentine fit deux pas vers lui, lui planta dans les deux yeux son regard doux et franc, lui tendit la main et dit :

— Vous m’aimez donc un peu, monsieur ?

— Mais, mademoiselle !… s’empourpra Alfred.

Et Valentine poursuivit, parodiant, sans remords, une romance connue :

— Si vous avez quelque chose à me dire, pourquoi vous éloigner de moi ?…

Le lendemain même de cet embarras de voitures, Alfred était admis à faire sa cour à Valentine.

Au commencement, ça n’alla pas tout seul : Alfred, interloqué par la supériorité intellectuelle de sa fiancée, ne trouvait pas les mots.

Et puis, de temps en temps, la jeune fille, sans le vouloir, estomaquait son promis par des détails d’une déconcertante technicité.

Ainsi, un jour que, probablement, très impatient du grand jour, il avait les yeux luisants, Valentine lui dit à brûle-pourpoint :

— Savez-vous pourquoi, à de certains moments, les yeux brillent d’un éclat inaccoutumé ?

— ???… balbutia Alfred.

— Eh bien ! je vais vous le dire. Comme l’a très bien fait remarquer Von Barensprung, dans Untersuchungen zur Naturlerhe des Menchen und der Thiere, quand l’œil brille de bonheur ou de passion, c’est qu’il est rempli et tendu par les humeurs. Le globe de l’œil, plus fortement bombé, fait une saillie plus grande hors de la cavité orbitaire et réfléchit plus de lumière.

— Ah !

Pauvre Alfred !


À quelques jours de cette petite leçon de physiologie, un de ses amis le complimenta sur sa fiancée.

— J’espère, ajoutait-il, que tu n’es pas embarrassé pour lui tourner un madrigal de temps en temps ?

— Un madrigal !

C’était toute une révélation pour le candide Alfred. Un madrigal !

— Eh, bien ! oui, continua l’obligeant ami. Tu peux, par exemple, lui faire des compliments sur ses grands yeux, sa petite bouche, etc.

L’imagination d’Alfred travailla ferme sur cette donnée.

Un beau soir, dans le salon, comme les jeunes gens se trouvaient seuls, Alfred prit dans sa main la main de sa fiancée et lui dit :

— Ma chère Valentine, vous avez des yeux si grands et une bouche si petite que, s’il vous prenait fantaisie d’avaler un de vos yeux, il vous faudrait au moins le couper en quatre.

Valentine embrassa Alfred pour sa peine.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Maintenant, ils sont mariés, et nul doute qu’ils n’obtiennent bientôt des tas d’enfants qui auront tous des yeux grands comme ça et des bouches toutes petites.

UNE DRÔLE D’IDÉE


Hier matin, dans mon volumineux courrier de chaque jour, je trouvai l’ainsi conçu billet :


« Monsieur et cher bougre,

» Au mépris des principes les plus sacrés, viens dîner avec moi et quelques drilles, ce soir. Rendez-vous, sept heures, terrasse de l’Africain.

» Amène, si tu veux, une particulière, pourvu qu’elle soit belle comme le jour, ou simplement rigouillarde et dénuée de tout préjugé social, mondain ou autre.

» Que tu te le dises !

» Ton vieux,
» Signé : Tirouard-Delatable, (de Nuits). »


— Qu’est-ce qui lui prend ? pensai-je.

Car voilà un an que Tirouard est marié avec une charmante femme qu’il adore et sans laquelle il ne saurait sortir et s’amuser. Et je repensai :

— Qu’est-ce qui lui prend ?

Je n’eus garde, cependant, de manquer au rendez-vous. Quant à amener ma particulière, ce serait mal juger celui qui écrit ces lignes que de le croire capable d’une telle démarche. Les particulières des autres lui suffisent.

Je ne décrirai point notre orgie. Qu’il vous suffise de savoir que la vie de Patachon elle-même, auprès de celle que nous menâmes, eût semblé une véritable existence monacale.

Au plus fort de la débauche, quelqu’un de nous demanda :

— Mais enfin, ô Tirouard-Delatable (de Nuits), qu’est-ce qui t’a pris de nous offrir ce gala ?

— Ah ! oui, c’est vrai. J’ai oublié de vous dire… Ma femme est très malade en ce moment ; il paraît même qu’elle ne va pas passer la nuit… Alors l’idée m’est venue d’enterrer joyeusement ma vie de mari.

La fête reprit de plus belle, et quand nous nous séparâmes, le bleu matin faisait pâlir les étoiles.

LE BON FACTIONNAIRE
RÉCOMPENSÉ


CONTE DE NOËL


Noël ! Noël ! Nom d’un chien, qu’il fait froid !

Les hommes de garde se tassent autour du poêle qui ronfle comme un sourd.

Tous les hommes sont contents, car la nuit qui vient, c’est la nuit de Noël, et l’on va manger du boudin grillé et boire du bon vin blanc.

Le joyeux soldat de 2e classe, vicomte Guy de la Hurlotte, a déclaré :

— Puisque je suis de garde, cette nuit, ce réveillon-là, c’est ma tournée.

Les yeux luisants, tout le poste a répondu : « Vive La Hurlotte ! »

Ça n’est pas pour dire, mais n’empêche tout de même qu’il fait bigrement froid.

— Voilà la neige qu’elle tombe ! annonce Labroche qui vient du dehors.

Oui, elle tombe, la neige. Elle tombe comme s’il en pleuvait. Elle tombe, elle tombe, elle tombe. Et les hommes se tassent encore davantage autour du poêle qu’on charge de houille.



Dix heures.

C’est le moment d’aller relever les factionnaires.

Le caporal de pose, frileux et flemmard, se demande pourquoi il irait se geler. Bah ! les nouveaux iront bien relever leurs camarades tout seuls. La nuit de Noël, est-ce qu’on fait des rondes !

Le pauvre soldat Baju se dirige mélancoliquement vers la Poudrière, où l’appelle son tour de faction.

Brrr ! Il ne va pas faire bon à la poudrière, de dix heures à minuit.

Pourvu que les autres, au poste, n’aillent pas manger tout le boudin et boire tout le vin blanc, pendant ce temps-là !

Faction frigide et triste.

La neige s’est mise à tomber en rafale.

Baju s’enveloppe et s’abrite du mieux qu’il peut.

L’une après l’autre, chaque horloge de la ville décroche, avec des lenteurs à en mourir, les quarts, les demies, les heures.

Les paroisses sonnent leur messe de minuit.

Et comme la neige abolit tous les bruits du ras de la terre, voilà qu’on entend, de très loin, les cloches des églises de campagne.

Le pauvre Baju a les yeux pleins de larmes : une des cloches du lointain a tout à fait le même son que la cloche de son église, à lui, là-bas, au pays.

Et c’est, pour Baju, la brusque et nette évocation de la maman et des deux petites sœurs, à genoux dans l’église du village, priant le bon Dieu pour que le pauvre gars ne soit pas trop malheureux et, surtout, pour qu’il revienne bientôt.



Minuit !

Et même plus de minuit !

Baju commence à trouver qu’on ne vient pas le relever souvent.

Restera-t-il du boudin ? Restera-t-il du vin blanc ? Cruelle énigme !

Partout autour de lui, Baju voit s’étaler, sur ce quartier perdu de la Poudrière, le grand manteau blanc de la neige épaisse.

Sans compter que ça tombe toujours.

Ah !… quelqu’un, là-bas !… Zut !… ce n’est pas un soldat… c’est un vieux.

Un pauvre vieux qui ne doit pas en mener large, par ce temps-là.

Son grand manteau gris n’a pas l’air cossu, et ses beaux cheveux d’argent ne valent pas un bon capuchon.

Encore tout attendri par la vision du pays, le clocher, la mère, les petites sœurs, Baju sent son cœur inondé de tendresse et de pitié.

— Entrez là-dedans, mon vieux bonhomme, vous serez mieux que sous la neige.

Et, se dépouillant de son manteau de guérite, il en couvre l’homme âgé, qui le remercie d’une voix grave et douce.

Baju, lui, piétine dans la neige froide, heureux de rendre service au pauvre vieillard.

Une accalmie.

— Merci bien, mon ami, fait le vieux s’en allant, votre bonne action vous portera bonheur.

Et les quarts et les demies continuent à se décrocher, comme à désespoir, des beffrois de la ville !



Enfin ! C’est pas malheureux !

Si c’est pas honteux de relever un homme à une heure moins cinq, au lieu de minuit !

Labroche, qui relève Baju, est abominablement gris, circonstance qui ravive chez Baju les inquiétudes relatives au boudin et au vin blanc.

Ils ont dû en faire, une noce !

Juste ! Ah ! les cochons !

Tout le poste depuis le tambour jusqu’au sergent, saoul comme un poste polonais, vautré, pêle-mêle, sur le lit de camp.

Le boudin n’existe plus qu’à l’état d’arôme un peu fort.

Les bouteilles de vin sont sèches à croire qu’on les a passées à l’étuve.

Ah ! oui, les cochons ! On n’est pas cochon comme ça !

Et ils ronflent tous comme des toupies hollandaises, un lendemain de kermesse.



Baju ranime le feu près de s’éteindre et se déchausse pour chauffer ses pauvres pieds gelés.

C’est bon, un bon feu !

La chaleur engourdit Baju, et Baju s’assoupit.

Et quand Baju, réveillé, veut se chausser, il s’aperçoit qu’on a mis quelque chose dans ses godillots. Quoi ?

Baju s’empare du godillot droit et constate la présence d’objets métalliques et ronds, qui brillent.

Un louis, deux louis, trois louis, quatre louis, cinq louis !

Cinq louis d’or tout battant neufs !

Baju, beaucoup trop honnête pour placer cette somme dans son porte-monnaie, la dépose dans sa cartouchière, provisoirement.

Le godillot gauche recèle trois paquets enveloppés de papier : un gros et deux petits.

Le gros c’est un couteau de trente-deux lames, infiniment plus superbe que ceux qu’il admire tous les jours à la devanture du coutelier de la Grand’Rue.

Les deux petits paquets, ce sont deux paires de boucles d’oreilles, mignonnes comme tout, pour ses petites sœurs, parbleu !

Et puis enfin, Baju trouve une carte de visite portant ces mots :


Le Bonhomme Noël

Remercie bien vivement M. Baju de sa gracieuse hospitalité.

Villa des Flocons
Le Ciel

BIZARROÏD


Je ne suis pas ce qu’on appelle un ennemi de l’originalité. Certes, j’estime qu’il convient d’enfiler ses propres bottes de préférence à celles des autres. Mais de là, grand Dieu ! à chausser les escarpins de la Chimère, les godillots du Jamais Vécu et les brodequins de l’Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance ?

Certaines gens s’appliquent à toutes les déconcertances. Pour d’autres aussi — soyons justes — la maboulite chronique paraît être la seule norme, dans le Verbe aussi bien que dans le Geste.

Ce matin, je suis allé prendre un bain. À l’entrée, causaient deux messieurs, un qui s’en allait, un qui venait, et la conversation s’arrêta sur ce mot que dit celui qui venait :

— Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n’ai pas tant de frais qu’on dit parce qu’il y a un ami de ma tante Morin qui me sert d’ancien préfet.

Je ne songeai même pas à deviner le sens de ce propos, mais — l’avouerai-je ? — j’en contractai quelque inquiétude.

Justement l’homme qui avait proféré cette drôle de phrase occupait la cabine (dit-on cabine quand il s’agit de bains chauds ?) voisine de la mienne.

Les cloisons de mon établissement de bains sont minces ainsi que la baudruche. Aussi perçoit-on le plus mince clapotis d’à côté.

Mon voisin, le neveu de madame Morin, faisait une vie d’enfer dans sa baignoire. Un groupe important d’otaries, eût-on dit.

Et puis, à un moment, voilà qu’il s’interrompit pour sonner le garçon.

— Monsieur a sonné ? fit bientôt ce dernier.

— Oui… Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous.

À l’heure qu’il est, je me demande encore quel besoin immédiat peut pousser un homme nu qui trempe dans l’eau tiède à demander, toute affaire cessante, de la monnaie de vingt sous.

PAUVRE CÉSARINE !


Si vous désirez avoir quelques renseignements sur cet Alcide Paquet dont il va être question, je puis vous les donner le plus volontiers du monde.

Alcide Paquet était un gros gars dans les trente-six, trente-sept ans, qui habitait Pont-Audemer, sur la route de Périgueux, trois maisons passé l’octroi.

Physiquement et moralement, Alcide n’offrait rien qui le distinguât des autres mortels, si ce n’est une allure extraordinairement commune et une médiocrité extraordinairement peu commune.

De son métier, il était représentant d’une grosse maison d’engrais chimiques.

Sur ses vastes hangars s’étalaient, en grosses lettres : Entrepôt de Super-Phosphates, Dépôt général des Sels Ammoniacaux, Spécialité de Nitrates, Guanos du Pérou, etc., etc.

Alcide vendait aux agriculteurs beaucoup de ces généreuses saloperies, mais sans comprendre la poésie de son métier. Jamais il ne se demanda, inquiet, par quelle mystérieuse élaboration ces produits ridicules devenaient le bon froment qui nourrit les braves gens, la douce luzerne chérie des bestiaux, le colza dont nous tirons l’huile, et les mille petites fleurs jaunes, bleues, roses, mauves, dont s’émaillent nos prairies, et tant joliettes qu’on pleurerait rien qu’à les voir.

Si vous voulez savoir mon avis : Alcide Paquet était une simple brute.

Il habitait la maison désignée plus haut, seul avec une cousine qui lui servait aussi de gouvernante et qu’on appelait mademoiselle Césarine.

Césarine, ayant perdu ses parents toute petite, avait été recueillie par madame Paquet (la mère d’Alcide), laquelle, dans le but charitable de la transformer, pour plus tard, en excellente femme de ménage, en fit, sur le moment, une petite bonne à tout faire.

Pauvre Césarine !

Nature aimante et douce, Césarine accepta ce rôle, le sourire aux lèvres.

— Césarine, disait madame Paquet, quand on n’a pas le sou, il faut s’habituer au travail… Cire les souliers.

Et Césarine cirait les souliers.

— Césarine, reprenait madame Paquet, quand on n’a pas le sou, il faut s’habituer au travail… Rince la vaisselle.

Et Césarine rinçait la vaisselle, toujours le sourire sur les lèvres.

Césarine grandit au milieu de ces occupations domestiques et devint une jeune fille accomplie.

Les années continuèrent à couler, et Césarine, tout doucement, se transforma en vieille fille d’à peu près trente ans.

Mais si charmante encore et si fraîche !

Sa peau surtout, une de ces jolies peaux si délicates qu’on n’ose pas les embrasser, mais qu’on embrasse tout de même !

Pauvre Césarine !

Sur ces entrefaites, — ou sur d’autres entrefaites, je ne saurais préciser, — la mère Paquet mourut et le père Paquet aussi.

Alcide dit à sa cousine :

— Veux-tu rester avec moi ?… Tu seras ma gouvernante.

Césarine répondit oui, avec quel empressement ! car — je peux bien vous le dire, maintenant qu’elle est morte — elle aimait son cousin.

Et même elle l’aimait tout bas, mais furieusement ; sous ses jolis et tranquilles bandeaux plats, Césarine cachait une nature à faire péter tous les pyromètres du Creusot.

Et Alcide — oh, la brute ! — qui ne s’apercevait de rien !

Pourvu qu’il vendît beaucoup de chimiques aux paysans, il se trouvait content, et là se bornait son idéal. Pauvre Césarine !

Un soir, Alcide rentra tout guilleret.

— Ma petite Césarine, dit-il en dépliant sa serviette, ça y est !

— Quoi ?… Qu’est-ce qui y est ?

— Je me marie.

Césarine fit simplement : Ah ! mais le rose de ses joues s’en alla tout de suite.

Un grand coup l’avait heurtée au cœur, et ses paupières battaient.

Elle crut qu’elle allait défaillir.

Pourtant, elle eut la force de demander :

— Et… avec qui ?

— Devine.

— Avec Aline Leproult, peut-être ?

— Non.

— Avec Jeanne Beaudon, peut-être ?

— Juste !

Ce soir-là, Césarine ne dîna pas, et Alcide — quelle brute, décidément ! — ne s’aperçut de rien.

Pauvre Césarine !

La veille du mariage, le dernier jour où Alcide dînait en célibataire, la cuisine de Césarine sentait joliment bon.

— Oh ! remarqua Alcide, tu veux me donner des regrets, Césarine !

Ce qui sentait si bon, c’était un petit plat, préparé à la poêle, sur un feu de bois (Césarine eut toujours le mépris du gaz et de tous vos modernes fourneaux.)

Il y avait des oignons frits, du thym et de tout !

Le persil, un persil fraîchement cueilli et haché menu, faisait de ce mets comme un paysage succulent, aromatique et fumant.

C’était une viande à la fois ferme et tendre.

Pas du bœuf, pas du veau, pas du mouton. Alors, quoi ?

Ce n’était pas du cochon, non plus.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandait Alcide. Qu’est-ce que ça peut bien être que ça ?

— Est-ce bon ? répondait simplement Césarine.

— Jamais, tu m’entends bien, ma petite Césarine, jamais, je n’ai rien mangé d’aussi exquis.

— Alors, c’est le principal.

— Tu ne veux pas me dire ce que c’est ?

— Y tiens-tu beaucoup ?

— Oui.

— Eh bien !…

Césarine dégrafa brusquement son corsage, elle écarta sa chemise, et sous le sein gauche — une merveille de sein gauche ! — Alcide put voir une plaie qui béait là, cruciale, sanglante.

En même temps, Césarine tombait raide morte sur le carreau.

Elle ne se releva que pour dire, en anglais, d’une voix éteinte :

— C’est mon cœur que tu viens de manger !

Pauvre Césarine !

ET VERBUM…


Voilà longtemps que la jeune Lily (cinq ans) tourmente sa pauvre mère pour obtenir l’autorisation d’assister à la messe avec sa bonne.

Samedi, sa maman — une charmante femme sujette à la céphalalgie, notez ce détail — a dit à Lily :

— Oh ! que tu es agaçante avec ta messe, ma pauvre petite ! Vas-y demain et fiche-moi la paix !

Lily est radieuse. Elle n’en dort pas la nuit. Au tout petit, tout petit jour, elle réveille sa bonne.

Et les voilà parties pour une messe du matin.

Lily prend le plus vif plaisir à cette nouveauté. Le curé et l’enfant de chœur la charment avec leur costume d’or, de dentelle et de pourpre. Les évolutions hiératiques de ces personnages l’intriguent au plus haut point. La consommation du sacrifice la scandalise un peu : ce prêtre qui boit du vin blanc en tournant le dos au monde lui fait l’effet de manquer d’éducation.

Mais, surtout, c’est la communion des fidèles qui l’amuse le plus.

Et, au déjeuner, comme on l’interroge à ce sujet, Lily explique :

— Eh bien, voilà : il y a des bonnes femmes qui s’a approché et pis qui s’a mis à genoux. Alors, le curé a venu avec un grand pot en or, et pis il a mis un cachet d’antipyrine dans la bouche des bonnes femmes.

LE BAHUT HENRI II


Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement l’explosion des sentiments généreux.

D’un commun accord, nous flétrîmes l’esclavage. La question avait été mise sur le tapis par un gros garçon que l’on prétendait être un fils naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l’extrême rubiconderie de son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre cardinalice).

Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels, ainsi que l’affirme un proverbe arabe, n’engendrent jamais la mélancolie.

Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Dona Ferentès (la seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et quelques autres que j’oublie.

En fait de Français : l’écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau Becque-Danlot, et moi.

J’ai dit plus haut que nous flétrissions l’esclavage d’un commun accord ; cela n’est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute indignation.

Ce fut la belle Dona Ferentès qui s’en aperçut la première.

— Eh bien ! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés d’Afrique ?

— Je vous demande mille pardons, senora, répondit l’homme de mer, je me sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée m’interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces détestables pratiques.

Après un silence, il ajouta :

— Moi qui vous parle, j’ai vendu un homme !

Ce souvenir ne semblait pas torturer à l’excès notre ami Becque-Danlot, car il éclata d’un rire auquel le remords n’enlevait rien de sa joyeuse sonorité.

— Vous, capitaine ! Vous, l’honneur de la marine française ! Vous avez vendu un homme ?

— J’ai vendu un homme ! insista Becque-Danlot, toujours gai.

— En Afrique ?

— Non, pas en Afrique, en France.

— En France !

— Parfaitement ! Et même mieux : à Paris !

— À Paris !

— Parfaitement ! Et même mieux : à l’Hôtel des Ventes, rue Drouot.

Du coup, nous jugeâmes que l’intrépide marin se gaussait de nous.

Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l’écho de tous :

— Vous vous payez notre poire, capitaine !

Sans s’arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit :

— Oui, senora, oui, messieurs, j’ai bazardé un bonhomme à l’Hôtel des Ventes. Ça n’est même pas une brillante opération que j’ai faite là. J’ai perdu 350 francs… mais j’ai bien rigolé !

Un point d’interrogation se peignit sur chacune de nos faces.

— Contez-nous cela, ordonna Ferentès.

Un marin français n’a jamais rien refusé à une grande dame andalouse : le fait est bien connu.



Je passe sous silence le cigare classique qu’alluma le conteur, les spirales traditionnellement bleuâtres qu’il contempla un instant, et j’arrive au récit de Becque-Danlot :

Il y a de cela trois ans. J’arrivais du Sénégal avec un congé de six mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement.

Un petit héritage que je venais d’accomplir me permettait de bien faire les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse.

Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d’une jeune femme qui me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d’une distinction et d’un charme ! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à toutes ces marchandes d’amour qui peuplaient l’endroit.

Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai, d’ailleurs, comme un rasoir.

Fille d’un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs, envies de suicide.

Le tout accompagné de larmes furtives qu’elle essuyait fréquemment avec un mouchoir sentant très bon.

Ce qui suivit, vous le devinez tous, n’est-ce pas ? J’emmenai la jeune personne chez moi, l’installai, la lotis d’un amour de petite femme de chambre.

Bref, je fus bon avec elle, comme s’il en pleuvait, et discret, et bien élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je.

Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert.

Elle semblait s’être prise pour moi d’une ardente passion et me répétait souvent :

— Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai !

Diable !

Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que prenaient les choses, quand, un matin, l’amour de petite femme de chambre me remit un billet qu’elle me pria de lire plus tard dans la journée.


« Monsieur, disait le billet, n’a pas idée de ce que Madame se fiche de Monsieur ! Monsieur n’a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit une espèce de gigolo qui marque bigrement mal.

» Au cas où Monsieur rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l’affaire est arrangée : le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre à bois pendant l’hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la clef dans sa poche, et ni vu ni connu ! Comme le couvercle ne joint pas très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n’est pas trop mal pendant que Monsieur est là.

» Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de préférence vers deux heures de l’après-midi.

» Marie. »


D’abord, je me refusai à croire à tant d’infamie, mais tout de même j’étais là vers deux heures.

Une mimique expressive de l’amour de petite femme de chambre m’apprit que j’arrivais bien.

Ellen (vous ai-je dit que la personne s’appelait Ellen ?), Ellen me reçut avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses physionomies :

— Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure !

La clef du bahut n’était pas sur la serrure, une grosse clef en fer forgé de l’époque, assez malaisée à dissimuler.

Quelques privautés manuelles m’apprirent à n’en pas douter que la clef se trouvait dans une des poches de la belle.

Donc, plus de doutes !

Comment l’idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je n’en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute !

J’envoyai Ellen m’acheter une cravate chez un chemisier de l’avenue de Villiers, prétendant qu’elle seule saurait la choisir à mon goût.

Pendant son absence, et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’arrêtais une voiture ; aidé d’un commissionnaire, je chargeais le bahut Henri II, et en route pour la salle des Ventes.

Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement distribuées, prit place dans un mobilier qu’on allait mettre en vente.

On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l’état du dehors répondait pour la conservation intérieure.

Au bout d’une demi-heure, un Auvergnat en faisait l’acquisition pour la somme de 250 francs. (Il m’en avait coûté 600.)

Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites, literie, bronzes d’art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures d’enfant, lustres en cristal, etc.

Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d’enfer, mais les parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs.

Dans quelle direction fut-il dirigé ? Lui rendit-on promptement sa liberté ? Ou bien, s’il y est encore ? Je ne songeai jamais à m’occuper de ces détails ; mais je vous le répète, senora et messieurs, si j’ai ri dans ma vie, c’est bien ce jour-là.

Quant à Ellen, je ne la revis pas.

L’amour de petite femme de chambre m’apprit qu’elle avait quitté mon appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.

Depuis ce temps-là, j’ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.

LE TRUC DE LA FAMILLE


Je n’ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m’entraînerait trop loin.

Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d’infériorités morales, que de consternants déboires !

Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d’enfant pour une famille.

J’ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m’a littéralement ravi et qui, — l’avouerai-je ? — m’a fort incité à convoler et à procréer.

Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l’idée de plus un bon coin de reste.

Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d’un wagon.

Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.

Un monsieur — le père, évidemment, et le mari — se tenait dans le fond, fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.

Mon parti fut vite pris, tant m’avait charmé ce joli tableau de famille. Je pénétrai.

Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un hideux rictus de mécontentement.

Un coup de sifflet et nous voilà partis.

Alors, changement à vue.

La père remet sa pipe dans son étui.

La maman remmaillotte le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux bagages et remet un peu d’ordre dans l’économie de son corsage.

Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, bien sages.

Tout ce monde s’endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.

L’apaisement dura jusqu’à l’approche de la prochaine station.

À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.

La pipe, la maman dépoitraillée, le tout petit qui gueule, les gosses qui soufflent dans leurs trompettes.

Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.

Il en fut ainsi à chaque station jusqu’à Bruxelles, où je me rendais, en compagnie fortuite de ces gens.

Je vous prie de croire que pas un voyageur n’eut l’idée d’envahir notre compartiment.

Et je pensai que — peut-être bien — le monsieur à la pipe s’était marié et avait créé des enfants dans l’unique but d’éloigner de son wagon, quand il voyagerait, les intrus.

UN POÈTE NOUVEAU


Appétit vigoureux, tempérament de fer,
Membert languit, Membert se meurt — ami si cher…
Qu’a Member ?
Hé, Momille, bonjour ! Comment va la famille,
Le papa, la maman ?… Tu pleures, jeune fille ?…
Qu’a Momille ?
Je viens de rencontrer, allant je ne sais où,
Outchou, le professeur qui courait comme un fou.
Qu’a Outchou ?


Ce petit poème, que je viens de citer dans son intégrité, s’intitule Sollicitudes et a pour auteur M. Franc-Nohain.

Comme bien vous pensez, Franc-Nohain n’est qu’un pseudonyme (qui cache un des plus excellents préfets de notre troisième République).

De la personnalité du poète, je ne dirai rien, dans l’effroi justifié de nuire à son avancement. Mais l’Œuvre m’appartient et je me considérerais comme un bien sale voyou, si je n’en faisais pas profiter mes charmants lecteurs et mes toutes gentilles lectrices.

Le bagage littéraire de Franc-Nohain se compose d’un certain nombre de petits poèmes, tous d’une rare intensité et peu volumineux, comme vous avez pu juger par Sollicitudes.

Car, enfin, rien n’aurait pu empêcher notre barde de s’informer aussi de ce qu’a Sagnac, de ce qu’a Ran d’Ache, et de ce qu’a Mille de Sainte-Croix.

Il y met de la discrétion. Sachons l’en louer.

Les idées qui composent le fond des poèmes de Franc-Nohain sont, en général, bizarres, inattendues, et suggestives combien ! L’artiste a su s’affranchir des moules odieux et surannés. Quand, par hasard, il se rencontre un alexandrin, tenez pour certain que Franc-Nohain n’a pu faire autrement et qu’il en est au désespoir.

Une des premières choses que je lus de ce poète était sa Ronde des neveux inattentionnés. Elle me fit tant de plaisir, à cette époque, que je vous demande la permission de la citer en entier. Il s’agit de quelques jeunes gens dont les oncles ont disparu, à la suite, sans doute, de quelque basse débauche. Les neveux parlent :

Nous sommes allés dans des gares de ceinture,
Nous avons parcouru des plaines et des coteaux ;
Nous avons vu stopper des bateaux,
Et nous avons vu s’arrêter des voitures ;
Mais les bateaux sont repartis
Et les voitures sont reparties aussi
Sous les quinconces,
Nous ne retrouvons pas nos oncles.

Nous y sommes allés bien des dimanches,
Nous y sommes allés bien des lundis,

Mardis, mercredis, jeudis, vendredis,
Ça n’a pas été une autre paire de manches ;
Il est probable que, nous y serions allés les samedis
Ça aurait été la même chose aussi ;
Sous les quinconces,
Nous ne retrouvons pas nos oncles.


Certes, ces vers n’ont rien de cornélien, mais quelle admirable évocation de la vie actuelle ! Comme rien n’est oublié ! En un mot, comme ça y est !

Qu’il ne se mêle pas, de temps en temps, quelques invraisemblances dans l’œuvre de Franc-Nohain, je n’ai garde de le nier. L’histoire suivante, entre autres, est parfaitement inacceptable (je cite seulement les fragments indispensables à la compréhension du récit) :


J’ai connu, dans mon enfance, un vieux lapidaire

Qui avait fait emplette de trois ou quatre dromadaires,
Par malheur, le lapidaire dut les placer dans sa commode :

Les logements, à Paris, sont si incommodes.

Et alors, les pauvres dromadaires,
Sont tous morts, parce qu’ils n’avaient pas assez d’air.


Un peu, dans la même note, la Chanson du Porc-épic.


C’était un petit porc-épic
Que je trouvai, un soir, sur mon paillasson, rue Lepic.


M. Franc-Nohain conte, alors, qu’il contemple le jeune animal, lui demande si c’est bien chez lui, Franc-Nohain, qu’il désire entrer, s’il n’y a pas erreur. Comme l’animal ne répond pas, le poète insiste :


C’est alors que je m’aperçus qu’il était crevé :
Et je n’ai pas cru utile, vous comprenez, d’insister.


La vie bourgeoise intéresse également Franc-Nohain. Quelques tableaux, joliment troussés, d’intérieurs calmes ou tragiques, se rencontrent dans sa série. La Complainte de Monsieur Benoît est à citer. Malheureusement, la place me manque.

Il s’agit d’un monsieur Benoît qui s’est suicidé.


Dans sa coquette maison de campagne de St-Mandé.


Pauvre madame Benoît ! Pauvre fils Benoît ! etc., etc.


Cette pauvre mademoiselle Benoît est également bien à plaindre,
Elle qui allait épouser un riche industriel de l’Indre.


Et le poète termine ainsi :


N’empêche que toute la famille est allée à l’enterrement,
Et il faut avouer qu’il leur était bien difficile de faire autrement.


La dernière production de Franc-Nohain m’a charmé à un point que je ne saurais dire. Elle est dédiée à Notre Mæterlinck, et intitulée : Les Cure-Dents se souviennent et chantent.

Dans ce petit poème d’une exquise intimité, l’artiste se sert de la fiction suivante : les cure-dents qui proviennent de plumes d’oies, comme chacun sait, rencontrent dans les molaires des consommateurs quelques fragments du volatile auquel ils furent arrachés.


Alors il nous souvient
Des jours anciens,
Et du soir d’automne où quelque servante accorte
Pluma notre pauvre mère devant la porte.
En fermant les yeux, je revois
L’enclos plein de lumière,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière.
(Comme dit si ingénieusement Hégésippe Moreau.)
Sur les tables des restaurants à prix modiques,
Nous sommes les tristes cure-dents mélancoliques.


Tout cela n’est-il pas d’un charme très prenant ?

M. Franc-Nohain a beaucoup souffert dans la vie, cela se voit. Fasse le ciel qu’il souffre encore beaucoup pour que nous nous délections plus longtemps à le lire.

UNE PÉTITION


Tout dernièrement, M. Onézime Lahilat, paisible petit rentier de Pourd-sur-Alaure (Haute-Toucque), s’en revenait de la gare où il était allé voir passer le train de Paris et acquérir son journal.

Arrivé à la hauteur du ferblantier qui touche au Café de la Poste, M. Onézime Lahilat éprouva un relativement grave dommage.

Une terrine venait de se briser sur la partie externe de son mollet droit, et tout le contenu d’icelle (eau grasse et détritus organiques) s’épandait sur la culotte chamois clair de ce pauvre monsieur.

Une femme d’un certain âge, la propre épouse du ferblantier cause de cette catastrophe, ne trouvait rien de mieux, en la fâcheuse occurrence, que de se tenir les côtes avec toutes ses mains disponibles.

Pareillement, un apprenti riait bruyamment, montrant ses dents de jeune loup.

Pas tant indigné du malheur en lui-même que de la gaieté intempestive qu’il déterminait chez ces gens de basse culture intellectuelle, M. Onésime Lahilat, avec son mouchoir à carreaux, étanchait le désastre en murmurant :

— Il me semble que vous pourriez bien faire attention.

Sortit alors le ferblantier en personne, prétendant sur un mode acrimonieux :

— Mais, espèce de vieux daim, quand on vide une terrine sur un trottoir, vous n’avez qu’à passer sur l’autre.

— C’est ce que je ferai désormais ! se contenta de répondre, dignement froissé, M. Onézime Lahilat.

Et c’est ce qu’il fit désormais, comme il l’avait dit.

Lui, dont c’était l’habitude d’aller à la gare par le trottoir de droite de la Grand’Rue, et d’en revenir par le trottoir de gauche, il prit la farouche coutume d’adopter le trottoir de droite, qu’il allât quelque part, ou qu’il en vînt.

Et puis, un cas de conscience lui bourgeonna vers le cœur.

Avait-il vraiment le droit d’adopter, à la suite d’une frivole rancune, le côté d’une rue, plutôt qu’un autre ?

N’en prenait-il pas bien à son aise ?

Telle la bouée, que dis-je ? telle l’épave, vacillait son sens moral de citoyen, d’électeur, de contribuable.

Bientôt, il n’y put tenir, et, un beau jour, sur une albe et spacieuse feuille de papier ministre, il adressa une pétition à M. Carnot, président de la République Française.

Longuement motivé, formulé respectueusement, le factum concluait ainsi :

« … En conséquence des faits énoncés plus haut, le signataire demande humblement au chef de l’État l’autorisation de passer exclusivement sur le trottoir de droite de la Grand’Rue de Pourd-sur-Alaure (Haute-Toucque). »

Fort heureusement, la France possède à sa tête M. Carnot, un garçon sérieux qui s’occupe de son affaire et qui tient à ce que tout lui passe par les mains, comme il dit dans son langage imagé.

Est-ce que cela ne vaut pas mieux, entre nous, pour la santé de ce magistrat suprême comme pour l’intérêt de la patrie, que d’avoir affaire à un président de la République qui s’en irait godailler, jusqu’à des deux ou trois heures du matin, dans les cafés de Montmartre !

À la lecture de la pétition de M. Onézime Lahilat, M. Carnot ne put réprimer un vif mouvement d’intérêt.

— Qu’en pensez-vous, Kornprobst ?

— Mais, répondit poliment l’homme de mer, je suis précisément, sur cette question, du même avis que vous, monsieur le président.

— Mon avis, c’est que cette affaire regarde plutôt Loubet que moi.

M. Kornprobst frappa sur un gong et un garde républicain à cheval apparut.

— Portez cela à l’Intérieur, commanda M. Kornprobst avec cette arrogance qu’affectent les officiers de marine dès qu’ils ont affaire à un membre de l’armée de terre.

Et il ajouta :

— Dites à Loubet de se grouiller un peu… C’est pressé.

Le garde républicain à cheval n’eut garde de déranger sa monture pour une si petite course. (Si de l’Élysée à la place Beauvau il y a cinquante mètres c’est tout le bout du monde.)

M. Loubet prit connaissance de la pétition de M. Onézime Lahilat.

— M. Carnot est bien gentil, murmura-t-il, mais il me charge parfois de besognes qui ne sauraient être miennes. Cette histoire est plutôt l’affaire du préfet de la Haute-Toucque.

Et demandant de quoi écrire, M. Loubet adressa au fonctionnaire susnommé la pétition du père Onézime, en le priant de faire diligence.

Le préfet de la Haute-Toucque était précisément en train de faire celle de Lyon avec une cocotte de Paris, lorsque lui parvint le message de son chef hiérarchique.

— Mais, s’interrompit-il, qu’est-ce que ça peut me f… à moi, ces histoires-là ! Ça regarde le maire de Pourd-sur-Alaure. Qu’on m’envoie un gendarme !

— Présent ! fit une voix martiale.

C’était le gendarme.

— Et surtout, gendarme, priez le maire de ne pas moisir sur ce stratagème, hein !

(Il employait le mot stratagème à seule fin d’épater le gendarme.)

Au reçu de la missive, la physionomie du maire devint pâle comme celle d’un serpent.

— Pourvu, pensa-t-il, que cette affaire-là ne m’empêche pas d’être décoré au 1er janvier !

Il était tard.

Le Tout Pourd-sur-Alaure des premières allait dîner.

Prendre lui-même une décision, le maire n’y songea même pas.

Il fit monter à son cabinet un agent de police (un appariteur, comme ils disent) et lui confia une quinzaine de petits bulletins convoquant, en séance extraordinaire, les conseillers municipaux de la cité.

Personne ne manqua, sauf un décédé. Le maire mit ces messieurs au courant de la situation et une vive discussion s’engagea.

Il était près de minuit quand la séance prit fin.

Nous avons la bonne fortune de donner à nos lecteurs les derniers considérants de la décision du Conseil :

« Considérant, etc., etc. ;

» Considérant que les motifs invoqués par le sieur Onézime Lahilat ne semblent pas suffisamment basés, et qu’un tel précédent serait du plus fâcheux exemple ;

» Considérant que le législateur a mis deux trottoirs aux rues pour qu’on les utilisât pareillement ;

» Considérant que si la population de Pourd-sur-Alaure prenait l’habitude de passer sur un trottoir au détriment de l’autre et réciproquement, etc., etc. ;

» Le Conseil municipal de Pourd-sur-Alaure n’autorise pas le sieur Onézime Lahilat à passer exclusivement sur le trottoir de droite de la Grand’Rue. »

UN CLICHÉ D’ARRIÈRE-SAISON


Un typo de mon journal vient de m’annoncer que le cliché On rentre… On est rentré n’est pas si éculé qu’on aurait pu croire et qu’il peut servir encore une fois ou deux.

Dieu sait pourtant si on en a abusé de ce Paris qui rentre, qui n’arrête pas de rentrer !

Ça commence aux premiers jours de septembre et ça ne finit jamais.

Quand j’étais un tout petit garçon (oh ! le joli petit garçon que je faisais, gentil, aimable, et combien rosse au fond !) et que je lisais les mondanités dans les grands organes, je me figurais le Paris qui rentre d’une drôle de façon !

Des malles à loger des familles entières, des boîtes à chapeaux beaucoup plus incomptables que les galets du littoral, des chefs de gare perdant la tête, et surtout — oh ! surtout — de belles jeunes femmes un peu lasses du trajet, mais si charmantes, une fois reposées, demain.

Rien de vrai, dans tout cela.

Le train qui arrive aujourd’hui à 6 heures 20 ressemble étonnamment au train qui est arrivé, voilà trois mois, à 7 heures 15, et on le prendrait volontiers pour le train qui arrivera dans six mois à midi moins le quart.

Quant aux gens qui se trouvaient à Trouville cet été, ou dans leurs terres cet automne, ils étaient remplacés à Paris par d’autres gens qui se trouveront à Nice cet hiver, ou au tonnerre de Dieu ce printemps prochain.

C’est surtout à Paris qu’il n’y a personne d’indispensable.

Paris rentre !… Paris s’en va !

Et puis quoi ? Si j’étais un garçon mal élevé, je sais bien ce que je dirais.

Moi aussi, je suis rentré ces jours-ci, et j’ai trouvé sur mon bureau des lettres, sans exagérer, haut comme ça.

S’il fallait que je répondisse personnellement, il me faudrait mobiliser toute la réserve et toute la territoriale des secrétaires de France.

Alors, qu’ai-je fait ? Je répondrai, résolus-je, à un seul, tiré au sort.

L’heureux gagnant se trouve être un jeune peintre qui me demande comment s’y prendre, quand il veut travailler, pour éloigner de son atelier les fâcheux, les raseurs, les tapeurs, les fournisseurs et autres amateurs.

Oh ! mon Dieu, c’est bien simple ! Que cet artiste agisse à mon instar, et il s’en trouvera bien.

Depuis trois ans j’ai fait établir, à l’entrée de mon vestibule, un tourniquet par lequel on doit passer pour pénétrer chez moi.

Un invalide à ma solde exige le versement préalable de la somme d’un franc.

Vous n’avez pas idée, depuis cette inauguration, comme a diminué la cohue visiteuse !

Les raseurs y regardent à deux fois. Payer vingt sous pour embêter le monde n’est pas souvent leur apanage.

Les tapeurs sont, en large proportion, éliminés. Il n’entre plus que les tapeurs de haut vol (dans les 25,000). Ceux-là, je les laisse parler.

Quant aux créanciers, ils n’hésitent pas. Qu’est-ce que c’est que vingt sous pour un créancier ?

Moi, je les laisse faire.

Ainsi, ce matin même, j’ai réglé à mon bottier une petite note de quatre-vingts francs. Il était venu vingt-cinq fois. Ça fait du 30 et quelque pour cent.

Et puis, j’ai envie d’organiser des jours chics à cent sous : le vendredi, par exemple.

UN NOUVEL ORGANE [3]


Si on fondait des journaux seulement dans les cas où il y a une lacune à combler, on n’en fonderait jamais, ou alors on en fonderait tout le temps.

Le journal que je vais vous présenter, mesdames et messieurs, ne me semble pas loti de cette prétention.

La seule vanité qu’il affiche est d’être bimensuel : il la justifie amplement, car, paru depuis près d’un mois, il en est à son second numéro.

Il s’intitule sauvagement le Chasseur de Chevelures, avec ce sous-titre, pas si saugrenu qu’il en a l’air : Moniteur du Possible.

Hâtons-nous d’ajouter qu’au cours de ses colonnes, il n’est nullement question de chevelures ou de scalps, et que le possible n’y est même pas effleuré.

Pour donner au lecteur une idée de ce si personnel et si amusant journal, je me vois forcé d’en publier quelques extraits.

Si on excepte la question de la chasse aux chevelures, aucun sujet n’est étranger à la rédaction du Chasseur de Chevelures.

Pour commencer, un écho bien compris qui pourrait devenir une excellente affaire pour la caisse du nouveau journal :


« Le comte et la comtesse de *** réunissaient l’autre jour, dans leur hôtel de la rue…, la société la plus élégante et la plus choisie.

» Le comte de ***, comme chacun sait, est un homme de théâtre dans la plus pure acception du terme, etc.

» Mademoiselle *** était tout à fait idéale dans son rôle d’ingénue, et M. *** nous a rappelé Arnal et les grands comiques des théâtres de genre. La soirée s’est terminée par un cotillon conduit par M. *** et mademoiselle ***.

» (Cases à louer). »


Un autre écho destiné à intéresser vivement les grands mondains :


« Nos dandys de l’heure présente n’envoient plus, comme il y a trois ans, leurs chemises à Londres, car, chez nous, l’art du blanchissage est en progrès sérieux. Mais ils continuent à faire cirer à Cowes les chaussures qu’ils portent non vernies.

» … C’est à ce prix seulement que le cuir acquiert cet éclat dur et britannique qui n’a ni l’insolence clinquante du vernis ni le luisant mal famé des souliers brésiliens. »


Le grand reportage tient une large place dans le Chasseur de Chevelures, lequel, dans cette partie, a débuté par un coup de maître.

Il est allé tout simplement interviewer l’Éternel pour lui demander son avis bien net sur le Sâr Péladan.

Si cela n’est pas du grand reportage, qu’est-ce alors ?

Quelques extraits du récit de cette curieuse visite :


« Le directeur de ce journal, exaspéré par les prétentions de M. Joséphin Péladan, s’est demandé si l’intitulé « Sâr » avait vraiment une investiture divine valable.


» … Ce n’était pas, à vrai dire, une tâche bien aisée. Il importait d’abord de découvrir le domicile de Dieu, et les avis, là-dessus, étaient bien partagés. Il fallait ensuite décider le Seigneur à se départir du constant mutisme que, soit par timidité naturelle, soit par goût de mystère, Il semblait s’être juré d’observer.

» … C’est grâce à la complaisance d’un ange authentique, rencontré fortuitement, et dont le nom d’ailleurs n’apprendrait rien à personne, que nous avons pu, sous la promesse d’une certaine discrétion, connaître la demeure du bon Dieu. »


Le reporter arrive, fait passer sa carte par l’ange de service qui l’introduit « en éteignant poliment son glaive de feu ». Portrait du bon Dieu qui, respectueux des traditions, porte sa légendaire barbe blanche, et dont le sourire avenant, les yeux pleins de bienveillance, ne démentent pas l’universelle réputation de bonté. L’Éternel indique au jeune homme un siège placé en face de son bureau :


« … Le Créateur — il nous permettra de lui donner ce nom — se tient de préférence dans la chambre où nous nous trouvons. C’est une vaste chambre éclairée par deux larges fenêtres. De chaque côté de la cheminée se dressent deux lampadaires qui s’allument, quand vient le soir, sur un simple souhait du Seigneur. Aux murs du cabinet, soigneusement encadrés, s’étalent des dessins de planètes, des projets de système sidéral, et aussi deux petits paysages non signés, d’une audace de couleurs vraiment singulière et qui feraient certainement sensation dans une exposition publique, car ils dévoileraient la façon curieuse dont leur auteur voit et rend la nature. »


Le reporter expose respectueusement le but de sa visite au Seigneur.

Après un instant de silence, ce dernier se décide à répondre d’une voix si douce qu’elle arrache au publiciste cette réflexion ineffable : « Ah ! quel dommage que le Tout-Puissant ne fasse pas sa propagande lui-même ! Comme la popularité viendrait à lui, rien que pour le charme de cette voix ! »


« … Au sujet de M. Péladan, nous dit-Il, ma réponse sera nette. Je ne le connais pas plus particulièrement que chacun des quinze cents millions de terriens ses congénères. Il n’a donc aucune qualité pour parler en mon nom. Ce n’est pas dans mon habitude de donner des démentis, et j’aurais d’ailleurs fort à faire de désavouer tous ceux qui journellement se prétendent inspirés par moi. »


La conversation se prolonge un peu, roulant sur différents sujets. Puis, sur la demande un peu indiscrète du reporter, qui Le prie, au cas où Il aurait quelques communications à faire, de les adresser au Chasseur de Chevelures qui serait heureux d’être son interprète, le Tout-Puissant répond d’une façon évasive, et, se levant de son siège : « Excusez-moi, dit-Il, quelques mondes à créer… »

Il me faudrait tout citer de cette feuille si drôlement fantaisiste.

Un écho de théâtre pour finir :


« … Ne quittons pas la Comédie-Française sans annoncer la reprise d’Horace, avec les trois Coquelin.

» M. Paul Delair écrira, à ce propos, les rôles du deuxième et du troisième Horace, que le vieux Corneille, soit omission, soit manque d’interprètes suffisants, a négligé de faire figurer dans son œuvre. »


Si, après ces quelques extraits, vous ne vous jetez pas sur le Chasseur de Chevelures, c’est à désespérer de vous. Il ne se trouve pas, croyons-nous, dans tous les kiosques ; mais votre libraire, sur votre demande, se fera un véritable plaisir de vous le procurer.

Il serait, d’ailleurs, si simple de vous abonner. Voici les prix :

1 an (24 numéros), 3 fr.

10 ans (240 numéros), 28 fr.

100 ans (2,400 numéros), 200 fr.

Inutile de faire ressortir les avantages de cette dernière combinaison.

HAN KYBECK
OU
LE COUP DE L’ÉTRIER


CONTE ISLANDAIS


À celle-là seule que j’aime et qui le sait bien [4].


Je suis loin de regretter le voyage que je viens d’accomplir en Islande. J’y fus reçu par de candides gens, cœurs simples, flairant la rogue plus que l’ail, ce qui n’est pas fait pour me déplaire.

Les habitants ne sont pas plus bêtes que dans le Midi de l’Europe, et ils crient moins fort.

La nourriture, peu variée, y est saine et abondante, et on a toutes les peines du monde à obtenir sa facture. Pays béni !

Et puis, les belles légendes qu’on y trouve, et aussi les amusantes histoires ! Laissez-moi vous en conter une, à peine dérangée au goût de Paris.


C’était au quatorzième siècle. L’Islande gémissait alors sous le joug du rude duc norvégien Polalek VI.

Altérés d’indépendance, les jeunes Islandais avaient juré de se débarrasser de ces étrangers indiscrets et brutaux.

Parmi les révoltés, il en était un qui se faisait remarquer par l’âpreté de ses revendications et par la peu commune énergie de ses actes : on l’appelait Han Rybeck.

Han Rybeck ! quand les Islandais vraiment dignes de ce nom avaient dit : Han Rybeck, ils avaient tout dit.


Le duc norvégien Polalek VI faisait, en quelque sorte, exprès d’attirer sur lui la défaveur de ce brave peuple.

Paillard et ivrogne, il se faisait un jeu d’offenser les mœurs chastes et tempérantes des gens d’Islande, accoutumés d’aimer seulement leur femme et d’étancher leur soif à la fonte des neiges.

Évidemment, cet état de choses ne pouvait durer longtemps.

Imagina-t-il pas, en une heure d’ivresse, cette entreprise ridicule, digne à peine de faire hausser les épaules du plus paisible :

Sur ses ordres, des loups furent amenés dans la presqu’île du Lagrenn-Houyer (ce qui signifie, en langue finnoise, terre en forme de phallus).

À l’entrée de la presqu’île, des hommes commandés faisaient la garde avec des piques et des frondes, pour empêcher de s’évader les loups.

Du côté de la mer, des pêcheurs, en grande quantité, avaient mission de rabattre sur le littoral de la presqu’île, le plus de phoques qu’ils pourraient.

Dans l’imagination déréglée de Polalek VI, il devait survenir de la rencontre des loups et des phoques une sorte de métissage produisant des bêtes étranges qu’il nommait déjà des loups-phoques.

Le vrai loup-phoque, entre nous, n’était-ce point lui !


Les pauvres Islandais, terrorisés, n’osèrent point résister à cette consigne burlesque, et tous se mirent à l’œuvre.

Précisément, Han Rybeck ne se trouvait point dans le pays.

Parti depuis quelques jours pour la pêche à la morue (car la pêche à la morue existait à cette époque et M. Pierre Loti n’a rien inventé), Han Rybeck n’était pas attendu de sitôt.

Heureusement, les choses tournèrent mieux qu’on n’espérait.

Une nuit, le hardi morutier avait rencontré un sloop anglais, chargé de cabillauds, qui se disposait à rallier sa patrie.

Tout l’équipage était saoûl, mais comme les Anglais sont saoûls quand ils se mettent à être saoûls.

De quelques coups de hache habilement distribués, Han Rybeck mit cesse aux criailleries de ces sales poivrots. En un tour de main, il fit passer dans sa barque la pêche des Englishmen. Le lendemain soir, il entrait, vent arrière, dans le port de Reikyavik.

Des femmes le mirent au courant de la dernière fantaisie de Polalek, et le supplièrent d’intervenir.


Ah ! ce fut bientôt fait !

D’un bond, il arrivait à Lagren-Houyer.

D’un autre bond, et muni d’une terrible barre d’anspect, il éparpillait les infâmes copulations de loups et de phoques.

Perdant la tête, les bêtes s’enfuyaient, les phoques du côté terre, les loups vers l’océan.

Ranimés par la présence de leurs chefs, les Islandais reprenaient courage. Cependant, Polalek VI, averti de ces désordres, accourait au galop de son petit poney (le cheval arabe est, dans ces parages, d’une élève difficile).

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (surtout quand on a une mauvaise plume et presque pas d’encre, tel moi, en ce moment), Han Rybeck était saisi, garrotté et jeté dans la prison du château.

Polalek VI, jugeant en premier ressort et sans appel, le condamna à mort et décida que son exécution aurait lieu le lendemain matin sur la place même du crime.


Han ne protesta pas.

Il demanda seulement qu’on lui permît, avant sa mort, d’épouser sa fiancée, une des plus jolies filles de l’île, et qu’on appelait Paule Norr.

Sur les instances du bailli de Reikyavik, un brave homme dont l’histoire a conservé le nom, Fern Anxo, Polalek consentit à cette cérémonie.

Au petit matin, un heure avant l’exécution, la jeune fille fut introduite dans le cachot du condamné.

Le bailli, représentant l’état-civil [5], inscrivit les noms des jeunes époux.

Complètement ivre, Polalek VI consacra religieusement leur union, et tout le monde allait se retirer, y compris la jeune fiancée, quand Han Rybeck se récria violemment :

— Pardon, pardon ! Ce n’est pas seulement au point de vue formalitaire que j’ai demandé à épouser ma blonde fiancée, Paule Norr.

— Comment ! s’étonna Polalek VI, vous voudriez…

— Mais pourquoi pas ?

(Cette conversation s’accomplissait, bien entendu, en dialecte finnois.)

— Eh bien ! elle est raide, celle-là ! reprit le rude duc.

— C’est bien le cas de le dire, observa spirituellement un courtisan.

Et un gros rire secoua ces brutes.

Pas trop mauvais homme, dans le fond, Polalek VI accéda au dernier vœu du condamné.

— Qu’on les laisse seuls ! commanda-t-il.

Et, discrètement, tous se retirèrent.

Après quelques instants (le manuscrit que j’ai sous les yeux ne précise pas ce laps), on rouvrait la porte du cachot, et les jeunes gens en sortaient fièrement :

Han Rybeck, la tête haute, enlaçant d’un bras tendre la taille de la belle Paule.

Paule, transfigurée, une grande roseur épandue sur sa jolie physionomie, ses cheveux plus chauds de ton, on eût dit, ébouriffés pas mal. Et ses grands yeux qui luisaient comme d’une récente extase !

Cette fois, Polalek ne put réprimer son admiration.

— Ah ! par exemple ! ça, c’est épatant ! s’écria-t-il dans sa rude langue du Nord.

Faisant sur les époux, le geste auguste du bénisseur, il gracia Han Rybeck, lui offrit la propre presqu’île de Lagrenn-Houyer et invita les jeunes gens à croître et à multiplier.

Les jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.

UN FAIT-DIVERS


Jeudi dernier, les époux H… se rendaient au Théâtre Montmartre pour assister à la représentation du Vieux Caporal. Ils avaient laissé leur domicile sous la garde d’un petit chien fort intelligent qui répond au nom de Castor.

Si l’Homme est véritablement le roi de la Création, le Chien peut, sans être taxé d’exagération, en passer pour le baron tout au moins.

Castor, en particulier, est un animal extrêmement remarquable, dont les époux H… ont dit à maintes reprises :

— Castor ?… Nous ne le donnerions pas pour 10,000 francs !… quand ce serait le pape qui nous le demanderait !

Bien en a prix aux époux H… de cet attachement.

Ces braves gens n’en étaient pas plus tôt au deuxième acte du Vieux Caporal, que des cambrioleurs s’introduisaient dans leur domicile.

Castor, occupé en ce moment à jouer au bouchon dans la cuisine, entendit le bruit, ne reconnut pas celui de ses maîtres (le pas, bien entendu), et se tapit dans un coin, l’oreille tendue.

Une minute plus tard, sa religion était éclairée : nul doute, c’était bien à des cambrioleurs qu’il avait affaire.

À l’astuce du renard, Castor ajoute la prudence du serpent jointe à la fidélité de l’hirondelle. Seule la vaillance du lion fait défaut à ce pauvre animal.

Que faire en cette occurrence ? Une angoisse folle étreignait la gorge de Castor.

Aboyer ? Quelle imprudence ! Les malandrins se jetteraient sur lui et l’étrangleraient, tel un poulet.

Se taire ? S’enfuir ? Et le devoir professionnel !

Une lueur, probablement géniale, inonda brusquement le cerveau de Castor.

Sortant à pas de loup (ce qui lui est facile ataviquement, le chien descendant du loup), Castor se précipita vers une maison en construction, sise non loin du domicile des époux H… Saisissant dans sa gueule une des lanternes (éclairage Levent, ainsi nommé parce que la moindre brise suffit à son extinction), Castor revint en toute hâte vers le logement de ses maîtres.

La ruse eut tout le succès qu’elle méritait. Les cambrioleurs, apercevant de la lumière dans la pièce voisine, se crurent surpris et se sauvèrent par les toits (les cambrioleurs se sauvent toujours par les toits dès qu’ils sont surpris).

Il serait impossible de rendre la joie de Castor à la vue de la réussite de sa supercherie.

Quand ses maîtres rentrèrent, ils le trouvèrent se frottant encore les pattes de satisfaction.

Et il y a des gens qui disent que les bêtes n’ont pas d’âme ! Imbéciles, va !

QUITTES


Celui — et je ne dis celui à la légère — qui dégagea le premier cette formule lapidaire : Les bons comptes font les bons amis, était loin d’être un jeune niais.

Le nombre de disciples qu’il détermina me paraît incomptable. Loin de m’en plaindre, vous m’en voyez fort aise.

Un de mes amis, que j’eus l’honneur — me semble-t-il — de vous présenter ici-même, voilà tantôt quelques semaines, le captain Cap, apporte à ma thèse l’auguste contingent de son récent exemple.

Au courant de la semaine dernière, le captain Cap sortait de la réunion du Syndicat général des Baleiniers de la Corrèze dont il est vice-président, quand il fit la rencontre d’une petite prostituée chez laquelle, pour une nuit, il élut domicile.

Dès l’aube, il quittait la jeune femme, après Dieu saura-t-il jamais quelle histoire l’exemptant — lui — de verser une somme à la courtisane.

Pas plus tard que voilà trois ou quatre jours, le captain Cap se rendait à l’observatoire de Montmulot où spécialement lui incombe la nocturne surveillance de la conjugaison des foyers quand, à nouveau, rencontra la personne de l’autre jour.

Derechef il la connut.

Au petit matin, comme Cap se disposait à quitter sa compagne, cette dernière — la dernière des dernières — eut-elle pas l’idée d’exiger du captain des sommes d’argent qui, pour dérisoires qu’elles fussent, n’en créaient pas moins un précédent fâcheux.

Alors, d’une voix algide, Cap dit :

— Pardon, mademoiselle, il est véridique que j’ai couché avec vous le lundi de la semaine dernière…

— .........

— Ne m’interrompez pas.

— .........

— … Mais, vous-même, n’avez-vous pas couché avec moi, cette nuit ?

— Et alors ?

— Alors, nous sommes quittes.

Et Cap regagna son petit hôtel de la rue Jadin, en proie à la plus grande quiétude.

THE MEAT-LAND


À ce récit, une sourire d’incrédulité fleurit sur mes lèvres et de petites lueurs de rigolade avivèrent l’éclat de mon regard.

Mon interlocuteur ne se démonta point, ce qui ne vous surprendra nullement quand vous saurez que mon interlocuteur n’était autre que le Captain Cap, ancien starter à l’Observatoire de Québec (c’est lui qui donnait le départ aux étoiles filantes).

Cap se contenta d’appeler le garçon du bar et de commander « Two more », ce qui est la façon américaine de dire : «  Remettez-nous ça », ou plus clairement : « Encore une tournée. »

Je connais le Captain Cap depuis pas mal de temps ; j’ai souvent l’occasion de le rencontrer dans ces nombreux américan bars qui avoisinent notre Opéra National et l’église de la Magdeleine ; je suis accoutumé à ses hyperboles et à ses bluffages, mais cette histoire-là, vraiment, dépassait les limites permises de la blague canadienne.

(Les Canadiens, charmants enfants, d’ailleurs, sont, comme qui dirait, les Gascons transatlantiques.)

Cap me racontait froidement qu’on venait de découvrir, à six milles d’Arthurville (province de Québec), une carrière de charcuterie !

J’avais bien entendu et vous avez bien lu : une carrière de charcuterie ! de meat-land (terre de viande), comme ils disent là-bas.

Je résolus d’en avoir le cœur net, et le lendemain matin, je me présentais au commissariat général du Canada, 10, rue de Rome.

En l’absence de M. Fabre, l’aimable commissaire, je fus reçu — fort gracieusement, je dois le reconnaître — par son fils Paul et l’honorable Maurice O’Reilly, un jeune diplomate de beaucoup d’avenir.

— Le meat-land ! se récrièrent ces gentlemen. Mais rien n’est plus sérieux ! Comment ! vous ne croyez pas au meat-land ?

Je dus confesser mon scepticisme.

Ces messieurs voulurent bien me mettre au courant de la question et j’appris de bien étranges choses.

Aux environs d’Arthurville, existait, en pleine forêt vierge (elle était vierge alors), un énorme ravin en forme de cirque, formé par des rocs abrupts et tapissés (à l’instar de nos Alpes) de mille sortes de plantes aromatiques, thym, lavande, serpolet, laurier-sauce, etc.

Cette forêt était peuplée de cerfs, d’antilopes, de biches, de lapins, de lièvres, etc.

Or, un jour de grande chaleur et d’extrême sécheresse, le feu se mit dans ces grands bois et se propagea rapidement par toute la région.

Affolées, les malheureuses bêtes s’enfuirent et cherchèrent un abri contre le fléau.

Le ravin se trouvait là, avec ses rocs abrupts mais incombustibles. Les animaux se crurent sauvés !

Ils avaient compté sans l’excessive température dégagée par ce monumental incendie.

Cerfs, antilopes, biches, lapins, lièvres, etc., se précipitaient par milliers, dans ce qu’ils croyaient le salut et n’y trouvaient que la mort par étouffement.

Non seulement, ce gibier mourut, mais il fut cuit.

Tant que la température ne fut pas revenue à sa norme, toute cette viande mijota dans son jus (ainsi que l’on procède dans les façons de cuisine dites à l’étouffée).

Les matières lourdes ; os, corne, peau, glissèrent doucement au fond de cette géante marmite. La graisse plus légère monta, se figea à la surface, composant, de la sorte, une couche protectrice.

D’autre part, les petites herbes aromatiques (à l’instar de celles de nos Alpes) parfumèrent ce pâté et en firent un mets succulent.

Ajoutons qu’un dépôt de meat-land doit prochainement s’installer à Paris, dans le vaste immeuble qui fait le coin de la rue des Martyrs et du boulevard Saint-Michel.

Une Société est en voie de formation pour l’exploitation de cette substance unique.

Nous reviendrons sur cette affaire.

ARFLED


Voilà seulement cinq ou six ans, j’étais loin de la position brillante à laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d’ailleurs par mon mérite — quoi qu’en disent les imbéciles — que par les femmes. À cette époque, bien humble était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois mes modi vivendi, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit.

J’habitais alors un hôtel meublé, l’hôtel des Trois-Hémisphères, sis dans le haut de la rue des Victimes.

La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le monde des cirques et des music-halls de l’univers entier.

J’y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse, des clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou.


J’adorais la patronne ; c’était d’ailleurs une exquise patronne, blonde, un peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des yeux qui ne demandaient qu’à rigoler.

J’aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l’abhorrais.

J’étais en cela de l’avis d’Arfled.

Arfled ? qui ça, Arfled ? Comment, vous ne connaissez pas Arfled ?

Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise, possession incomplète de la langue française, mais qu’importe ? quand on a la mimique pour soi.

Situation sociale : clown au cirque Fernando.

— Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez !

Et il me raconta que, dans l’origine, il s’appelait Alfred, mais qu’un jour, ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom pour les appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se trompa dans la disposition et les cousit ainsi : Arfled.

Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.

Oh ! non, Arfled n’aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères.

Pourquoi ? Je ne saurais l’assurer, mais je m’en doute.

L’affection qu’il aurait pu porter au ménage Pionce s’était concentrée, je suppose, tout entière et trop exclusive sur madame Pionce.

Arfled était un garçon de goût, voilà tout.


Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie madame Pionce, un divertissement sans bornes.

Le matin, il descendait mettre sa clef au bureau de l’hôtel.

Madame Pionce s’y trouvait-elle seule, alors c’était sur toute la face d’Arfled un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l’azur du septième ciel. Sa bouche s’arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait une personne qui ressentirait une transportante saveur.

Et des compliments :

— Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô ? Havé-vô passé le bonne nouite ? Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu’aujôd’houi ! Bonnjô, médéme, bonne appétite !

Si, à l’heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait une tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus, enfonçait son chapeau sur les yeux et poussait des grognements de mauvais bull.

Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que M. Pionce se trouvait là ou pas.

Si bien qu’au seul aspect d’Arfled, madame Pionce se sentait toute pâmée de rire.


Un matin, Arfled trouva madame Pionce en conversation avec un locataire.

— Et M. Pionce, disait l’homme, comment va-t-il ?

— Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin.

La physionomie d’Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel désespoir, il s’informa :

— M. Pionce, il été méléde ?

— Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit…

— Toutte lé nouitte ? Aoh ! aoh ! Pauv’homme !

Et le soir, Arfled s’enquit avec une sollicitude touchante du rhume de M. Pionce.

— Je vous remercie, il va un peu mieux.

Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel :

— Aoh ! Mêci, mon Diou, mêci !

Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation, vésicatoires.

Arfled faillit se trouver mal.

Le soir, un peu d’amélioration.

Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d’action de grâces :

Thanks, my Lord ! Thanks !

Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre madame Pionce, mise en joie par cette comédie, se tordait.

Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.

Un soir, Arfled rentrait.

Madame Pionce se trouvait dans le bureau de l’hôtel, entourée de quelques personnes pleines de sollicitude.

Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n’allait pas mieux et que tout était peut-être fini.

Mais à la vue d’Arfled, à l’idée de la tête qu’il ferait en apprenant la fatale nouvelle, madame Pionce oublia tout.

Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire.

Et ce ne fut qu’après cinq minutes convulsives qu’elle put lui dire, d’une voix encore coupée par des éclats d’hilarité.

— Il… est… mort !

LA PIPE OUBLIÉE


Un jeune ingénieur anglais me contait, ce matin même, une petite et fort divertissante histoire établissant bien l’incontestable supériorité des communications télé-électriques sur les anciens courriers à cheval et même sur le système Chappe, pourtant si ingénieux.

Dans une rue de Londres (dont je vous donnerai le nom, si vous l’exigez) existent deux bureaux télégraphiques, l’un pour le câble Londres-Paris (via Douvres et Calais), l’autre pour le câble Londres-Bruxelles (via Ostende). Ces deux offices sont situés en face l’un de l’autre, et les employés de chacun font ensemble le meilleur ménage du monde. Ils se visitent, échangent des propos ingénieux ou plaisants, discutent tour à tour esthetism ou professionnalism selon les événements du jour ou la tournure d’esprit qu’ils ont à ce moment.

Or, il arriva dernièrement qu’un employé du bureau belge oublia sa pipe sur la table d’un de ces collègues d’en face.

Fort poliment, il pria un jeune groom d’aller lui quérir cet ustensile. Refus opiniâtre du petit garçon qui prétendit se trouver là seulement pour les besoins de l’office et non point pour la recherche des pipes oubliées (for the research of the forgotten pipes).

Froidement, l’employé n’insista pas. Il se mit à son appareil et pria Douvres de le mettre en communication avec Calais, puis — dès que cela fut fait — il pria Calais de le mettre en communication avec Paris, puis Paris de le mettre en communication avec Bruxelles, puis Bruxelles de le mettre en communication avec Ostende, puis Ostende de le mettre en communication avec Londres.

C’était justement le collègue avec lequel il venait de tailler une petite bavette, qui se trouvait à l’appareil.

« J’ai oublié ma pipe sur votre table, veuillez me la renvoyer par un de vos boys. Le seul groom disponible à mon bureau se refuse à cette mission. »

Trente secondes ne s’étaient pas écoulées que la pipe, ainsi demandée à travers un morceau important de l’Europe, revenait à son propriétaire.

LA NUIT BLANCHE
D’UN HUSSARD ROUGE


(MONOLOGUE POUR CADET)


Je me suis toujours demandé pourquoi on nomme nuits blanches celles qu’on passe hors de son lit. Moi, je viens d’en passer une, et je l’ai trouvée plutôt… verte.

Ce qui n’a pas empêché mon concierge, quand je suis rentré le matin, de me saluer d’un petit air… en homme qui dit :

— Ah ! ah ! mon gaillard, nous nous la coulons douce !

Et pourtant… Mais n’anticipons pas.

Il faut vous dire que j’étais amoureux depuis quelque temps.

Oh ! amoureux, vous savez !… pas à périr. Mais enfin, légèrement pincé, quoi !

C’était une petite blonde très gentille, avec des petits frisons plein le front. Tout le temps elle était à sa fenêtre, quand je passais.

À force de passer et de repasser, j’avais cru à la fin qu’elle me reconnaissait, et je lui adressais un petit sourire. Je m’étais même imaginé — vous savez comme on se fait des idées — qu’elle me souriait aussi.

C’était une erreur, j’en ai eu la preuve depuis, mais trop tard malheureusement.

Je me disais : « Faudra que j’aille voir ça, un jour. »

En attendant, je m’informe, habilement, sans avoir l’air de rien.

Elle est mariée avec un monsieur pas commode, paraît-il, directeur d’une importante manufacture de mitrailleuses civiles.

Le monsieur pas commode sort tous les soirs vers huit heures, se rend à son cercle, et ne rentre que fort tard dans la nuit.

« Bon, me dis-je, c’est bien ce qu’il me faut. »

Nous étions dans les environs de la Mi-Carême.

À l’occasion de cette solennité, j’avais été invité à un bal de camarades, costumé, naturellement.

On sait que j’ai beaucoup d’imagination ; aussi tous les amis m’avaient dit : « Tâche de trouver un costume drôle. »

Et je me déguisai, dès le matin, en hussard rouge de Monaco.

Vous me direz qu’il n’y a pas de hussards rouges à Monaco, qu’il n’y a même pas du tout de hussards, ou que, s’il y en a, ils sont généralement en civil.

Je le sais aussi bien que vous, mais la fantaisie n’excuse-t-elle pas toutes les inexactitudes ?

Tout en me contemplant dans la glace de mon armoire (une armoire à glace), je me disais : « Tiens, mais ce serait véritablement l’occasion d’aller voir ma petite dame blonde. Elle n’aura rien à refuser à un hussard rouge d’aussi belle tournure. »

Le fait est, entre nous, que j’étais très bien dans ce costume. Pas mal du tout, même.

Je dîne de bonne heure… Un bon dîner, substantiel, pour me donner des forces, arrosé de vins généreux, pour me donner du… toupet.

Je boucle mon ceinturon, car j’avais un sabre, comme de juste, et me voilà prêt pour l’attaque.

En arrivant près de la maison de mon adorée, j’aperçois le mari qui sort.

Bon, ça va bien… Je le laisse s’éloigner et je monte l’escalier, doucement, à cause des éperons dont je n’ai pas une grande habitude et qui sont un peu longs chez les hussards rouges.

Je tire le pied d’une pauvre biche qui sert maintenant de cordon de sonnette.

Un petit pas se fait entendre derrière la porte. On ouvre… C’est elle… ma petite blonde. Je lui dis : ...............

Au fait, qu’est-ce que j’ai bien pu lui dire ?

Parce que, vous savez, dans ces moments-là, on dit ce qui vous vient à l’esprit, et puis, cinq minutes après, on serait bien pendu pour le répéter.

Mais ce que je me rappelle parfaitement, c’est ce qu’elle m’a répondu, d’un air furieux : « Vous êtes fou, Monsieur !..... Et mon mari qui va rentrer… Tenez, je l’entends. »

Et v’lan ! elle me claque la porte sur le nez.

En effet, quelqu’un montait l’escalier d’un pas lourd, le pas terrible de l’époux, impitoyable.

Tout hussard rouge que j’étais, je l’avoue, j’eus le trac.

Il y avait un moyen bien simple de sortir de la situation, me direz-vous. Descendre l’escalier et m’en aller tout bêtement. Mais, comme l’a très bien fait remarquer un philosophe anglais, ce sont les idées les plus simples qui viennent les dernières.

Je pensai à tout, sauf à partir.

Un instant, j’eus l’idée de dégainer et d’attendre le mari de pied ferme.

« Absurde, me dis-je, et compromettant. »

Et l’homme montait toujours.

Tout à coup, j’avise une petite porte que je n’avais pas remarquée tout d’abord, car elle était peinte, comme le reste du couloir, en imitation de marbre, mais quel drôle de marbre ! un vrai marbre de Mi-Carême !

Dans ces moments-là, on n’a pas de temps à perdre en frivole esthétique.

J’ouvre la porte, et je m’engouffre avec frénésie, sans même me demander où j’entre.

Il était temps ! Le mari était au haut de l’escalier.

J’entends le grincement d’une clef dans la serrure, une porte qui s’ouvre, une porte qui se ferme — la même, sans doute — et je puis enfin respirer.

Je pense alors à examiner la pièce où j’ai trouvé le salut.

Je vous donne en mille à deviner le drôle d’endroit où je m’étais fourré.

Vous souriez… donc vous avez deviné !

Eh bien ! oui, c’était là, ou plutôt… ICI !

Doucement, sans bruit, je lève le loquet et je pousse la porte… Elle résiste.

Je pousse un peu plus fort… Elle résiste encore.

Je pousse tout à fait fort, avec une vigueur surhumaine. La porte résiste toujours, en porte qui a des raisons sérieuses pour ne pas s’ouvrir.

Je me dis : « C’est l’humidité qui a gonflé le bois. » Je m’arc-boute contre le… machin, et… han ! Peine perdue.

Décidément, c’est de la bonne menuiserie.

Une idée infernale me vient… Si le mari, m’ayant aperçu d’en bas et devinant mes coupables projets, m’avait enfermé là, grâce à un verrou extérieur !

Quelle situation pour un hussard rouge !

Un soir, de Mi-Carême ! Et moi qu’on attend au bal !

Non, non, ce n’est pas possible. J’éloigne de moi cette sombre pensée.

Et pourtant la porte reste immuable comme un roc.

De guerre lasse, je m’assieds — heureusement qu’on peut s’asseoir dans ces endroits-là — et j’attends. Parbleu ! quelqu’un viendra bien me délivrer.

On ne vient pas vite… On ne vient même pas du tout.

Que mangent-ils donc dans cette maison ?

Des confitures de coing, sans doute.

De la rue monte à mes oreilles le joyeux vacarme des trompes, des cors de chasse, des clairons, et puis — terrible ! — le son des horloges, les quarts, les demies, les heures… !

Et le libérateur attendu n’arrive pas. Tous ces gens-là se sont donc gorgés de bismuth aujourd’hui ?

La prochaine fois que je reviendrai dans cette maison, j’enverrai un melon à chaque locataire.

De temps en temps, avec un désespoir touchant, je me lève, et, faisant appel à toute mon énergie, je pousse la porte, je pousse, je pousse !

Ah ! pour une bonne porte, c’est une bonne porte !

Enfin, épuisé, je renonce à la lutte. La poignée de mon sabre me rentre dans les côtes. Je l’accroche au loquet et je m’endors. Sommeil pénible, entrecoupé de cauchemars. Le bruit de la rue s’est éteint peu à peu. On n’entend plus qu’un cor de chasse qui s’obstine héroïquement dans le lointain.

Puis le cor de chasse va se coucher, comme tout le monde…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je me réveille !… C’est déjà le petit jour. Je me frotte les yeux et me rappelle tout. Mon sang de hussard rouge ne fait qu’un tour. Rageusement, je décroche mon sabre et le tire à moi…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je n’ose pas vous dire le reste.

Imbécile que j’étais ! double imbécile ! triple imbécile ! centuple idiot ! milluple crétin ! J’avais passé toute ma nuit à pousser la porte…

Elle s’ouvrait en dedans !…

BLACK CHRISTMAS


I

PROLOGUE


Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon écœurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille déceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Noël.

Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres.

Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme si le bon Dieu plumait ses angelots.

S’il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est durci par le froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés.

Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous fait rien, nous jouirons d’une chaleur de tous les diables, phénomène peu étonnant quand vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.


II

LE RÊVE D’UN NÈGRE


Mathias, un superbe nègre d’origine cafre, d’une vingtaine d’années (peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s’étend sur des nattes, dans un coin de sa case, et rêve mélancolieusement.

C’est demain Noël, et toutes les légendes relatives à ce divin jour lui chantent dans la tête et dans le cœur.

Mathias est un superbe nègre, mais c’est un nègre solitaire dont l’âme a du vague.

Puis, une torpeur s’empare de ses sens, et voilà qu’il rêve.

Ses souliers, qu’il a mis dans la cheminée (en rêve, bien entendu, car sa case ne comporte qu’un petit poêle économique de fabrication américaine), prennent des proportions démesurées.

Ses souliers se modifient également quant à leur forme, et tendent à revêtir l’aspect d’une gondole.

Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d’amour, et c’est lui qui la mène, lui Mathias.

À l’arrière, une fine brume enveloppe comme un voile… une femme peut-être ?

Oui, une femme !

Un petit zéphir de rien du tout dissipe la brume qu’absorbe l’eau du lac, et Mathias pousse un cri.

Cette femme est la femme qu’il aime.


III

LA BELLE QUARTERONNE


Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec parfois des roseurs.

Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de seize ans.

Mettez-lui d’incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les sourcils ont d’un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le retroussement d’un petit nez tout à fait rigolo.

Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.


IV

CE QU’ÉTAIT MATHIAS


Mathias n’était pas le premier nègre venu.

Né dans la plantation d’anciens esclaves devenus fidèles serviteurs, son intelligence et le désir d’apprendre se manifestèrent dès le jeune âge.

Fort ingénieux, il faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts et des autres parties de son corps.

Chimiste de première force, il découvrit la synthèse de la nicotine en faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive, de bouse de vache, avec deux ou trois ronds de betterave.

Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques en récompense de son beau travail sur l’Utilisation des feuilles de choux dans les cigares de la régie française [6].

Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et la feuille de tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat que la feuille de chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière aurait pu facilement être employée comme vieille feuille du noyer.

Si bien qu’on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la fable délicieuse du poète Sâdi : « Pardon, mademoiselle, n’êtes-vous point la Feuille de tabac ? » Ce à quoi la Feuille de chou aurait répondu : « Non, madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup fréquenté chez elle, j’ai gardé de son parfum ».


V

LE RÉVEILLON


Chaque année, à la Noël (c’était une vieille coutume de la plantation), el senor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort bel homme, réunissait à sa table tout le personnel de l’hacienda.

On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus. On mangeait, on buvait, on trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes avaient le droit, en cette nuit, de s’en fourrer jusque-là, et même un peu plus haut.

La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.

Pauvre Mathias ! Son rêve de la journée lui avait mis des fourmis un peu partout et c’étaient deux braises allumées qui lui servaient d’yeux.

Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre, chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient davantage.

Au matin, Mathias, fortement encouragé par l’abus des liqueurs fermentées, alla trouver le senor S. Cargo et lui dit :

— Maître, vous savez l’homme que je suis.

— Je le sais, mon brave ami, et je n’ai qu’un mot à te dire, le mot de Mac-Mahon à un jeune homme de ta race : continue.

— Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.

— Y songes-tu ? Toi, un nègre !

Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir insister.


VI

LES LARMES D’UN NÈGRE


Sitôt rentré dans sa case, Mathias s’affaissa sur sa couchette et, pour la première fois de sa vie, cet homme d’ébène pleura.

Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir. Puis une lassitude physique s’empara de lui, il désira se coucher.

Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri.

Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée blanche.

Que s’était-il donc passé ?

Oh ! rien que de bien simple et de bien explicable.

Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l’excès sodo-magnésien du désespoir, détruisaient le pigment noir de la peau, et du rose apparaissait [7].

Trait de lumière !


VII

MATHIAS CONTINUE DE PLEURER


Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconques de son entourage, mais chaque fois qu’il avait une minute, il courait s’enfermer chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s’en barbouillait, avec une petite brosse, toutes les parties du corps.

Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage bien noir, et le monde n’y voyait que du bleu.


VIII

APOTHÉOSE


Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que M. Edmond Blanc lui-même !

Un an s’est écoulé.

C’est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se trouve rangé autour de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse fille Maria-Anna.

On n’attend plus que Mathias.

Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable, escarpins vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la salle.

Personne dans l’assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui ne s’y trompe pas une minute, à ce regard-là !

— Mathias, s’écrie-t-elle. Mathias ! Je l’aime !

Et elle s’écroule sous l’émotion.

El senor S. Cargo n’avait plus aucune objection à élever contre le mariage des deux jeunes gens.

L’hymen eut bientôt lieu.

Et ils eurent tant d’enfants, tant d’enfants, qu’on renonça bientôt à les compter !

UNE DE DEMAIN


Elle a six ans.

Dans sa jolie et délicate figure, il n’y en a que pour ses grands yeux de pervenche claire, ses pauvres yeux meurtris de jeune femme trop aimante.

Elle semble un exquis bibelot d’un prix fou, un bibelot rare, inquiétant.

Souvent, elle est joueuse et gaie comme les petites filles de son âge, et puis, des fois, sans raison, voilà qu’elle s’arrête de rire pour regarder rien, fixement, là-bas.

Quand on lui parle, alors elle vous répond n’importe quoi, d’une voix si drôle.

Dimanche, on s’amusait à faire conter aux enfants leurs petits flirts.

— Et toi, Jeannette, qui épouseras-tu quand tu seras grande ?

— J’épouserai Georges.

— Qui est-ce, Georges ?

— C’est un petit garçon que nous jouons avec aux Champs-Élysées.

— Il est gentil ?

— Oh non ! même il est très laid, avec ses cheveux rouges et son vilain gros nez.

— Il est riche, alors ?

— Je ne crois pas, parce qu’il a des pièces à la manche de sa veste.

— Eh bien, alors ?

Elle demeure une grande minute sans répondre. Un long frisson de volupté recroqueville ses petites épaules, et, le regard loin, elle dit d’une voix de somnambule :

— Oh ! j’aime bien quand il m’embrasse !

UNE IDÉE LUMINEUSE


Ce matin, j’ai reçu la visite d’un très drôle d’homme… un inventeur !

Aimez-vous les inventeurs ? Moi, j’en raffole, alors même qu’ils n’inventent rien, ce qui est le cas de presque tous les inventeurs.

J’aime leur idée fixe, le feu qui brille en leurs prunelles, leur mise débraillée.

Comme idée fixe et comme feu de prunelles, mon bonhomme était bien dans la tradition, mais c’est surtout en matière de mise négligée qu’il dépassait tout ce que j’avais vu jusqu’alors.

Notamment un bouton de la redingote entré comme par hasard dans une boutonnière de gilet, et réciproquement.

C’était plutôt pittoresque.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je me rasais devant ma glace (je me rase moi-même, maintenant).

L’homme entra chez moi, tel l’ouragan.

— Bonjour, fit-il. Comment va ?

— Pas plus mal qu’hier, répondis-je. Et vous-même ?

— Vous me reconnaissez ?

— Moi ? pas du tout.

— Ah ! je vais vous dire, c’est que je porte toute ma barbe, maintenant… Et puis, d’ailleurs, vous ne m’avez jamais vu.

Sans faire observer au bonhomme qu’à la rigueur cette dernière raison suffisait, je m’informai du motif de sa visite.

— Je suis inventeur, monsieur, répondit-il fièrement.

— Eh ! parbleu, je l’avais bien deviné.

— Je viens à vous parce que je sais que vous êtes un garçon intelligent, instruit et ne regardant pas à l’argent quand il s’agit d’une bonne idée.

Je m’inclinai.

En effet, je suis un garçon intelligent, instruit ; et, lorsqu’une idée me paraît pratique, ingénieuse ou simplement bizarre, je n’hésite pas à sacrifier un million ou deux pour en accomplir la réalisation.

Brusquement, l’homme reprit :

— Qu’est-ce que vous aimez mieux… pourrir ou brûler ?

— Pardon, fis-je, un peu interloqué… pourrir ?…

— Ou brûler… Allons, répondez.

— Mon Dieu, monsieur, l’idée de pourrir n’a rien qui me séduise beaucoup ; quant à brûler, vous avouerai-je que je ne me sens pas irrésistiblement entraîné, pour le moment ?

— Pour le moment, oui, mais quand vous serez mort ?

— Oh ! quand je serai mort… !

Et j’esquissai un geste de parfait détachement.

Mon inventeur continua, dans un style quelque peu trivial :

— Oui… pourrir dans la terre, c’est rudement dégoûtant ; mais être brûlé, ça n’est pas beaucoup plus chouette.

— Pourtant…

— Il n’y a pas de pourtant. Moi, j’ai inventé un procédé qui dégote la crémation et l’inhumation. Je remplace tout cela par… l’inaération ! Hein ! l’inaération !

— C’est pas bête, ça.

— Ne vous fichez pas de moi avant de savoir.

— Je vous assure, monsieur…

— Laissons cela… Vous êtes mort, n’est-ce pas ?

— Une minute !

— C’est une supposition… Vous êtes mort, on m’apporte votre corps, je le mets dans mon four…

— Mais c’est de la crémation, cela.

— Imbécile !… Je le mets dans mon four, un four particulier de mon invention, et je le dessèche. Je le dessèche. Vous entendez bien ? je le dessèche. Je ne le cuis pas, je ne le rôtis pas, je ne le brûle pas, je-le-des-sèche. C’est-à-dire que je le débarrasse par évaporation de toute l’eau qu’il contient… Savez-vous à peu près la proportion de l’eau dans le corps humain ?

— Je vous avoue que…

— Eh bien, environ quatre-vingts pour cent, les quatre cinquièmes.

— Tant que ça ?

— Oui, Monsieur, tant que ça ; ainsi le général Boulanger dont vous faisiez votre Dieu…

— Mais je ne vous ai jamais dit…

— Ne m’interrompez pas… Le général Boulanger dont vous faisiez un Dieu pesait quatre-vingt-deux kilogrammes ; il représentait environ soixante-cinq kilogrammes d’eau. Donc, pour quatre-vingt-deux cris de vive Boulanger poussés, vous devez en compter soixante-cinq qui s’adressaient à de l’eau pure. Voilà bien les grandeurs humaines, les voilà bien ! Et Francisque Sarcey donc ! Connaissez-vous Sarcey ?

— Je le connais sans le connaître. Quelquefois, le matin, en passant rue de Douai, je l’aperçois qui secoue sa descente de lit par la fenêtre, mais cela ne s’appelle pas connaître un homme.

— Eh bien, c’est effrayant ce que M. Sarcey contient d’eau. Je ne peux vous préciser un chiffre, vous m’appelleriez blagueur. Par contre, il y a des natures qui offrent relativement peu de déchet. Sarah Bernhardt, par exemple, voilà un tempérament… Comment dirai-je ?…

— Dramatique ?

— Non, anhydre.

— Matérialiste !

— Êtes-vous marié ?

— Pas pour le moment.

— Avez-vous une maîtresse ?

— Une maîtresse c’est beaucoup dire, mais enfin, j’ai une petite bonne amie.

— Quel poids ?

— Ma foi, je ne l’ai jamais pesée, mais je puis vous dire à peu près… Voyons… elle n’est pas bien grosse, elle doit peser dans les cinquante kilos.

— Eh bien, laissez-moi vous dire que l’objet de votre idolâtrie comporte environ quarante litres d’eau.

— Taisez-vous, vous me dégoûtez !

— Quarante litres d’eau ! vous m’entendez… quatre-vingts chopines !

Et l’inventeur prononçait ce mot : Quatre-vingt chopines sur un ton d’indicible mépris. Je ne lui ai pourtant jamais rien fait, à ce bonhomme-là ?

Il reprit à brûle-pourpoint :

— Mais vous êtes là à me faire perdre mon temps avec vos histoires de bonne amie… Je reviens à mon invention : Quand votre corps est entièrement desséché, je le trempe dans un liquide de ma composition à base d’acide azotique qui le transforme en matière explosible analogue au fulmi-coton. On n’a plus qu’à allumer… Pfff… fff… ttt… ! Une lueur brusque,… une grande fumée blanche qui monte au ciel, et tout est dit ! Comment trouvez-vous mon idée ?

— Lumineuse.

— Mais ce n’est pas tout. Au lieu de transformer votre corps en simple explosif, je puis en faire un feu d’artifice complet, pétards, chandelles romaines, grenades, soleils, etc., etc. Pour les familles pauvres, je me charge de transformer, au prix de trente francs, le cher défunt en chandelles romaines de toutes couleurs. Pour dix mille francs, j’établis un feu d’artifice de première classe avec bouquet allégorique.

— Superbe !

— Mieux encore… Les anciens militaires pourront léguer leur dépouille mortelle ainsi transformée, au comité d’artillerie. On en chargera les canons et les obus. Quelle joie, d’aller, dix ans après sa mort, mitrailler les ennemis de la France !… Ça ne vous tente pas ?

— Si, l’affaire est très séduisante, mais pour mon corps personnel, je préfère attendre.

L’inventeur prit son chapeau, et s’en alla, furieux.

Qu’est-ce que vous voulez, moi, je ne suis pas pressé.

SUGGESTION


À ce moment le captain Cap crut devoir prendre un air mystérieux. Et comme, en nos yeux, s’allumait la luisance de l’anxiété :

— Ne m’en blâmez pas, dit le captain, je ne dirai rien de plus. Mon ORDRE me le défend !


Le captain Cap appartient à un Ordre bien extraordinaire et d’une commodité à nulle autre seconde.

À toute proposition qui lui répugne le moins du monde, le captain Cap objecte froidement :

— Je regrette beaucoup, mon cher ami, mais mon ORDRE me le défend !

Et il ajoute avec un sourire de lui seul acquis :

— Ne m’en blâmez pas.

Cependant et tout de même, Cap grillait de parler.

On affecta de s’occuper d’autre chose et, bientôt, le captain dit :

— Un sujet épatant !

À seule fin de connaître la suite de l’histoire, nul de nous ne sourcilla.

— Imaginez-vous… s’obstina Cap.

Ennuyés semblâmes-nous de cette insistance.

Alors Cap lâcha ses écluses.

Il s’agissait d’une petite bonne femme épatante. On l’endormait comme ça, là, v’lan ! Et ça y était ! Un sujet épatant, je vous dis !

Une fois endormie, elle n’était plus qu’un outil de cire molle entre les doigts de votre volition.

Si on voulait, on irait ce soir.


On y alla.

Cap prit dans ses rudes mains d’homme de mer les maigres menottes de la petite bergère montmartroise.

Un, deux, trois… Elle dort.

Alors Cap sortit de sa poche une pomme de terre crue et une goyave.

Ayant pelé l’une et l’autre, et présentant au sujet un morceau de pomme de terre crue, il dit d’une voix forte où trépidait la suggestion :

— Mangez cela, c’est de la goyave !

L’enfant n’eut pas plus tôt mastiqué une parcelle du tubercule qu’elle en manifesta un grand dégoût. Et même elle le cracha, grimaceuse en diable.

Un sourire sur les lèvres, Cap changea d’expérience.

Ce fut la goyave qu’il présenta à la jeune personne, en lui disant d’une voix non moins forte :

— Mangez cela, c’est de la pomme de terre crue.

L’enfant n’eut pas plus tôt mastiqué une parcelle de ce fruit qu’elle en redemanda.

Y passa la totale goyave.

Et sortant de la maison, le captain Cap nous disait, sur le ton d’un vif intérêt scientifique :

— Est-ce curieux, hein, le cas de dépravation de cette petite, qui adore la pomme de terre crue et ne peut sentir la goyave ?

ABSINTHES


Cinq heures…

Sale temps… gris… d’un sale gris mélancolieux en diable.

Il ne tombera donc pas une bonne averse pour faire rentrer tous ces imbéciles qui se promènent avec leur air bête !… Sale temps…

Mauvaise journée aujourd’hui, nom de Dieu… ! La guigne…

Feuilleton refusé… poliment :

— Très bien, votre feuilleton… sujet intéressant… bien écrit, mais… pas dans l’esprit du journal.

L’esprit du journal !… Joli, l’esprit du journal !… journal le plus idiot de Paris et de Seine-et-Oise !

Éditeur distrait et occupé :

— Rendez le manuscrit de monsieur… Très bien votre roman… sujet intéressant… bien écrit, mais vous comprenez… affaires vont pas du tout… très encombré et puis… pourriez pas faire quelque chose dans le genre de la Grande Marnière ? Bonne vente… décoration.

Sorti avec un air aimable et bête :

— Ce sera pour une autre fois…

Sale temps… cinq heures et demie…

Les boulevards !… Prenons les boulevards… peut-être vais rencontrer des camarades… Jolis, les camarades !… Tous des muffs… Peut compter sur personne à Paris ?

Sont-ils assez laids, tous ces gens qui passent !

Et mal fagotées, les femmes !… Et l’air idiot, les hommes !

— Garçon… une absinthe au sucre !

Amusant, ce morceau de sucre qui fond tout doucement sur la petite grille… Histoire de la goutte d’eau qui creuse le granit… seulement sucre moins dur que le granit… Heureusement… voyez-vous : absinthe au granit ?

Absinthe au granit… ah ah ah ah… ah ah ah… Bien rigolo… absinthe au granit… faudrait pas être pressé… ah ah ah…

Presque fondu maintenant, le morceau de sucre… Ce que c’est de nous… Image frappante de l’homme, le morceau de sucre…

Quand serons morts, nous en irons comme ça… atome à atome… molécule à molécule… dissous, délités, rendus au Grand Tout par la gracieuse intervention des végétaux et des vers de terre.

Serons bien plus heureux alors… Victor Hugo et Anatole Beaucanard égaux devant l’Asticot… Heureusement !

Sale temps… Mauvaise journée… Directeur idiot… Éditeur bête à pleurer…

Et puis… peut-être pas tant de talent que ça, au fond.

C’est bon, l’absinthe… pas la première gorgée, mais après.

C’est bon.

Six heures… Tout doucement les boulevards s’animent… À la bonne heure, les femmes maintenant !

Plus jolies que tout à l’heure… et plus élégantes ! L’air moins crétin les hommes !

Le ciel est toujours gris… un joli gris perle… distingué… fin de ton… Le soleil qui se couche met sur les nuages de jolies roseurs de cuivre pâle… Et c’est très bien…

— Garçon… une absinthe anisée !

C’est amusant l’absinthe au sucre, mais zut… c’est trop long.

Six heures et demie…

En passe-t-il de ces femmes !… Presque toutes jolies… et étranges, donc !

Et mystérieuses !

D’où viennent-elles ?… Où vont-elles ?… Saura-t-on jamais ?…

C’est à peine si elles me regardent… moi qui les aime tant !

Chacune, en passant, me cause tant d’impression qu’il me semble que je ne l’oublierai jamais… Pas plus tôt disparue que je ne peux plus me souvenir du regard qu’elle avait.

Heureusement que celles qui viennent après sont encore mieux.

Je les aimerais tant si elles voulaient… Mais elles s’en vont toutes… Est-ce que je les reverrai jamais ?

Sur le trottoir, devant moi, des camelots vendent de tout… journaux… porte-cigares en celluloïd… petits singes en peluche… de toutes couleurs…

Que sont ces hommes ? Des broyés de l’existence, sans doute… des génies méconnus… des réfractaires… Comme leurs yeux sont profonds… Quel feu sombre en leurs prunelles !…

Un livre à faire là-dessus… unique… inoubliable… un livre qu’ils seraient bien forcés d’acheter… tous !

Oh ! toutes ces femmes !…

Pourquoi pas une d’elles n’a l’idée de s’asseoir auprès de moi, de m’embrasser très doucement… de me câliner… de me bercer comme maman quand j’étais petit ?…

— Garçon… une absinthe pure… Ayez donc pas peur d’en mettre.

LE PERROQUET


— Vous allez voir que cette petite rosse-là va encore nous faire manquer le train !

Cette imprécation proférée en pleine gare du Havre [8] (départ) fut immédiatement suivie de l’arrivée d’une voiture porteuse de la petite rosse en question.

Pas seule, la jeune personne. Un matelot l’accompagnait, un rude homme de mer qui tenait, en ses mains hâlées, un perroquet recelé dans une cage énorme, une cage en laquelle aurait pu évoluer à son aise un lion adulte.

— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? fis-je, plutôt discourtois.

Et ma petite amie de me répondre en son désarmant gazouillis :

— Tu vas peut-être me gronder, mon chéri, mais tant pis !… C’était une trop belle occasion !

La belle occasion consistait à avoir acquis pour la somme dérisoire de 15 louis un perroquet qu’on aurait carrément payé 40 francs, quai de la Mégisserie, un perroquet bête et méchant, qui gueulait comme un putois, sans articuler rien qui ressemblât à des vocables classés.

— Tu vois comme il parle bien ? aggrava ma compagne.

Pendant cette petite scène de famille, l’intrépide navigateur avait l’air un peu gêné.

— C’est monsieur qui l’a rapporté lui-même du Brésil, gazouillait toujours l’enfant.

Je reconnus tout de suite le marchand de perroquets, lequel n’était autre qu’un matelot du François Ier (Le Havre-Trouville) en disponibilité pour le moment, à cause de la cessation cholériforme du service.

— Vous arrivez du Brésil ? ironisai-je.

— Pas tout droit, mais un camarade…

— Et ça vaut 300 francs, cette volaille ?

— Oh ! mon Dieu, j’ai dit 300 francs comme j’aurais dit autre chose.

— Eh ! bien, vous pouvez le renvoyer au Brésil, votre Jacquot ; il y a assez de bêtes à la maison comme ça !

Ma jeune amie, se voyant dans son tort, prit le parti de se mettre en fureur.

— C’est pour moi que vous dites ça ?

Je n’ai jamais fait de peine à une femme, même avec une fleur. Aussi, répondis-je gentiment :

— Espèce de dinde !

Et je glissai dans la main du nautonier un billet de 50 francs qu’il dut prendre pour une bank-note de cinq louis, car il s’éloigna vite, son béret à la main et visiblement enchanté.

Ce ne fut pas une petite affaire que d’installer l’oiseau jaseur dans le compartiment. On eût eu plus tôt fait, je crois, d’introduire le wagon dans la cage que la cage dans le wagon.

Enfin, grâce à la complaisance d’un vieux monsieur décoré que les grands yeux de ma Jane faisaient salement loucher, on arriva à une sorte de tassement presque acceptable.

La sortie fut plus dure. Pour un peu, il eût fallu enlever le couvercle du car.

Et ce cochon de perroquet qui n’arrêtait pas de glapir ses cris rauques et inarticulés !

Les gens du train s’amusaient énormément et les employés ne s’embêtaient pas. Moi, j’étais mi-partie blanc comme un linge, de fureur, et rouge comme un coq, de colère !

Quant à Jane, elle avait cru prudent de s’absenter momentanément sous couleur de quérir une voiture.

La rentrée à la maison fut chargée d’orage. Mais je suis si bon ! Une paire de gifles, et je n’en veux plus aux gens ! Même, on me reproche d’être trop bon.

En somme, ce malheureux perroquet n’était pas plus mal qu’un autre.

Sans ses clameurs insupportables, il eût été un oiseau charmant.

Ses plumes vertes qui tombaient, très fournies, jusqu’à la cheville (ou tout au moins jusqu’à ce qui sert de cheville aux perroquets) lui donnaient un air de zouave crâneur tout à fait rigolo.

Il avait sur la tête une aigrette rouge dont il semblait fier jusqu’à l’impertinence.

Et ses petits yeux ronds, dont il clignait si malicieusement, l’idiot !

Et puis, Jane l’aimait tant que j’avais fini par m’y faire.

Quant à son parti pris de ne point parodier, à s’y méprendre, le langage humain, mon adorée mettait cette infériorité sur le compte de l’embarras.

— Parbleu ! disait-elle, avec ton air tout le temps de te fiche de lui, ce petit, il n’ose rien dire.

Cette idée de posséder un perroquet timide me réjouissait l’âme à un point que je ne saurais exprimer.

Je résolus d’en avoir le cœur net, et, hier, j’avançai cette proposition :

— Dis donc, si on lui fichait une petite cuite, peut-être que ça lui délierait la langue ?

— On peut toujours essayer, répondit gravement Jane.


Tout d’abord, le pauvre animal se refusa à ingurgiter le champagne.

Les petites bulles d’acide carbonique lui picotaient les narines (les oiseaux ont-ils des narines ?), puis, peu à peu, il prit goût à ce breuvage et en consomma plus que de raison.

Alors, ce fut épique.

Ce perroquet était saoul comme une grive : il titubait, tombait, se ramassait pour choir à nouveau.

Sa belle aigrette rouge avait glissé jusque sur son oreille droite ; ses petits yeux clignotaient avec des luisances drôles.

Et puis, voici que tout à coup il se mit à chanter, d’une voix perçante, le refrain bien connu :


J’avais mon pompon
En revenant de Suresnes !

ÉTOURDERIE


Je l’avais connue au restaurant.

Depuis quelque temps elle y venait régulièrement tous les soirs à six heures. Mon désespoir, c’est qu’elle n’apportait à ma personne aucune attention.

J’avais beau m’installer à une table voisine, me donner des airs aimables, lui rendre de ces menus services qu’on se rend entre clients ; rien n’y faisait.

Pourtant, un jour qu’elle s’impatientait à frapper sur la table sans obtenir l’arrivée du garçon, je pris ma voix la plus indignée et je tonnai :

— Vous êtes donc sourd, garçon ? Voilà deux heures que madame vous appelle !

Elle se tourna vers moi et me remercia d’un sourire.

Alors immédiatement je l’aimai.

De son côté la glace était rompue.

À partir de ce moment, elle ne manqua pas de me dire bonsoir tous les jours en entrant, un joli petit bonsoir gracieux et pimpant comme elle.

Et puis nous devînmes bons camarades.

Elle s’appelait Lucienne.

Sans être une honnête femme, ce n’était pas non plus une cocotte. Elle appartenait à cette catégorie de petites dames que les bourgeois stigmatisent du nom de femmes entretenues.

Son monsieur, un gros homme d’une dignité extraordinaire, ne venait que rarement chez elle. Inspecteur dans une Compagnie d’assurances contre les champignons vénéneux, il voyageait souvent en province et laissait à Lucienne de fréquents loisirs.

Le seul inconvénient de cette liaison, c’est que le monsieur digne était terriblement jaloux et qu’il arrivait toujours à l’improviste chez sa dame, au moment où elle l’attendait le moins.

Sans éprouver pour moi une passion foudroyante, Lucienne m’aimait bien.

À cette époque-là, j’étais jeune encore et titulaire d’une joyeuse humeur que les tourmentes de la vie ont balayée comme un fétu de paille.

Lucienne aussi était très gaie.

Moi, j’en étais devenu follement amoureux, et depuis quelques jours je ne lui cachais plus ma flamme.

Elle riait beaucoup de mes déclarations, et me répétait : « Un de ces jours… un de ces jours ! » Mais un de ces jours n’arrivait pas assez vite à mon gré.

Un soir, je lui offris timidement de l’emmener au théâtre. Mon ami Paul Lordon, alors secrétaire de la Porte-Saint-Martin, m’avait donné deux fauteuils pour je ne sais plus quel drame.

Elle accepta.

Après la représentation, dans la voiture qui nous ramenait, elle se laissa enfin toucher par mes supplications, et elle décida ceci : elle monterait d’abord chez elle pour vérifier si l’homme digne n’y était pas préalablement installé, auquel cas je n’aurais qu’à me retirer. Si la place était libre, elle m’en donnerait le signal en mettant à la fenêtre de sa chambre une lampe garnie d’un abat-jour écarlate.

Il pleuvait à verse.

Tout pantelant de désir, j’attendais sur le trottoir en face du lumineux signal.

Des minutes se passèrent, plus des quarts d’heure. Pas la moindre lueur rouge. Le désespoir au cœur, et trempé jusqu’aux moelles, je me décidai à rentrer chez moi.

Ah ! dans ce moment si j’avais tenu monsieur, je lui aurais fait passer sa dignité !

Le lendemain, je fus accueilli plus que froidement par Lucienne.

— Vous êtes encore un joli garçon, vous ! me dit-elle d’un ton sec comme un silex.

Et comme je prenais ma mine la plus effarée, elle continua :

— Je vous ai attendu toute la nuit…

— Mais la lampe…

— La lampe ? Je l’ai mise tout de suite à la fenêtre, aussitôt arrivée !

— Je vous jure que je suis resté au moins une heure sur le trottoir en face et que je n’ai rien vu.

— Vous avez donc de la mélasse sur les yeux ?

— Je vous le jure…

— Fichez-moi la paix !

Et elle s’installa, courroucée, devant son tapioca.

Je devais avoir l’air très bête.

Et puis, tout à coup, la voilà qui lâche sa cuiller et se renverse sur sa chaise, en proie à un éclat de rire tumultueux et prolongé, interrompu par des : — Ah ! mon Dieu, que c’est drôle !

Peu à peu, son joyeux spasme diminua d’intensité, mais pas assez pour la laisser s’expliquer.

Elle me regardait avec un bon regard mouillé des larmes du rire et tout réconcilié :

— Ah ! mon pauvre ami ! Imaginez-vous que je n’avais pas pensé…

Et le rire recommençait.

— À quoi ? fis-je. À allumer votre lampe, peut-être ?

— Non, c’est pas ça…

Elle fit un effort et put enfin parler :

— Je n’avais pas pensé que la fenêtre de ma chambre donne sur la cour.

UN MALHEUREUX


Je me rappelle plus le nom du poète qui proclama : « Ah ! c’est une noble tâche que de secourir son prochain ! » Mais comme il avait raison !

Les formes de la charité sont multiples, comme les formes de la misère humaine. L’une des plus agréables est celle qui consiste à faire du bien autour de soi sans qu’il vous en coûte une obole, un penny, un rouge liard.

Et cela n’est pas un des moindres bénéfices de notre noble métier de chroniqueur que de pouvoir intéresser notre ami le public aux consternantes infortunes qui émaillent notre triste époque, et cela sans bourse délier. Au contraire, même, c’est de la copie toute faite. Car (à quoi bon le nier ?) nous vivons dans une bien singulière époque. O tempora ! O mores ! (et ses amis).

C’est ainsi que, ce matin même, j’ai reçu une lettre qui m’a fendu le cœur comme du bois à brûler.

Le pauvre garçon qui m’a écrit cette désolée missive me donne des détails à peine croyables et qui vous inculquent une jolie idée de la société dans laquelle nous sommes forcés de vivre.

Il n’a pas 28 ans. Ancien inspecteur de la Compagnie générale d’assurances contre les notaires du Sud de la France, il se trouve actuellement sans autres ressources qu’une misérable pension mensuelle de vingt-cinq louis que lui accorde son père, un ancien filateur du Nord retiré des affaires.

Malheureusement, il n’est pas seul.

Sa compagne, une jeune femme qu’il a épousée à la face de la nature, sans passer par les indécentes formalités de la mairie et de l’église, lui a donné un bébé de vingt mois. (C’est-à-dire que le bébé a maintenant vingt mois, mais, quand il est né, il n’était pas plus vieux que les autres enfants du même âge.)

Et tout ce petit monde grouille dans un appartement de 1,800 fr. (sans les impositions), dénué de tout ce qui fait le charme dans la vie.

N’insistons pas, dites. C’est trop triste.

Et que demande le pauvre garçon ? De l’argent ? Oh ! que non pas !

Une occupation quelconque en rapport avec ses aptitudes.

Ce n’est pas les idées qui lui manquent. Écoutez-le plutôt, et s’il se trouve des commanditaires parmi les lecteurs, qu’ils soient bien convaincus que, du même coup, ils feraient une bonne action et une excellente affaire.

« … Que diriez-vous, par exemple, d’organiser une tournée de Sa Sainteté le Pape Léon XIII en Europe et en Amérique ? Le Souverain Pontife doit être de son époque comme tout le monde. Quelle popularité ne gagnerait-il pas à se faire voir un peu partout ! etc., etc. »

Suit le développement du projet, organisation de la tournée, itinéraire, tant pour cent à l’imprésario, tant pour cent au Denier de Saint-Pierre, etc.

Il y a là une excellente idée à creuser, et de l’or à ramasser comme avec une pelle.

Et l’infortuné jeune homme termine sa lettre ainsi :

« Au cas où mon idée ne rencontrerait pas d’amateurs, ne pourriez-vous pas, par vos relations, me procurer une place d’interprète dans une famille belge qui passerait l’hiver dans le Midi ? Il faudrait, bien entendu, que ces gens ne parlassent ni le patois wallon que j’ignore ni le flamand auquel je ne comprends goutte. »

J’ai la ferme espérance que l’appel suprême de ce Désespéré ne rencontrera pas que des oreilles de granit.

La parole est aux commanditaires ou aux Belges.

UN TESTAMENT


Tout dernièrement, un grand propriétaire foncier mourait dans une petite ville du centre, que je ne puis, à mon grand regret, désigner (l’espace m’étant mesuré, rigoureusement).

De son vivant, ce brave homme avait été un grand aimeur devant l’Éternel. Pas une fille, pas une femme du pays qui put se vanter d’avoir échappé à cet infatigable trousseur de jupes.

Sa générosité, ajoutons-le vite, égalait son ardeur, et cet homme qui possédait tant de lapins sur ses terres, ne s’en connaissait pas un sur la conscience.

Sa mort fut un deuil pour toute la région.

Dès qu’il fut trépassé, ses héritiers ouvrirent son testament et voici ce qu’ils lurent :


« Je ne veux être enterré ni incinéré.

» Quarante-huit heures après mon décès, qu’on mette mon corps dans une grande chaudière avec de l’eau et qu’on me fasse bouillir jusqu’à cuisson complète.

» La viande et le bouillon seront distribués à mes cochons.

» (Ayant, toute ma vie, vécu en cochon, il me sied de finir en cochon.)

» Quant à mon squelette, on lui fera subir le traitement employé dans l’industrie pour retirer le phosphore des os.

» Ce phosphore, divisé en petits morceaux, sera distribué dans de petites lampes analogues à celles qui, sempiternellement, brûlent devant les tabernacles.

» (J’ai tant éclairé, ma vie durant, que ce me serait cruelle privation de ne pas le faire encore un peu, après ma mort). »

Eh bien ! ce testament si sincère, si logique n’a pu être mis à exécution, l’Autorité s’y étant formellement opposée.

En quoi, je vous le demande, cela aurait-il gêné l’Autorité qu’un grand propriétaire foncier du centre de la France fût bouilli au lieu d’être crémé ?

Et puis, de quoi vient-elle se mêler l’Autorité ?

L’AMOUR
CHEZ
LES TORTUES SYRIAQUES


Je n’ai pas l’honneur de connaître M. de Cherville, mais je l’aime beaucoup.

C’est lui qui fait passer dans l’austère Temps, de M. Hébrard, comme une bouffée de plein air, comme une bonne odeur de ferme et de jardin.

C’est lui qui vient nous annoncer, dans notre oublieux Paris, que les colzas s’annoncent bien, qu’on aura une bonne demi-année d’orge ; malheureusement, quant aux sarrazins, leur récolte sera presque nulle, sauf dans l’Orne et l’Ille-et-Vilaine.

Des anecdotes égayent cette technicité rurale, et aussi des souvenirs d’enfance doux à M. de Cherville. Il se rappelle les belles cerises qu’il dévora un jour avec une jolie petite cousine, à l’ombre d’un magnolia grandiflora, lequel, lui aussi, a son histoire.

Une chose ternit ma respectueuse estime pour M. de Cherville, c’est la haine terrible qu’il professe à l’égard des braconniers. (Moi, je suis pour les braconniers.)

M. de Cherville considère le gibier comme une sorte d’entité extrêmement spéciale, organisée par le Créateur pour l’amusement exclusif et l’alimentation des personnes riches.

Le paysan qui fricasse un lapin pris dans sa luzerne semble, à M. de Cherville, mériter les plus noires galères.

Malgré son talent et son esprit, M. de Cherville a la faiblesse de croire aux classes dirigeantes.

Il y a là, entre M. de Cherville et moi, une petite divergence de vues sur laquelle j’aurai le bon goût de ne pas insister.

Quoi qu’il en soit, M. de Cherville sait de belles histoires sur les animaux et il les conte à merveille.

Il connaît leurs mœurs et leurs amours. Pas une alcôve de la nature à laquelle ce sympathique voyeur n’ait vrillé son trou !

Ainsi, les tortues ! Savez-vous comment les tortues s’aiment en Syrie ?

Si vraiment, comme on l’a dit, l’amour n’était que le contact de deux épidermes, les pauvres tortues n’auraient que des plaisirs trop relatifs. Eh ! bien, rayez cela de vos tablettes et lisez M. de Cherville :

« … Au moment des amours, le mâle des tortues poursuit la femelle, la sollicite, la persécute, mais sans succès ; la femelle résiste à toutes invites. Alors, l’amoureux se met en quête d’une certaine herbe dont la belle est très friande, la cueille et la lui porte. Celle-ci n’y a pas plutôt goûté que toute velléité de résistance s’évanouit, elle s’abandonne à l’astucieux séducteur, et pendant un instant, tous deux égalent en bonheur les dieux de l’Olympe, qui n’ont plus sur eux que l’avantage de pouvoir se passer de l’herbe magique. »

Hein ! que dites-vous de cela ? Et, au lieu d’envoyer de vulgaires fleurs très chères à votre amie, ne serait-ce pas plus malin de lui faire remettre un petit paquet de cette herbe magique ?

Les jeunes Syriens y ont pensé :

« Lorsqu’une belle se montre cruelle, ajoute M. de Cherville, on aperçoit, le soir, le délaissé se promenant mélancoliquement dans quelle vallon ; on suppose qu’il cherche à adoucir l’amertume de son désespoir : il est tout simplement en quête d’une tortue mâle ; il n’a pas de peine à la rencontrer, cette espèce abondant dans le pays. Alors, il la suit jusqu’à ce qu’il lui voie cueillir le fameux talisman, s’en empare, puis fait en sorte de le glisser dans les vêtements de la jeune fille. Pour notre espèce, il n’est même pas besoin que le travail de la digestion ait fait passer les sucs de cette herbe bienheureuse dans l’organisme du sujet pour qu’ils produisent leur effet. »

Le nom de l’herbe, monsieur de Cherville !… De grâce, le nom de l’herbe !

Ou, sans cela, je fais comme le jeune et beau Dunois, je pars pour la Syrie !

LE MONSIEUR
ET
LE QUINCAILLIER


HISTOIRE ANGLAISE


Je suis, depuis quelques jours, avec une petite Anglaise, pas très jolie, mais extrêmement rigolo et de qui la luxure est relevée par un humour des plus divertissants.

Les drôles d’histoires qu’elle me conte !

Et avec un si drôle d’air !

Le grand toupet qu’elle a lui permet de m’affirmer froidement que tout cela est arrivé ; mais, moi, je ne crois pas.

J’ai grand’peur que l’échantillon que je vais donner ne vous produise pas l’énorme impression de gaieté que j’éprouve moi-même. Cela tiendra, sans doute, à ce que vous ne verrez pas les mines cocasses de Lucy et que vous n’entendrez pas son accent gazouillant, comique à la fois et charmeur.

C’est un dialogue entre un Monsieur et un quincaillier. Le Monsieur entre dans la boutique :

Le Monsieur. — Bonjour, Monsieur.

Le Quincaillier. — Bonjour, Monsieur.

Le Monsieur. — Je désire acquérir un de ces appareils qu’on adapte aux portes et qui font qu’elles se ferment d’elles-mêmes.

Le Quincaillier. — Je vois ce que vous voulez, Monsieur. C’est un appareil pour la fermeture automatique des portes.

Le Monsieur. — Parfaitement. Je désirerais un système pas trop cher.

Le Quincaillier. — Oui, Monsieur, un appareil bon marché pour la fermeture automatique des portes.

Le Monsieur. — Et pas trop compliqué surtout.

Le Quincaillier. — C’est-à-dire que vous désirez un appareil simple et peu coûteux pour la fermeture automatique des portes.

Le Monsieur. — Exactement. Et puis, pas un de ces appareils qui ferment les portes si brusquement…

Le Quincaillier. — … Qu’on dirait un coup de canon ! Je vois ce qu’il vous faut : un appareil simple, peu coûteux, pas trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.

Le Monsieur. — Tout juste. Mais pas non plus de ces appareils qui ferment les portes si lentement…

Le Quincailler. — … Qu’on croirait mourir ! L’article que vous désirez, en somme, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.

Le Monsieur. — Vous m’avez compris tout à fait. Ah ! et que mon appareil n’exige pas, comme certains systèmes que je connais, la force d’un taureau pour ouvrir la porte.

Le Quincailler. — Bien entendu. Résumons-nous. Ce que vous voulez, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, d’un maniement aisé, pour la fermeture automatique des portes.

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Le dialogue continue encore durant quelques minutes.

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Le Monsieur — Eh ! bien, montrez-moi un modèle.

Le Quincaillier — Je regrette, Monsieur, mais je ne vends aucun système pour la fermeture automatique des portes.

UNE BONNE ŒUVRE


Ma petite esclave lybienne (jeune négresse d’environ 13 ans) me remit, sur un plateau d’or émaillé de gemmes, la carte suivante :


BARONNE PATAN DE ROUSPÉTANCE
PRÉSIDENTE DE L’ŒUVRE
DES VIEUX BOUTS D’ALLUMETTES EN BOIS


Je passai ma longue main fine dans l’opulence bouclée de mes cheveux d’ébène, j’effilai la pointe de mes moustaches vainqueuses, je tapotai mes favoris, et :

— Fais entrer cette dame, dis-je de ma voix caressante.

Madame la baronne Patan de Rouspétance pénétra dans la capiteuse bonbonnière qui me sert de salon.

C’est une femme charmante, d’une suprême éducation, et comprenant admirablement la rigolade, ce qui ne gâte rien.

— Monsieur, débuta-t-elle après un léger silence et un petit trouble bien excusable, je suis déléguée par ces dames de l’Œuvre des vieux bouts d’allumettes en bois pour venir implorer de vous la publicité que vous seul êtes capable de donner à notre entreprise. Votre nom respecté de tous, votre immense talent, la séduisance de toute votre personne, les sommes véritablement dérisoires que vous avez touchées pour le canal, tout, en un mot, tout vous désignait pour être notre porte-parole auprès du public.

Je m’inclinai, telle la violette penchée par la brise.

— Voici le but de notre œuvre, poursuivit la dame… Mais, auparavant, vous occupez-vous de statistique ?

— J’en suis un des maîtres les plus incontestés.

— Alors, vous n’êtes pas sans savoir que chaque Français produit, en moyenne, par jour, un gramme de bouts d’allumettes imbrûlés, ce qui fait, grosso modo, pour toute la France, 34 millions de grammes, soit 34 mille kilos quotidiens de bois perdus pour tout le monde. Nous nous sommes mis en tête, mon cher maître, de récolter tout ce déchet et de l’utiliser au chauffage des familles pauvres. Or, avec 34,000 kilos de bois par jour, savez-vous combien on peut chauffer de familles pauvres ?

— Je n’ai jamais fait l’expérience.

— On peut en chauffer 3,400, à raison, bien entendu, de 10 kilos par famille, ce qui est bien suffisant pour des personnes actives…

— Qui battent la semelle entre leurs repas.

— Ce n’est pas tout… Avez-vous songé à tout ce bois perdu sous forme de tailles de crayon ?

— À cette seule idée, madame, je n’en dors plus.

— Mettons 20,000 kilos par jour. Encore du chauffage pour 2,000 ménages nécessiteux !… Mais, pour cela, cher maître, il faut que la presse nous aide. Il faut que le public connaisse notre œuvre et s’y passionne.

La baronne eut à ce moment un de ces sourires !…

— Comptez sur moi, madame, fis-je en la relevant. Dès demain, le grand public connaîtra votre œuvre, appréciera votre noble tâche…

De gros sanglots m’empêchèrent d’achever.

Et maintenant, généreux lecteurs, et vous compatissantes lectrices, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Pour les renseignements complémentaires, s’adresser au siège de l’Œuvre.


  1. Est-ce bien feu Scribe ? (Note de l’Éditeur.)
  2. Le mot gnolle a été récemment révélé à Axelsen par le feuilleton de M. Jules Lemaître dans les Débats. Sur la foi du jeune et intelligent critique, Axelsen emploie maintenant le mot gnolle dans les meilleures sociétés de la rue Lepic.
  3. Surtout, qu’on n’aille pas croire que le Chasseur de Chevelures est sorti tout fumant de mon imagination.

    Cet organe parut dans le courant de 1892. Il eut trois numéros.

    Il a récemment reparu, encarté dans la Revue Blanche, avec, pour directeurs, MM. Tristan Bernard et Pierre Veber.

  4. Dédicace commode, que je ne saurais trop recommander à mes confrères. Elle ne coûte rien, et peut, du même coup, faire plaisir à cinq ou six personnes.
  5. Même aux plus durs temps de la domination norvégienne, les agglomérations islandaises conservèrent leurs privilèges municipaux. Les godes norvégiens n’exerçaient que des droits militaires et ecclésiastiques.
  6. Le cigare ne se récolte pas sur les arbres, ainsi que beaucoup de personnes se l’imaginent à tort. C’est, au contraire, un produit manufacturé dont la fabrication exige beaucoup d’astuce et de tact.
  7. Des personnes ignorantes pourront s’étonner de ce que des larmes assez caustiques pour détruire le noir, puissent respecter le rose. Parce que, tas de brutes, la coloration rose de la peau n’est pas due à un pigment, mais bien au sang qu’on aperçoit par transparence.
  8. Pas la gare Saint-Lazare, comme le lecteur superficiel serait tenté de le croire, mais bien la gare du Havre-de-Grâce.